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Mifune, Toshirō (1920-1997)
Une vie un œuvre
publié le jeudi 16 avril 2020

Toshirō Mifune, l’acteur et ses personnages

par Andea Grunert
Jeune Cinéma n°392-393, février 2019.

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Un jeune homme à la chevelure indisciplinée, au sourire cruel, au regard méprisant, a fasciné les spectateurs japonais de l’année 1947. C’est Toshiro Mifune dans La Montagne d’argent. (1)

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Dans son premier rôle, il joue un gangster en fuite dans les Alpes japonaises. Eijima, enclin à la violence, n’hésite pas à menacer un homme sans arme, mais il est aussi le rebelle qui se moque de tout et surtout de l’idylle de la petite communauté montagnarde dans le refuge qui amène son complice à se repentir. Contrairement à celui-ci, il ne cesse de se plaindre de la pauvreté du lieu et refuse toute coopération. Il exprime - par la parole et par son allure résistante - ce que les spectateurs de l’immédiat après-guerre n’osaient pas dire. Eijima exprime ses frustrations par les mots et les gestes, incarnant la révolte face à l’opportunisme. C’est le jeu intense de Toshiro Mifune, inhabituel pour les spectateurs japonais, qui a renforcé le portrait du jeune rebelle et a contribué à son succès.

Un succès inattendu pour lui qui n’avait pas l’intention de devenir acteur, mais qui, faute de trouver un emploi comme assistant à la caméra, s’était présenté au concours "Nouveaux Visages" du studio Toho. Né le 1er avril 1920 à Qingdao (Chine) et ayant passé son enfance et son adolescence dans la ville portuaire de Dalian en Mandchourie, Mifune est venu au Japon, pour la première fois, en 1939 seulement, faisant partie des milliers de jeunes Japonais mobilisés pour la guerre, qui avait commencé en 1937. Eijima et plusieurs des personnages qu’il a joués font partie de cette génération à qui les dirigeants politiques et militaires japonais ont volé une partie de leur jeunesse. Il avait impressionné Akira Kurosawa, coscénariste de La Montagne d’argent, pendant l’audition de Toho. Le gangster Matsunaga dans L’Ange ivre (2) est exemplaire de cette génération perdue.

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L’Ange ivre

 

L’Ange ivre (1948) est le premier de seize films que les deux hommes ont tournés ensemble, l’une des plus prolifiques collaborations de l’histoire du cinéma.
Le choix des acteurs a influencé l’écriture des scénarios de Kurosawa qui, dans son autobiographie (3), donne L’Ange ivre pour exemple. Mifune, dans le rôle du gangster, a transformé le récit filmique de telle sorte que le personnage du médecin ne soit plus la figure centrale prévue dans un premier temps. Bien que la performance de Takashi Shimura dans le rôle du docteur Sanada soit magistrale, le centre énergétique du film est ce gangster, déchiré entre révolte et résignation. Matsunaga incarne une jeunesse qui doit à la fois faire face à la défaite de 1945 et aux changements sociaux radicaux. Afin de retrouver son identité et faire preuve de sa virilité, il s’accroche à des codes d’honneur vides de sens dans la société de l’après-guerre, marquée d’opportunisme et de violence, et de nouveau sous le contrôle des anciennes cliques politiques et économiques. Sa rébellion ne peut mener qu’à l’autodestruction.

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Le langage corporel de l’acteur fait constamment ressentir la tension qui habite le personnage et qui, devenant insupportable, explose dans des moments de grande violence. Mifune s’y donne corps et âme, révélant les multiples facettes de la personnalité de Matsunaga : son arrogance, qui n’est qu’un masque cachant son incertitude, sa peur de la tuberculose - véritable stigmate dans le Japon de l’époque - et sa méfiance envers autrui. Sanada dit que Matsunaga porte des vestes aux épaules larges pour se faire passer pour un vrai homme. Ce corps, inadapté à ce costume, cache à peine le mal-être du protagoniste. Les explosions de colère sont signes de sa révolte et mettent à nu ses angoisses. Sa mimique révèle sa vulnérabilité. Il en est ainsi de la séquence dans laquelle il est couché, après une hémorragie, avec Sanada qui veille sur lui comme un père : le regard de Matsunaga est celui d’un enfant perdu. Il n’évite pas l’excès, comme dans le dancing où le jeune yakuza demande à sa petite amie de danser avec son rival Okada. Matsunaga, complètement ivre, n’est plus que l’ombre de l’image de fierté qu’il cherche à projeter de lui-même : il balbutie, il tient à peine debout.

