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Un divan à Tunis (2019)
de Manele Labidi
publié le mardi 18 février 2020

par Jacques Pelinq
Jeune Cinéma en ligne directe

Sortie le mercredi 12 février 2020

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Dans un quartier populaire de la grande banlieue de Tunis, à peu près aussi authentique que chez Pagnol, débarque un beau jour Selma, une trentenaire tuniso-parisienne, avec l’intention d’y installer son cabinet de psychanalyste.

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Pas plus tôt arrivée, elle se voit contrainte d’acheter une vieille 404 à plateau, fameuse reine du désert d’il y a plus d’un demi-siècle. Hoqueteux et gémissant, l’engin est la projection imagée d’un pays encore immergé dans le passé et aujourd’hui à bout de souffle.

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Passée l’incrédulité générale quant à l’opportunité d’un médecin ne délivrant pas de médicaments, les patients commencent à se presser. Il y a là le boulanger, indécis sexuel, la coiffeuse esthéticienne, le paranoïaque qui se croit sur écoute, un esclave de l’alcool, un candide qui croyait que ce divan était une invitation à l’amour… bref, une galerie de personnages incarnant les maux supposés d’une société tunisienne qui vient de connaître une rupture brutale avec le départ du tyran Ben Ali, au pouvoir entre 1987 et 2011.

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La parole des gens se trouve alors libérée dans leur approche des relations familiales, de la religion ou de la politique. Mais notre psychanalyste s’intéresse surtout à la partie intime des individus, car parler de soi est l’autre étape nécessaire vers une libération intégrale.
Un bon tiers du film progresse sur un rythme volontairement saccadé, au gré de courtes scènes alternant légèreté et gravité, mais souvent ponctuées, hélas, d’extraits musicaux tirés de la variétoche européenne style années 70. L’effet est déconcertant. Une certaine Mina, vedette italienne très populaire qui chantait dans le style de la funeste Dalida, ouvre et conclut le film. La réalisatrice dit avoir voulu donner un accent méditerranéen à son récit et éviter les sentiers battus de la musique arabe. Soit.

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Jusque-là, on rit pourtant de bon cœur car les face-à-face sont plutôt cocasses, avec des dialogues et des performances d’acteurs qui font mouche. Mais faute de matière comique et de personnages consistants, la comédie ne prend pas. Ainsi cette adolescente, qui ne rêve que de fuir le pays et qui essaie de vivre libre en feignant de se plier aux règles sociales (mariage avec un jeune homosexuel, port du voile pour masquer son maquillage) ne trouve pas sa place dans un concert de situations par trop décousues. La faute à un scénario très écrit qui étouffe l’inventivité cinématographique.

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Le film bascule alors pour se concentrer sur le personnage de Selma, aux prises avec l’administration et la police pour une histoire de permis d’exercer. On délaisse ainsi la piste de l’individu pour celle du blocage institutionnel : inefficacité, voire disparition de l’administration, stupidité et machisme de la police, corruption généralisée, inquisition permanente, c’est-à-dire un échantillon de dérèglements bien connus partout sur la planète. On s’ennuie un peu et on se remémore la grâce du cinéma de Ferid Boughedir (1) qui sait observer de l’intérieur et avec humour les contradictions d’une société tunisienne qu’il connaît bien et dont il s’amuse.

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Au crédit de la cinéaste, le titre original (Arab Blues) éclaire ses intentions. Le coup de cafard vaut aussi pour son double psychanalyste, qui finit par être déstabilisée par les effets conjugués d’une ébullition populaire échevelée et des épreuves qu’elle-même doit traverser, devenant à son tour une patiente de choix étant donné, en plus, son statut mal assumé de binationale.
La confusion est totale et le mécano Freud referme sans mot dire le capot de la 404 échouée sur le bas-côté de la route.

Jacques Pelinq
Jeune Cinéma en ligne directe

1. La trilogie de Ferid Boughedir s’étale sur un quart de siècle : Halfaouine, l’enfant des terrasses (1990), Un été à La Goulette (1996), Parfum de printemps (Zizou) (2016).


Un divan à Tunis (Arab Blues). Réal, sc : Manele Labidi ; ph : Laurent Brunet ; mont : Yorgos Lamprinos. Int : Golshifteh Farahani, Majd Mastoura, Hichem Yacoubi, Aicha Ben Miled (Tunisie-France, 2019, 88mn).



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