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Taverne de l’Irlandais (la) (1963)
de John Ford
publié le mardi 2 décembre 2014

par Vincent Dupré
Jeune Cinéma n° 354, automne 2013

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Ce qui frappe dans le cinéma de Ford, dès lors que nous sommes entrés en familiarité avec lui (ce qui n’est pas chose aisée : son ampleur impressionne, son caractère bourru peut rebuter), c’est sa forme finalement très organique, tissée de motifs et de matières qui circulent à travers les genres et qui imposent un systématisme souterrain dans la diversité - à distinguer de l’unité stylistique, éclatante celle-là.

Forme foisonnante, mais qui fait bloc : entreprise absurde que de vouloir y faire le tri.

Amputée de ses films les plus atypiques en apparence, son œuvre s’en trouverait déséquilibrée.
Car Ford n’est pas moins présent dans l’hystérie truculente de La Route au tabac que dans l’humanisme hiératique des Raisins de la colère, pour citer deux films à la fois contradictoires et complémentaires.

Plus on flâne dans son œuvre, plus le sentiment se précise que le cinéaste ne s’affirme pas, ne s’épanouit pas de la même façon dans ses chefs-d’œuvre que dans ses productions les plus relâchées, comme c’est le cas exemplairement dans La Taverne de l’Irlandais (Donovan’s Reef).

Cet antépénultième ouvrage traîne comme un boulet une réputation de film fantasque et paresseux.
Les historiens et les critiques les plus fordiens s’estiment encore indulgents en le décrivant comme une fantaisie alcoolisée, qui déroule son intrigue confuse en une série de cartes postales, ou comme un caprice exotique, divertissant mais dérisoire, passant comme un simple courant d’air frais entre les monuments testamentaires que sont L’Homme qui tua Liberty Valance, Les Cheyennes et Frontière chinoise.

Il ne faut pas exclure l’hypothèse d’un Ford frivole, reprenant ce projet (qui croupissait dans les tiroirs de la Paramount depuis des années) à la seule fin de s’offrir un tournage récréatif dans les îles polynésiennes, ni celle d’un Ford amer, sautant sur l’occasion de fuir la faune hollywoodienne - sa dernière fugue remontait à cinq ans (L’Inspecteur de service) (1).

Mais cette volonté d’évasion, géographique et mentale, marque paradoxalement un repli sur soi.
Faux film de vacances, La Taverne de l’Irlandais est une méditation mélancolique sur le temps, la tradition, le legs.
La taverne du titre, ou le récif en anglais, figure un refuge dans lequel les archétypes fordiens défilent pour rejouer des scènes ou des situations issues d’œuvres antérieures (Hurricane, L’Homme tranquille et Mogambo notamment).

Le principe de répétition est même inscrit au cœur du film, à travers le combat rituel qui lui sert d’entame entre John Wayne et Lee Marvin.

On pourrait dire que Ford, ici, se fantasme en retraité : comme le marquis incarné par Cesar Romero, c’est un oisif qui observe à distance le comique des agissements humains. Spectateur de sa fiction et de ses personnages autant que créateur, il peut se permettre de jouir et d’exalter son propre folklore (2), fait de beuveries et de bagarres homériques, de machisme irlandais, de cérémonies liturgiques et - folklore dans le folklore - de traditions locales (les danses et les chants polynésiens remplaçant la musique martiale et les bals des westerns).

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C’est, selon le point de vue, l’aspect poussif et autoparodique du film ou sa dimension introspective, d’autant plus touchante sous sa parure chatoyante que Ford y regarde pour la dernière fois John Wayne.

Autarcie artistique et recueillement spirituel, La Taverne de l’Irlandais est l’ultime éloge, par Ford, du foyer, de la famille et de la communauté, avant les drames du déracinement et de la décomposition que seront Les Cheyennes et Frontière chinoise.

On y a vu une utopie, dans laquelle les clivages de génération et de culture seraient effacés. Une harmonie ethnique presque fantastique règne en effet sur l’île d’Haleakaloha - d’ailleurs imaginaire - mais les conflits humains, bien que traités avec amusement, n’en sont pas moins présents.

Que propose Ford, pour les résoudre ?
Étonnement, lui qui a eu si peu d’attention pour les enfants : un retour à l’enfance, à l’état d’émerveillement et de jeu.
Enfants et adultes sont dans ce film presque indistincts, également espiègles, s’amusant des mêmes bêtises.
L’un des plus beaux plans est d’ailleurs celui où un train électrique passe et repasse devant le visage hébété de Lee Marvin. L’infantilisme comme élixir, comme art de vivre, comme idéal de société.

Vincent Dupré
Jeune Cinéma n° 354, automne 2013

1. Notons au passage la rareté chez Ford des récits américains autres que consacrés au passé. Il y avait chez lui une vraie difficulté à filmer son pays au présent. Quand il traitait des sujets contemporains, il le faisait le plus souvent d’ailleurs (Irlande, Angleterre, Afrique…).

2. Car Ford est, avec Fellini, le seul cinéaste à avoir créé son propre folklore.

La Taverne de l’Irlandais (Donovan’s Reef). Réal : John Ford ; sc : Frank S. Nugent et James Edward Grant ; mu : Cyril J. Mockridge ; ph : William H. Clothier ; mont : Otho Lovering. Int : John Wayne, Elizabeth Allen, Lee Marvin, Jack Warden, Cesar Romero, Dorothy Lamour, Marcel Dalio (USA, 1963, 100 mn).

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