C’est dans cette scène qu’il singe la chanteuse Shizuko Kasagi, interprétant Le Boogie de la jungle dont Kurosawa a écrit les paroles. Matsunaga imite les mouvements de la chanteuse en les exagérant ; il rappelle un animal sauvage, ou encore King-Kong, quand il se précipite sur sa partenaire de danse, les yeux écarquillés, les doigts pliés comme des griffes. L’outrance, à l’encontre des fines nuances trouvées à d’autres moments du film, crée un mélange explosif qui sera déterminant pour le jeu de Mifune tout au long de sa carrière.

La violence et la vulnérabilité portées à fleur de peau, le personnage inconfortable dans son propre corps, brûlant de l’intérieur : voilà un jeu qui anticipe celui de Marlon Brando ou de James Dean. La vivacité de ce jeu a frappé les spectateurs japonais de l’époque, y compris le grand réalisateur Shohei Imamura. Et Kurosawa se souvient de son septième film : "Dans ce film, je me suis retrouvé moi-même. C’était mon premier film, [celui] que j’ai fait moi-même et personne d’autre. En partie, c’était grâce à Mifune."

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Deux autres films de Akira Kurosawa - Chien enragé et Le Duel silencieux - (4) présentent une masculinité fragile et fragmentée, mise en lumière par Toshiro Mifune, qui rend transparent la fébrilité des personnages qu’il incarne.

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L’enquête que mène le jeune inspecteur Murakami dans Chien enragé pour retrouver le revolver qu’on lui a volé débouche sur une quête intérieure. Le médecin Fujisaki dans Le Duel silencieux, homme chaste mais rongé par la syphilis (il a été contaminé pendant une opération), lutte contre ses démons intérieurs - le sentiment de culpabilité aussi bien que le désir sexuel. Le corps tendu de l’acteur traduit l’obsession du policier ; la crise d’hystérie du médecin, marchant comme un tigre dans sa cage, accompagne le moment dans lequel il avoue ses désirs sexuels refoulés.

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Rashōmon

 

Dans Rashomon (1950), dont l’action est située au 12e siècle, période de grand chaos dans l’histoire du Japon, le bandit Tajomaru évoque, lui aussi, la génération sacrifiée pendant la guerre de 1937-1945. Mifune était censé s’inspirer d’un lion pour jouer ce personnage déraciné. La souplesse de ses mouvements rappelle le grand chat dans ce portrait d’homme sauvage. La grossièreté du langage de Tajomaru correspond à l’outrance de ses gestes et à sa mimique excessive, soulignée par des éclats de rire. Un rire qui montre bien qu’il est toujours vivant.

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Toshiro Mifune est une présence qui perce l’écran. Il exprime la haine et les souffrances d’un homme qui se débat comme un animal captif. Tel le rire sardonique, le corps énergique met en lumière que le bandit, bien que soupçonné d’avoir commis des crimes horribles, n’est pas un monstre mais un être humain. Et il y a aussi des petits détails qu’il saisit à merveille. Il en est ainsi quand le magistrat demande à Tajomaru ce qu’est devenu le poignard. À ce moment, le visage du bandit exprime parfaitement l’effort qu’il fait pour se souvenir.
Rashomon, vainqueur du Lion d’or à Venise 1951, marque le début de la reconnaissance internationale du cinéma japonais.

