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An 01 (l’) (1971)
de Jacques Doillon, Alain Resnais & Jean Rouch
publié le jeudi 1er juin 2017

par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°70, avril-mai 1973

Sortie le jeudi 22 février 1973 et le mercredi 30 avril 2008

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Tout arrêter pour tout réinventer : l’idée du dessinateur Gébé a donné lieu à un film sympathique, décontracté mais finalement un peu décevant.
D’abord, rien ou presque ne reste des dessins eux-mêmes, qui devaient leur efficacité à leur caractère incisif et stylisé. Or, tous ces gens, innombrables, qui jouent dans le film et avec le film le font avec beaucoup de simplicité, mais aussi une nonchalance qui tue le gag. Les auteurs ont invité tous ceux qui le désiraient à collaborer au film, on sent que chacun a donné son idée et le film fourmille de trouvailles. Chacune s’ajoute à la précédente, comme une série de sketchs de théâtre de rue : à la fin, on s’arrête parce qu’on ne sait plus bien quoi dire et faire. D’où l’impression d’inachevé, d’esquisse, de film en préparation.

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Le meilleur reste au niveau du scénario. Il est dit dans le film très didactiquement un certain nombre de vérités premières qu’il faut répéter. Que travailler huit heures en répétant le même geste au bureau ou à l’usine rend malheureux - surtout quand c’est pour fabriquer des capsules de bouteille, des produits pour faire pousser le gazon et des machines pour le couper. Que l’herbe, c’est fait pour marcher dessus et si possible pieds nus. Qu’un voisin, ça peut s’aborder le soir sur le palier d’à côté. Que les voitures, ce n’est pas le seul moyen de rejoindre ceux qu’on aime. Qu’un ouvrier peut avoir envie de lire tout Descartes ou de faire de la musique. Produire, bien sûr, et peiner, mais juste le temps qu’il faut pour assurer les besoins du groupe.

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Bref, ce que nous avons découvert avec Herbert Marcuse il y a quatre ans : que le travail n’est plus heureux, que la production d’objets inutiles nous enlève le temps de dormir, de jouer, de jouir. D’où la très grande réussite de la première demi-heure, qui met en scène le grand arrêt. À la chaîne, à l’école, à l’armée. Grande jubilation quand le réveil sonne et qu’on se retourne dans le lit en rigolant, à l’heure du métro. Le film respire alors un bon coup et commence à s’étirer : voilà rendu le temps, tout redevient possible.

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Possible ? Non, justement, car le film, à partir de là, bascule dans le vide. Celui-là va sonner chez son voisin pour parler, mais la porte se referme : on n’a pas su quoi faire dire aux acteurs. "Je m’appelle Jacqueline" dit une fille en s’avançant vers un groupe : mais rien ne se passe et la Jacqueline reste immobile, encombrée de ses mains. Ce vide devient matière à réflexion chaque fois que l’acteur ou le personnage exprime en clair impuissance à inventer et à créer, une fois supprimée l’obligation de travailler. Dans la très belle scène du garçon invité à donner ses idées pour le journal et qui ne sait pas quoi dire mais sait qu’avec un peu de temps, ça viendra, et en est heureux. Mais le plus souvent, les acteurs donnent vraiment naïvement le spectacle de leur incapacité. Il n’y a pas de fête dans cet an 01 qui devrait libérer le jeu ; il y a seulement des gens qui se trémoussent et ne dansent pas, qui crient et ne chantent pas et tapent sur des casseroles en faisant semblant de s’amuser.

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L’art bourgeois du théâtre est mis en boîte - et sans doute aussi celui du film - sous prétexte qu’un seul homme trouve, écrit, dirige. Mais le film fait la démonstration triste qu’un groupe spontané ne peut pas créer. Penser, oui, formuler et dire, oui encore - il y a de beaux textes comme certains graffitis de mai. Mais jouer de sa voix, de son corps, de ses gestes, non. Les seuls qui réussissent à conférer à certaines séquences une sorte de rythme sont ceux qui, bourgeoisement, ont appris leur métier d’acteur ou de chanteur et le font bien.

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À signaler aussi les séquences à bicyclette où les acteurs amateurs retrouvent une certaine beauté d’allure, parce que leurs pieds et leurs mains ont quelque chose à faire.
Au second degré, cette impuissance à créer accuse un type de vie qui nous a privés, pas seulement de notre temps, mais de notre corps. Tous ces professeurs, ces animateurs, ces ouvriers, ces jeunes qui ont accepté de venir jouer n’ont pas pu vraiment jouer.
L’an 01 ressemble un peu à l’iguane de John Huston qui, libéré de la corde qui l’attachait, restait sur place : un petit pas de côté, on ébauche un mouvement, puis on reste comme engourdi.

Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°70, avril-mai 1973


L’An 01. Réal : Jacques Doillon, Jean Rouch & Alain Resnais ; sc : Gébé ; ph : Renan Pollès ; mont : Noëlle Boisson et Jacques Doillon ; mu : François Béranger et Jean-Marie Dusuzeau. Int : Daniel Auteuil, Josiane Balasko, Romain Bouteille, Cabu, Cavanna, Professeur Choron, Christian Clavier, Coluche, Gérard Depardieu, Delfeil de Ton, Gébé, Gotlib, Jacques Higelin, Gérard Jugnot, Patrice Leconte, Thierry Lhermitte, Miou-Miou, Daniel Prévost, Wolinski (France, 1971, 87 mn).



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