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Ciment, Michel & N.T. Binh (livre)
Le Cinéma en partage (2014)
publié le lundi 31 août 2015

Michel Ciment, Le Cinéma en partage. Entretiens avec N.T. Binh, Paris, Rivages, 2014.

par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°363, décembre 2014

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Décidément, Michel Ciment aura frappé très fort, en cette année 2014 : le temps d’un semestre, la somme sur Jane Campion, (1) Une renaissance américaine, recueil de trente entretiens avec des cinéastes déjà parus dans Positif (2) et enfin ce copieux volume d’entretiens qui revient sur cinquante ans, et plus, de pratique de la critique. Si l’on y ajoute ses émissions de radio sur France Culture, sa participation au Masque et la Plume et la gouvernance d’une revue mensuelle, on ne peut que saluer l’énergie de la performance. La cinéphilie bien partagée est une fontaine de jouvence.

Écrire ses mémoires est un exercice tentant, qui recèle un aspect définitif inquiétant : on taille sa trajectoire dans le marbre comme si l’on était certain que l’avenir ne contiendrait plus rien de consistant à narrer. En même temps, lorsque l’on a traversé cinq décennies dont certaines parmi les plus excitantes du premier siècle du cinéma, on se doit d’en porter témoignage. Au fil de la grosse vingtaine d’ouvrages qu’il a signés, on a appris à connaître l’homme, son aisance à maîtriser ses sujets, la complicité entretenue avec les cinéastes qu’il aborde et qui en fait un questionneur de première catégorie - ses entretiens avec Elia Kazan, Joseph Losey ou Jane Campion sont, sur ce plan, des modèles. Même si on a fini par posséder une certaine connaissance du critique sur le terrain, on a envie d’en savoir un peu plus que ce que l’on a pu, à partir de ses livres, deviner de sa personnalité et de son histoire.

Les acteurs se racontent, les réalisateurs s’expliquent, mais c’est bien rarement que les critiques, surtout cinématographiques, prennent la plume pour évoquer leur expérience - hormis Georges Charensol, on n’en connaît guère. (3) En principe, les textes produits suffisent : André Bazin, Jean-Louis Bory, Michel Boujut, Roger Tailleur, on les connaît à travers leurs recueils. Nul doute cependant que l’on aurait aimé, pour ceux qui ont éveillé notre considération, aller au-delà, découvrir les ressorts intimes qui ont déterminé leurs choix et leurs rejets. Le livre de souvenirs n’étant pas le meilleur moyen - gare au narcissisme -, le livre d’entretiens est une solution, que Serge Daney, pressé par l’urgence, a utilisée en son temps.

Encore faut-il que l’intervieweur soit en phase avec l’interviewé, que la complicité soit effective et non de circonstance : il s’agit de connaître suffisamment son client pour canaliser ses souvenirs, visiter les chemins de traverse s’ils sont intéressants pour comprendre la voie principale, ne pas se laisser éblouir par l’inévitable name-dropping. N.T. Binh est, à cet égard, avec ses trente-cinq ans de collaboration à Positif, un excellent partenaire pour Michel Ciment : nourri dans le sérail, il en connaît les détours, savoir bien utile pour guider l’entretien.
Tout est donc abordé au fil de ces 400 pages nourries : ses rencontres avec les phares, Francesco Rosi, John Boorman, Stanley Kubrick et les autres, mais aussi ses années de formation, de la Cinémathèque de la rue d’Ulm aux premiers festivals et surtout l’examen de sa pratique ; les quatre-vingt-dix pages du chapitre "Réflexions personnelles et mises au point" sont, à cet égard, passionnantes, défense et illustration de la critique que viennent appuyer les ultimes pages, qui, sous le titre "Les sept vertus cardinales du critique", offrent un mode d’emploi utile, quoique sélectif (Binh et Ciment reconnaissent qu’en posséder seulement quatre est déjà un joli viatique).

On n’entrera pas dans le détail : il y aurait trop d’anecdotes à relever, de jugements à commenter, de perspectives à décrire. Deux manières de consommer l’ouvrage : la gloutonne, en le dévorant chapitre après chapitre ; la raffinée, en savourant page par page l’astuce des questions et l’intelligence des réponses (et inversement).
Pour avoir pratiqué successivement les deux avec le même plaisir, on se gardera de recommander l’une plutôt que l’autre. De toutes façons, le résultat est le même : on en sort ravi d’en savoir désormais autant sur un de nos critiques parmi les plus (justement) estimés.

Lucien Logette
Jeune Cinéma n°363, décembre 2014

P.S. : Pour ne pas être soupçonné d’angélisme et de flagornerie, relevons quelques erreurs à corriger dans une prochaine édition.
D’abord, la graphie "Jean-Georges Auriol" (p. 47) que Jean George Auriol a toujours combattu de son vivant.
Ensuite, le scandale du Sacre du printemps daté de 1917 (p. 249) au lieu de 1913 et Les Demoiselles d’Avignon, daté de 1913 (p. 249), alors que terminé en 1907, le tableau n’a été montré qu’en 1916.
Quant à l’urinoir de Marcel Duchamp (p. 256), il ne s’intitule pas L’Urinoir, ce qui n’aurait pas de sens pour un ready-made aidé, mais Fontaine - tout réside dans le détournement.
"L’occultation profonde du surréalisme" exigée par André Breton ne date pas des années 50 (p. 52), mais de 1929.
Enfin, le ciné-club de la Sorbonne (p. 23) n’a pas existé en tant que tel : il y eut le Ciné-club universitaire (jusqu’en 1963), puis le ciné-club Zéro de conduite (à partir de 1964). Mais tout ceci n’est que gouttelettes dans l’océan.

1. Michel Ciment, Jane Campion par Jane Camion, Éditions Cahiers du cinéma, 2014.

2. Michel Ciment, Une renaissance américaine. Entretiens avec 30 cinéastes, Paris, Nouveau Monde éditions, 2014.

3. Georges Charensol, D’une rive à l’autre, Paris, Mercure de France, 1972.
Serge Daney, Itinéraire d’un ciné-fils. Propos recueillis par Régis Debray, Paris, Jean-Michel-Place, 1999.
Faisons confiance aux lecteurs pour nous en citer d’autres.


Michel Ciment, Le Cinéma en partage. Entretiens avec N.T. Binh, + un DVD, Paris, Rivages, 2014, 416 p.



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