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Les Sept Samouraïs

 

Les Sept Samouraïs (1954) (5) qui relate le voyage initiatique de Kikuchiyo, en montrant son évolution d’homme en quête d’aventure et de prestige vers un être humain responsable, a encore plus contribué à la célébrité des deux artistes.
Dans un premier temps, Toshiro Mifune était censé jouer Kiyuzo (incarné dans le film par Seiji Miyaguchi), modelé d’après le fameux bretteur du 17e siècle, Musashi Miyamoto. À la suite des rencontres avec l’acteur pendant l’écriture du scénario, cette idée a été abandonnée et la figure d’un septième samouraï a pris naissance.

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Il joue alors Kikuchiyo, le prétendu samouraï aux origines paysannes. Et il le joue avec verve, sans peur de l’excès. Ses gros rires, ses gestes exagérés, ses cris et ses sauts, sa danse autour du cadavre du voleur le font apparaître comme une véritable force de la nature, en grand contraste avec la conduite plus calme des autres samouraïs.
Sa présence et son jeu sont porteurs de signification dans le discours critique de la société japonaise et du monde des samouraïs proposé par le film ; ils révèlent constamment la différence sociale entre la caste des guerriers et les paysans. Ses poses provocatrices et son regard menaçant expriment parfaitement la masculinité agressive que Kikuchiyo incarne. Visage et corps constamment en mouvement, c’est un braillard insolent et exubérant. Le monologue dans lequel il dénonce la mesquinerie des paysans et accuse les samouraïs d’être la source de leur bassesse est un véritable tour de force : le personnage met à nu son déchirement intérieur.

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Le jeu de l’acteur et la mise en scène se renforcent réciproquement. La rigidité et le silence des six samouraïs, expression de leur honte grandissante, sont mis en contraste avec l’intensité des émotions de Kikuchiyo, qui ne cesse de bouger d’un bord de l’image à l’autre et dont les traits se sont crispés sous l’impact des émotions. Langage corporel et expressions faciales soulignent son statut social, celui d’un personnage à l’extérieur du groupe auquel il souhaite appartenir désespérément. Dans la scène du sauvetage du bébé, il se montre capable de tendresse et offre un autre état d’âme, se reconnaissant dans cet orphelin, victime d’une société régie par la violence.

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La Trilogie de Miyamoto Musashi

 

Dans La Trilogie de Musashi Miyamoto (1954-1956) (6) Toshiro Mifune joue le rôle principal de Musashi qui, tout comme Kikuchiyo, est un paysan avide de devenir samouraï. Il est, lui aussi, une tête brûlée qui apprend à abandonner ses ambitions et à agir pour autrui. Les trois films retracent son chemin vers l’accomplissement de soi en tant que sabreur et vers une vie humaine plus responsable. Le Musashi de Hiroshi Inagaki, comme l’acteur Mifune qui accorde au jeune Musashi son charme juvénile, est un héros pour l’après-guerre, un homme honorable qui a un côté romantique et qui, à la fin, va retrouver la femme qu’il aime.

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Dans le premier des trois films, La Légende de Musashi, son langage corporel est celui d’un adolescent encore mal dans sa peau. Le jeu nuancé de l’acteur révèle le côté sentimental du jeune homme indompté aussi bien que sa détresse quand il panse maladroitement les mains égratignées de sa bien-aimée Otsu.
Dans le deuxième film, Duel à Ichijoji, son visage et son corps tendu mettent à jour sa sexualité éveillée au moment de ses retrouvailles avec Otsu et son désarroi face à ce sentiment nouveau, incompatible avec ses aspirations de bretteur. Quelques scènes de la trilogie sont chargées d’érotisme, mais ici, comme dans une grande partie de ses jidai-geki, (7) Mifune incarne des hommes qui, s’ils n’évitent pas les femmes, vivent des histoires d’amour inassouvies.

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Quelques autres samouraïs

 

Depuis les années 1950, Toshiro Mifune a joué des samouraïs et des aventuriers dans maints films à grand public.

