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Bezace, Didier (1946-2020) (e)
Le théâtre d’abord, ensuite le cinéma
publié le mardi 17 mars 2020

Entretien avec Lucien Logette et Anne Vignaux-Laurent (2014)
Jeune Cinéma en ligne directe

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Jeune Cinéma : Entre 1986 et 2013, votre filmographie comporte plus de 80 films. C’est pas mal.

Didier Bezace : J’ai essayé de tenir le pari que l’acteur de cinéma puisse coexister avec l’acteur de théâtre. Que le metteur en scène et le directeur de théâtre puisse aussi coexister avec le cinéma, cela a été plus dur et je n’ai pas vraiment réussi. Je pense que je suis passé à côté de mon métier d’acteur au cinéma, parce que, engagé dans des projets de direction de maison, je ne pouvais pas assurer.
Ma dernière mésaventure, j’ai un peu de mal à l’avaler quand même.
Quand Bertrand Tavernier a conçu son projet sur Quai d’Orsay, (1) il m’a proposé le rôle de Maupas. Il avait pas encore distribué Villepin, il pensait à Benoît Poelvoorde pour le ministre des affaires étrangères et m’avait demandé mon avis. Je lui avais dit : "Écoute, si tu as Benoît, c’est extraordinaire !". Mais ça n’a pas marché parce qu’il est tombé sur une mauvaise période de Benoît, donc il n’a même pas réussi à le rencontrer. Tout était calé comme ça, on devait tourner en été. Benoît Poelvoorde est remplacé par Thierry Lhermitte qui était pris cet été 2012. Le tournage est donc déplacé à l’automne.
Moi, j’avais bloqué tout l’été, parce que Maupas, c’est quand même une cinquantaine de jours de tournage. À l’automne, je démarrais Que la noce commence, à Auber. (2)

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On a tout essayé pour le faire quand même. Mais finalement je lui ai dit : "Attends, j’ai 18 comédiens sur un plateau, une adaptation de film, et en même temps une présence continue sur le plateau, c’est aberrant d’imaginer que je puisse tourner deux jours par semaine avec vous !". En plus, quand on tourne avec Bertrand, il faut être dans son film et totalement avec lui. Donc je suis passé à côté de Quai d’Orsay.
Sur le moment-même, je supportais, il y avait le projet théâtral qui me hantait. Mais quand j’ai vu approcher le film, c’est devenu plus dur. En plus, il est pervers, Bertrand. Il m’a dit : "Bon, allez, viens, viens à New York !". J’étais très content, on a passé trois jours formidables, mais c’était autre chose, ce petit rôle de l’ami du ministre.

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Ce genre de choses, ça m’est arrivé une ou deux fois, quand même.
Alors j’ai une carrière importante comme ça, au cinéma, en quantité, mais je suis passé à côté de beaucoup de choses.

J.C. : Il n’est pas trop tard, maintenant que vous êtes libre. (3)

D.B. : Je ne suis pas si libre que ça. Parce que quand on quitte un centre dramatique national, on laisse des gens, j’ai des acteurs, j’ai des assistants… et donc je recrée une compagnie pour avoir un conventionnement du ministère "hors-commission", assez dérisoire financièrement d’ailleurs, avec lequel on peut tout au plus amorcer des projets. Je sais par exemple que, l’année prochaine, je vais partir en tournée avec La Dernière Neige, où je joue. Donc le cinéma, je ne sais pas, on verra. Il vient toujours en second.

J.C. : Ce qui nous intéresse beaucoup, ce sont les figures historiques et politiques que vous avez incarnées. Vous avez réussi à être Clémenceau, Félix Faure et Pompidou, c’est quand même pas mal… Surtout après le Lulu de L627. (4)

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D.B. : Oui, je suis assez fier d’avoir fait cette carrière politique… J’étais très content d’être Pompidou. J’ai dit à Laurent Herbiet : "T’es sûr ? la fiction physique ?" Et puis, il m’a fait travailler avec le maquilleur. C’était impressionnant. Je gardais, moi, un souvenir particulier de Pompidou, un président de la République avec qui je n’étais pas en accord, mais pour qui j’avais une espèce de… pas d’affection, mais…

J.C. : Il était bonhomme, fin… c’était pas Giscard.

