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Dark Waters (2019)
de Todd Haynes
publié le mercredi 26 février 2020

par Philippe Roger
Jeune Cinéma n°399-400, février 2020

Sortie le mercredi 26 février 2020

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Les eaux sombres du titre du nouveau film de Todd Haynes ne sont pas celles où viendrait se noyer quelque amour impossible ; ce serait plutôt celles, glacées, du calcul égoïste bourgeois selon Marx. Délaissant les rivages enchantés du mélodrame, Haynes s’aventure, avec Dark Waters dans le monde du cinéma d’alerte, ce cinéma de justice, c’est-à-dire de révélation d’une injustice qu’un individu entreprend de combattre ; cinéma politique, en ce qu’il touche à la collectivité.

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Faut-il s’étonner de cet apparent changement de registre, de la part de l’auteur de Carol  ? Certainement pas, car les mélodrames où Haynes excelle comportent tous une dimension critique ; le drame intime se trouve lié à un malaise social dès son premier essai, Superstar  ; et Safe dresse déjà le portrait d’une Amérique malade d’elle-même.
Dark Waters aborde de front les peurs les plus vives de notre temps, celles liées à la dégradation catastrophique de l’environnement.
En deux heures magistrales, Todd Haynes part d’un cas particulier réel (un fermier situé à côté d’une zone d’enfouissement de déchets suspects, avec vaches et chiens fous, en des plans dignes du Buñuel de Terre sans pain) pour élargir de plus en plus son champ de vision et aboutir au constat d’une contamination générale de la planète par les substances toxiques des industries chimiques. Pour autant, son propos moral n’a rien de pesant ni de didactique.

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On retrouve avec bonheur son style ophulsien d’une caméra souveraine aux mouvements musicalisés par un montage sensible. Musique visuelle orchestrée par le chef op Ed Lachman, si artiste, un fidèle de l’équipe.
Quant à la musique sonore, elle est signée d’un nouveau venu, le Brésilien Marcelo Zarvos ; il s’intègre tout à fait à l’esthétique haynesienne, si bien qu’on peut le comparer à Carter Burwell - ce qui prouve tout ce que les admirables musiques des films de Todd Haynes doivent aux choix personnels du cinéaste. La plus belle idée de mise en scène est d’ailleurs un geste musical, un solo de piano qui s’étend sur près d’une dizaine de minutes, au centre, au cœur du film, unissant plusieurs séquences en un ensemble bouleversant, d’une gravité déchirante et sans effets, comme toujours chez le cinéaste.

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Ce solo accompagne la prise de conscience de l’avocat et le partage douloureux de cette révélation avec son épouse qui s’ensuit. Au lieu de faire de ce moment doublement clef un fracas orchestral, Haynes choisit l’intime d’un piano improvisé, presque apaisé en sa discrète mélancolie.
Le film entier est à l’image de ce choix musical si poétique : le cinéaste évite le spectaculaire et la grandiloquence du film classique d’alerte, il opte pour une grisaille assourdie, au long du chemin intérieur pris par son avocat, qui se retourne contre les puissants qu’il servait pour devenir lanceur d’alerte et porteur d’actions de groupe.

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À l’image de sa voiture, ce justicier ordinaire est un modeste et un tenace. Son tic qui s’aggrave montre les effets du politique sur le physique. On observe à légère distance ses échanges parfois difficiles, même avec sa femme, mère catholique désemparée qui évolue au fil du récit. Belle idée au passage de donner, à rebours des conventions actuelles, un rôle peu glorieux à un personnage noir, nouvel associé du cabinet d’avocat, jeune arriviste borné. Idée forte enfin de refuser une conclusion triomphaliste, pour préférer mettre en garde sur les dangers qui nous menacent tous. Il faut résister, comme l’affirme Johnny Cash au générique de fin, dans la chanson I Won’t Back Down : "Je ne reculerai pas."

Philippe Roger
Jeune Cinéma n°399-400, février 2020


Dark Waters. Réal : Todd Haynes ; sc : Matthew Carnahan & Mario Correa ; ph : Edward Lachman ; mont : Affonso Gonçalves ; mu : Marcelo Zarvos. Int : Mark Ruffalo, Anne Hathaway, Tim Robbins, Bill Camp, Bill Pullman (USA, 2019, 126 mn).



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