Le Garde du corps (8) subvertit les conventions du jidai-geki et la figure du samouraï. Il y joue un ronin, un samouraï sans maître, qui vend ses services de garde du corps à deux clans rivaux pour se servir de l’un contre l’autre. L’action se déroule au début du 19e siècle quand la classe des marchands a gagné de plus en plus d’influence dans la société japonaise. Le protagoniste comprend le fonctionnement de cette société basée sur le profit et la combat avec ses propres moyens.

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Ce héros détaché est loin de l’altruisme représenté par Kambei dans Les Sept Samouraïs. Agissant dans un univers régi par l’égoïsme et le matérialisme, le ronin du Garde du corps mène sa lutte contre la corruption et le crime pour une simple raison d’hygiène. Le film a redéfini la persona cinématographique de Mifune, créée à travers des rôles comme celui de Musashi, créant une distance avec le protagoniste du Garde du corps et contribuant largement à l’ironie qui inspire l’ambiguïté caractéristique du héros moderne. Le yojimbo dévoile l’avidité et la lâcheté des citadins. Héros solitaire et superhéros presqu’invincible mais loin d’être parfait, il agit comme un metteur en scène qui tire les ficelles en arrière-plan. Il porte un kimono crasseux, il n’est pas rasé, ses cheveux sont mal peignés. À ces aspects extérieurs soulignant sa pauvreté, s’ajoutent les maniérismes trouvés par Mifune, qui mettent l’accent sur le statut d’outsider et le détachement ironique de la figure : il mâche un cure-dent, cache ses mains dans les manches de son kimono pour se réchauffer et se gratte sans cesse, une de ses trouvailles, un geste pour souligner la solitude du personnage. Il en est de même de sa démarche chaloupante et du haussement d’épaules renforcés par le cadrage, les mouvements de caméra et la musique.

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Toshiro Mifune a repris ce rôle de yojimbo non seulement dans Sanjuro, (9) la suite du Garde du corps, mais aussi dans plusieurs productions pour le grand et le petit écran dans lesquelles il joue le ronin solitaire. Le garde du corps de Zatoichi contre Yojimbo et celui de L’Embuscade (10) sont, comme le protagoniste des deux films de Kurosawa, des hommes désillusionnés.

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Les ronins que Mifune incarne dans des séries et feuilletons produits pour la télévision (11) sont des personnages plus stéréotypés - des héros solitaires, infatigables combattants contre l’injustice - qui permettent à l’acteur de faire preuve de son talent de sabreur. Ce sont des super-héros que le jeu inventif de Mifune et un zeste d’ironie sauvent du pur cliché. Il en est de même pour les militaires qu’il a joués fréquemment dans les années 1960. Il leur accorde une touche d’humanité qui rend ces personnages vivants.

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Kurosawa, le maître

 

C’est Akira Kurosawa qui a offert à Toshiro Mifune ses plus beaux rôles et ses personnages les plus complexes. Dès le début, le cinéaste a fait attention à varier le répertoire de son protégé. Dans ses films, il est gangster, samouraï, médecin, journaliste, entrepreneur… (12) Dans Chronique d’un être vivant, il joue un homme de deux fois son âge et il le joue avec une grande crédibilité. Non seulement le maquillage et les cheveux teints en blanc, mais aussi sa manière de bouger, de se tenir le dos courbé et de marcher lentement, ainsi que le regard fixe qui transforme son visage, ont pour effet de faire disparaître l’acteur de 35 ans derrière le masque d’un septuagénaire.

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De même, dans Les salauds dorment en paix, une paire de lunettes est suffisante pour le transformer en homme ordinaire. Dans ce film, ainsi que dans Entre le ciel et l’enfer, le jeu de l’acteur est extrêmement retenu, mais non moins éloquent. Le regard de Nishi (Les salauds dorment en paix) révèle qu’il observe attentivement ce qui se passe au premier plan tout en prétendant être absorbé par son travail ; le geste abrupt avec lequel Gondo (Entre le ciel et l’enfer), ayant compris que le ravisseur l’observe, ferme les rideaux met à jour ses frustrations.