D.B. : Oui, j’ai eu du plaisir à jouer Pompidou. Clémenceau, c’était plus un pari.

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J.C. : Ce sont des grands rôles.

D.B. : Oui, si ça se représente, je le referai. Mais c’est vrai que j’ai abandonné toute idée de stratégie. Si ça vient, ça vient, sinon, je n’y pense même pas.

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J.C. : En même temps, on pense toujours à vous, on ne vous oublie pas. Même pour des silhouettes. Dans Ma vie en l’air, c’est carrément un second rôle. (5)

D.B. : Voilà, cela m’aurait ennuyé de passer à côté, aussi parce que j’étais content de jouer avec Rémi. Mais il y a beaucoup de choses comme ça que je n’ai pas pu faire à cause du théâtre. Ce sont des choix. Et puis, vous savez, parce que c’est vraiment des tiroirs, les réalisateurs de cinéma ne connaissent absolument pas le théâtre, et ils sont très peu nombreux à l’aimer. le théâtre. Sauf Bertrand Tavernier et Claude Miller.

J.C. : Alain Resnais.

D.B. : Resnais, bien sûr. J’ai failli travailler avec lui, il y a très longtemps, j’étais quand même encore dans le cinéma. J’avais été nominé pour les César du second rôle, que je n’ai pas eu, on s’était retrouvé après la cérémonie, et on avait parlé.
Mais vous savez, ma carrière de cinéma, c’est un accident total. Moi, j’étais totalement engagé dans une compagnie, qui travaillait là-bas, au fond du bois. Au tout début de ma carrière d’acteur, j’avais fait les couloirs de la SFP aux Buttes-Chaumont, comme tout le monde, mais j’avais renoncé assez vite parce que c’est un truc de fous, de cogner aux portes.

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Et puis, un jour, Claude Miller m’a proposé La Petite Voleuse. (6)
J’étais en train de travailler sur un roman de Emmanuel Bove Mes amis, et j’ai répondu à Miller que je ne pouvais pas, que je n’avais pas le temps. Je ne l’ai pas fait par provocation ou forfanterie, j’étais dans Bove, j’ai une grande admiration pour lui, je voulais arriver à choper ce truc. Je travaillais dessus depuis trois semaines avec des acteurs et mon dramaturge, et au bout d’un moment, j’ai dû me rendre à l’évidence, je leur ai dit : "Mes enfants, on arrête ce truc, on est en train d’esquinter le bouquin, on trouve pas le théâtre qu’il faut faire pour raconter ce bouquin, on arrête !" D’une certaine façon, ce fut une chance. Je passe le moment de traumatisme, en me disant que je reprendrais ça peut-être un jour. Et puis, je prends mon téléphone, et je rappelle Claude. "Finalement je suis libre". - "Eh ben, c’est très bien". D’autres m’auraient dit : "Écoutez, trop tard, dommage !".
Par exemple, Bertrand Blier m’avait proposé un rôle quand il a fait Les Acteurs pour faire Zuccharelli. Je me permets de lui dire : "Écoute, je ne tiens pas à faire Zuccharelli. C’est très drôle ce que tu as écrit, c’est très méchant, mais il va me le faire payer.". Il l’a pris très très mal. Il a dû se dire : "Mais comment ce petit acteur se permet ça !". C’est comme cet autre, c’est à mourir de rire, j’ai failli travailler avec... vous savez le père de Stanislas Nordey.

J.C. : Jean-Pierre Mocky.

D.B. : Oui, Mocky. Un jour, il me passe un scénario, aux Champs-Élysées, je le lis et il y avait des trucs que je ne comprenais pas bien. Je l’appelle, je lui dis : "Jean-Pierre, j’ai lu, je trouve ça très très intéressant, il y a deux ou trois choses que je n’ai pas comprises, est-ce que vous pourriez me les expliquer ?" - "Bon, c’est pas vous !". J’avais osé demander des explications.

J.C. : Ce n’est pas du tout le même monde, le travail théâtral et la réalisation cinéma ! Mais c’est dommage d’avoir raté Resnais.

D.B. : Ah ça oui !