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Dans Donzoko, l’adaptation des Bas-Fonds de Gorki, l’acteur explore une grande variété d’émotions, apparaissant à la fois comme le criminel dangereux, le jeune amoureux au sourire juvénile et l’homme cynique qui se moque de la bonté du prêtre. La gestuelle très inventive de Mifune - la façon dont Sutekichi relève les manches de son kimono ou se sert de son cure-dents pour exprimer son ennui - animent les scènes statiques. Akira Kurosawa a compris qu’il fallait occuper les mains de sa star. Des objets qu’il manie - que ce soit une cigarette (L’Ange ivre), un briquet (Le Duel silencieux), un éventail (Vivre dans la peur) ou beaucoup d’autres - contribuent à la célébration du mouvement qui est au cœur du cinéma de Kurosawa. Teruyo Nogami, collaboratrice de Kurosawa de Rashomon jusqu’à son dernier film Madadayo (1993), a fait cette mise au point : "Sans Toshiro Mifune, les films d’Akira Kurosawa n’auraient jamais vu le jour."

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Samouraï, mais pas seulement

 

La filmographie de Toshiro Mifune comprend plus de cent soixante films et plusieurs séries de télévision. Il a tourné quinze films avec Hiroshi Inagaki, huit avec Jirô Taniguchi et sept avec Kihachi Okamoto.
Sa persona repose sur la figure du samouraï, mais l’acteur ne se laisse pas réduire à une simple image. Son charme est captivant dans les rôles plus romantiques de jeunes amoureux des années 50, par exemple dans L’Alliance de Keisuke Kinoshita, ou dans Rapport sur la conduite du professeur Ishinaka et Le Cœur d’une épouse de Mikio Naruse. Son talent comique est également indéniable. Ainsi, dans Récits du château d’Osaka, le protagoniste Mohei, ayant reçu l’ordre de se taire, met sa main devant la bouche, un geste simple mais efficace et joué avec le plus grand naturel, une espièglerie qui prouve la grande économie d’expressions de l’acteur. (13)

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Le jeu physique de Toshiro Mifune l’a prédestiné à jouer des samouraïs, mais ce jeu physique ne manque pas de subtilité. Dans Le Château de l’araignée, maquillage et jeu rappellent un masque du théâtre No. Par le roulement des yeux et la façon dont il serre les lèvres, le visage de Washizu évoque le masque heida, celui du guerrier fort et dynamique.
Dans L’Homme au pousse-pousse, il passe de l’outrance juvénile à l’exploration d’une âme tourmentée. Théâtralité et naturalisme se rencontrent dans un seul film, afin de livrer le portrait touchant d’un être humain aux multiples facettes. (14) Ses rôles de samouraï se réfèrent au tateyaku, le héros vigoureux et sagace du kabuki et son expression calme est parfois inspirée de l’attitude rigide conventionnellement attribuée à la figure du samouraï. Cependant, les sources d’inspiration sont multiples. Ainsi, dans Rashomon, le cinéma muet fournit un modèle aussi bien pour l’éclairage que pour le jeu des acteurs. Jouant sur beaucoup de registres, il ajoute toujours son charisme et sa sensibilité.

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Dans le cinéma de Akira Kurosawa, il joue un rôle important pour le passage d’une masculinité puissante, basée sur la force physique, à une vision plus différenciée, voire problématique. Dans des productions plus conventionnelles d’autres réalisateurs, l’acteur a fait revivre le personnage du samouraï, devenant lui-même le symbole de la masculinité plus spécifiquement japonaise. Le héros n’est pas forcément le vainqueur triomphant, mais plutôt le héros tragique, tel que la culture japonaise le vénère déjà dans la figure du prince mythique Takeru Yamato. (15)

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Il n’est alors pas étonnant que l’acteur-vedette ait incarné des héros de l’histoire japonaise récente, comme les amiraux Heihachiro Togo et Isoroku Yamamoto. (16) De même, il a exporté le rôle du samouraï, devenu une icône internationale.
Dans Soleil rouge, il oppose au matérialisme du héros du western (joué par Charles Bronson), reposant sur la force physique, l’idéal du samouraï qui unit le bu (l’aspect martial) et le bun (le raffinement culturel).

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Toshiro Mifune avait fondé sa propre maison de production (Les Productions Mifune) en 1963 et avait ensuite ouvert un studio à Setagaya dans la banlieue de Tokyo.
Rébellion, où il brille dans le rôle d’un samouraï en révolte contre son maître, est le premier film qui y fut tourné. (18)
Les samouraïs et ronins incarnés par Mifune ne mettent pas forcément en doute le système politique, mais ce sont des hommes qui ne cessent de lutter contre l’injustice et la pauvreté, un aspect sur lequel l’acteur met l’accent dans ses productions pour la télévision.
Dans les 52 épisodes de Dai Chushingura, la version inspiré de l’histoire des célèbres 47 ronins d’Ako, qu’il a produit, et où il s’est attribué le rôle de Kuranosuke Oishi, leur chef, il insiste sur la dimension politique de la vengeance, donc sur la révolte. (19)

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Y a-t-il une affinité entre l’acteur et ses rôles ? Sans doute.
Sa biographie nous renseigne sur lui, rebelle en lutte constante contre l’autorité pendant ses années à l’armée. C’est encore tangible dans son dernier film, Le Fleuve profond en 1995, dans lequel, déjà malade, il exprime une grande sérénité, encore animée par une flamme intérieure qui accorde de la profondeur au personnage secondaire du vétéran traumatisé qu’il y joue. (20)

Ce dernier film rend hommage à un grand acteur dont son mentor, Akira Kurosawa, n’a cessé de faire l’éloge : "Mifune est tout simplement trop bien bâti, il a trop de présence. Il ne peut pas faire autrement que d’apporter sa propre dignité à ses rôles."

Andea Grunert
Jeune Cinéma n°392-393, février 2019.

* Carlotta fête le centenaire de Toshiro Mifune. Notamment son unique réalisation L’Héritage des 500 000.

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1. La Montagne d’argent (Ginrei no hate) de Senkichi Taniguchi (1947).

2. L’Ange ivre (Yoidore tenshi) de Akira Kurosawa (1948).

3. Akira Kurosawa, Comme une autobiographie, traduction de Michel Chion, Éditions de l’Étoile, 1997.

4. Le Duel silencieux (Shizukanaru ketto) et Chien enragé (Nora inu)de Akira Kurosawa ont tous deux été réalisés en 1949, et sont sortis au Japon la même année. En France, Chien enragé est sorti en 1961 puis ressorti en 2019 en version restaurée. Le Duel silencieux est resté inédit jusqu’en 2017, où il est sorti en version restaurée.

5. Les Sept Samouraïs (Shichinin no samurai) de Akira Kurosawa (1954).

6. Miyamoto Musashi (1584-1645) est un rōnin (un samouraï sans maître), l’escrimeur le plus célèbre de l’histoire du Japon, par ailleurs calligraphe, peintre et philosophe.
Une biographie romancée de cette figure emblématique japonaise, (Miyamoto Musashi) de Eiji Yoshikawa (1892-1962), est parue sous la forme d’un feuilleton, entre 1935 et 1939, dans le quotidien Asahi Shinbun. Il a été traduit en français par Léo Dilé et publié en deux tomes chez Balland en 1983 : La Pierre et le Sabre et La Parfaite Lumière.
La Trilogie de Miyamoto Musashi de Hiroshi Inagaki (1954-1956) qui en a été tirée comporte trois films : La Légende de Musashi (Miyamoto Musashi, 1954) ; Duel à Ichijôji (Zoku Miyamoto Musashi : Ichijôji no kettô, 1955) ; La Voie de la lumière (Miyamoto Musashi kanketsuhen : kettô Ganryûjima, 1956).