J.C. : Il n’est pas mort, son dernier film va sortir, il en fera peut-être encore un autre. Mais c’est vrai que, d’après tous les gens qui ont travaillé avec lui, c’est un monde complet et une expérience d’acteur spécifique. (7)

D.B. : Oui, je sais bien. Enfin, j’ai quand même eu des rencontres importantes. Claude Miller, Bertrand Tavernier, André Téchiné aussi, avec Téchiné, j’étais très heureux. (8)
C’est simple, si vous voulez tourner, il faut d’abord avoir une petite boussole pour sentir les choses, et ensuite il faut être totalement disponible, tout le temps. Pas seulement "sur le coup" comme on dit, parce qu’on ne provoque pas forcément les choses.
Par exemple quand j’ai fait Clémenceau, j’étais en train de tourner Manipulations avec Laurent Herbiet, à Prague. Je reçois un coup de téléphone du réalisateur, Olivier Guignard que je connaissais. Il me propose le rôle de Clémenceau. (9) Je lui dis : "Attends, je n’ai pas le scénario."- "Mais il faut que tu donnes ta réponse !" - "Tu plaisantes ou quoi ?" - "C’est Jacques Kirsner qui produit et il n’est pas facile". - "Tu dis au producteur qu’il m’envoie le scénario, sinon, je ne le fais pas". Il paraît qu’il a pété les plombs mais il m’a envoyé le scénario quand même. J’avais deux jours pour dire oui à un rôle principal et un grand travail de transformation physique à faire. Voilà, c’est comme ça, le cinéma.

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J.C. : Olivier Guignard ? Son film sur Dassault doit passer ce soir à la télévision ? (10)

D.B. : Oui, le film est pas mal, je crois. Olivier Guignard, il est très bien. Mais quand on est un réalisateur qui travaille avec un producteur comme Kirsner, il faut assurer. Donc, pour Clémenceau, j’accepte, je suis en train de tourner avec Laurent Herbiet, j’accepte à condition d’avoir la possibilité de travailler avec des posticheurs, des protésistes, je demande à être décalé de huit jours pour avoir le temps de faire tout ça. Le lendemain, j’en parle à Laurent : "J’ai accepté un truc, mais bon, je suis pas très sûr … Clémenceau." – "Ah oui, je suis au courant, c’est moi qui devais le faire mais j’ai refusé." - "Pourquoi ?" - "Tu le connais Kirsner ?" - "Non je ne le connais pas" - "Alors, tu vas voir, tu vas le connaître, tu vas voir, c’est bien".
Je rentre à Paris, j’appelle mon copain Jean-Daniel Verhaeghe, avec qui j’ai pas mal tourné et qui est un ami, je lui raconte ma situation. Il avait réalisé son Jaurès (11) avec Jacques Kirsner et il me confirme que ça ne s’était pas bien passé. J’avais prévenu Olivier Guignard que je ne voulais pas que le producteur vienne sur le tournage. Finalement, avec moi, il a été adorable, j’ai eu du pot. Il faut voir comment il parle aux gens, mais en même temps, c’est souvent ce genre de types qui font des choses.

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J.C. : Jean-Daniel Verhaege, il a commencé à écrire dans Jeune Cinéma en 1964, au tout début de la revue.

D.B. : Jean-Daniel, j’ai fait plusieurs films avec lui, et puis, je lui ai aussi demandé de faire les films des derniers spectacles que j’ai montés. J’aime beaucoup travailler avec lui. Il y a des gens qui n’aiment pas ça, parce qu’il a une manière un peu particulière. Mais c’est un vrai humaniste, c’est un homme qui aime les gens, qui adore la littérature, qui connaît énormément de choses, c’est incroyable. (12)

C’est comme Bertrand Tavernier. À Tulle, ils ont fait une semaine avec lui et ils m’ont demandé de venir avec lui parce qu’ils ne savaient pas comment le présenter. Je leur ai dit : "Vous verrez, c’est très simple, vous dites trois mots et vous lui passez la parole." Avec lui, j’ai fait L627, mais j’ai fait aussi Ça commence aujourd’hui. C’est très agréable de tourner avec Bertrand. On travaille beaucoup, mais il arrête pas de raconter des histoires sur le tournage même, sur le montage des plans, tout le temps, et puis tout d’un coup, il pense à un bouquin et il se met à en parler... Il me téléphone au moins une fois par mois pour me dire : "Lis-ça !", que je n’ai jamais le temps de lire, évidemment.