7. Le jidai-geki est un genre théâtral et cinématographique japonais. Il s’agit de films historiques, et plus particulièrement de ceux dont l’action est située dans l’ère Edo (1603-1867).

8. Le Garde du corps (Yojimbo) de Akira Kurosawa (1961).

9. Sanjuro (Tsubaki Sanjuro) de Akira Kurosawa (1962) est la suite du Garde du corps. Il s’inspire d’une nouvelle de Shūgorō Yamamoto (1903-1967), également auteur de Akahige shinryo tan (Le Dispensaire de Barberousse, 1958) et de Kisetsu no nai machi (Une ville sans saison, 1962) dont Kurosawa tirera respectivement Barberousse en 1965 et Dodes’kaden en 1970.

10. La légende de Zatoïchi : Zatoïchi contre Yojimbo (Zatôichi to Yôjinbô) de Kichachi Okamoto (1970) ; L’Embuscade (Machibuse) de Hiroshi Inagaki (1970).

11. Dont Kôya no surônin (1972-1973) et Suronin makaritoru (1981-1983).

12. Chronique d’un être vivant (Ikimono no kiroku, 1955) ; Les salauds dorment en paix (Warui yatsu hodo yoku nemuru, 1960), ; Entre le ciel et l’enfer (Tengoku to jigoku, 1963), Donzoko (1957), l’adaptation des Bas-Fonds de Gorki.

13. L’Alliance (Konyaku yubiwa) de Keisuke Kinoshita (1950) ; Rapport sur la conduite du professeur Ishinaka (Ishinaka sensei gyojoki, 1950) et Le Cœur d’une épouse ( Tsuma no kokoro, 1956) de Mikio Naruse par exemple ; Récits du château d’Osaka (Osaka-jo monogatari) de Hiroshi Inagaki (1961).

14. Le Château de l’araignée (Kumonosu-jo) de Akira Kurosawa (1957) ;
L’Homme au pousse-pousse (Muhomatsu no issho) de Hiroshi Inagaki (1958).

15. Le prince Yamato Takeru est un héros légendaire. Son existence historique n’est pas avérée, mais deux ouvrages officiels et référents de l’histoire du Japon, le situent au IIe siècle : le Kojiki (712) et le Nihon shoki (720). Dans La Naissance du Japon (Nippon tanjô) de Hiroshi Inagaki (1959), Toshiro Mifune a le rôle principal, le Prince Yamato Takeru.

16. Tōgō Heihachirō (1848-1934) est un amiral qualifié de Nelson de l’Orient. Toshiro Mifune l’a incarné dans deux films : Nihonkai daikaisen (1969) et Nihonkai daikaisen : Umi yukaba (1983).
Isoroku Yamamoto (1884-1943) a organisé et dirigé l’attaque surprise contre Pearl Harbor. Toshiro Mifune l’a incarné dans Rengô kantai shirei chôkan : Yamamoto Isoroku (1968). Il a joué Yamamoto dans deux autres films dans lesquels il n’a qu’un rôle secondaire : Gekido no showashi "Gunbatsu" (1970) et Midway (USA, 1976).

17. Soleil rouge de Terence Young (1971).

18. Les Productions Mifune ont produit 15 films, dont le premier est naturellement L’Héritage des 500 000 (Gojuman-nin no isan, 1963), le seul film que Toshiro Mifune a réalisé. Dans le Studio de Setagaya, le premier film tourné est Rébellion (Joi-uchi : hairyo-tsuma shimatsu) de Masaki Kobayashi (1967).

19. Akō rōshi (aka La Vendetta d’Akō ou les 47 ronins) correspond à un fait historique (1702) et c’est une "légende nationale". La série de 52 épisodes, Dai Chūshingura (janvier-décembre 1971) en est la version des Productions Mifune.

20. Le Fleuve profond (Fukai kawa) de Kei Kumai (1995).



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