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J.C. : Il est comme ça. À Lyon, au Festival Lumière, il est pareil, il nous donne des bouquins de derrière les fagots, la dernière fois, c’était l’histoire du journalisme d’un certain Tavernier - "C’est pas de ma famille, hein !". On a l’impression que rien ne lui échappe.

D.B. : Il voit tout, il lit tout, il tourne, il voit tous les films, il va au théâtre, il tient son blog.

J.C. : Vous tournerez de nouveau avec lui, Quai d’Orsay, ça va passer…

D.B. : Oui, ça va passer.

Propos recueillis par Lucien Logette et Anne Vignaux-Laurent
Paris 17 janvier 2014

* Didier Bezace est mort le 11 mars 2020.

1. Didier Bezace a tourné trois films avec Bertrand Tavernier : L627 (1992) et Ça commence aujourd’hui (1999). Puis Quai d’Orsay, qui est sorti en 2013, avec Thierry Lhermitte (le ministre des Affaires étrangères, Alexandre Taillard de Worms clone de Dominique de Villepin) et Niels Arestrup (Claude Maupas, son directeur de cabinet). Didier Bezace joue Jean-Paul François, l’ami écrivain du ministre. Le film est adapté d’une BD à grand succès de Christophe Blain & Abel Lanzac, Quai d’Orsay. Chroniques diplomatiques, parue en 2 tomes en 2010 et 2011 chez Dargaud..

2. La pièce Que la noce commence ! d’après le film Au diable Staline, vive les mariés ! de Horatiu Malaele (2008), scénario Horatiu Malaele & Adrian Lustig, adaptation et mise en scène de Didier Bezace a été créée à le 22 novembre 2013 au Théâtre de La Commune.

3. Didier Bezace est alors à la fin de son mandat de directeur du Théâtre de La Commune à Aubervilliers (1997-2014). La Dernière Neige, d’après le roman de Hubert Mingarelli (Seuil, 2002) a été créée le 7 novembre 2013 au Théâtre de La Commune.

4. L627 de Bertrand Tavernier (1992), coécrit avec un ancien policier, Michel Alexandre, raconte le quotidien d’une brigade de stups. Didier Bezace y incarne le personnage principal, le flic Lucien Marguet dit Lulu, qui constate que l’équipe, manquant des moyens les plus élémentaires, est constamment obligée d’être plus ou moins dans l’illégalité si elle veut faire son boulot.
Didier Bezace est un politicien dans Adieu de Gaulle, adieu de Laurent Herbiet (2009) ; La Maîtresse du président de Jean-Pierre Sinapi (2012) ; Clémenceau de Olivier Guignard (2013) ; Le pouvoir ne se partage pas de Jérôme Korkikian (2013).

5. Ma vie en l’air de Rémi Bezançon (2005).

6. La Petite Voleuse de Claude Miller avec Charlotte Gainsbourg est sorti en 1988.

7. Alain Resnais (1922-2014) est mort le 1er mars 2014, trois mois après cet entretien. Son dernier film : Aimer, boire et chanter est sorti le 26 mars 2014.

8. Les Voleurs de André Téchiné est sorti en 1996.

9. Manipulations de Laurent Herbiet (2012) avec Lambert Wilson a été diffusé sur diffusé sur France 2, le 3 avril 2013.

10. Il s’agit de Marcel Dassault, l’homme au pardessus de Olivier Guignard (2013), diffusé sur Arte le 17 janvier 2014.

11. Il s’agit de Jaurès, naissance d’un géant de Jean-Daniel Verhaeghe avec Philippe Torreton (2004).

12. Jean-Daniel Verhaege, "À propos de Aimer de Jörn Donner" et "Quatre garçons dans le vent" in Jeune Cinéma n°2, novembre 1964 ; "À propos de la Vieille dame indigne de René Allio", in Jeune Cinéma n°5, février 1965.
Didier Bezace a tourné avec Jean-Daniel Verhaege dans Les Thibault (2003), Sissi, l’impératrice rebelle (2004) et Le Désert de l’amour (2012).



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