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Pluie noire (1989)
de Shôhei Imamura
publié le mercredi 29 juillet 2020

par Bernard Nave
Jeune Cinéma n°199, février-mars 1990

Sélection officielle en compétition au Festival de Cannes 1989

Sorties le lundi 30 octobre 1989 et le mercredi 29 juillet 2020

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Les premières images du film donnent une vision presque sereine du Japon à la fin de la guerre. Les gens prennent le train, seule la présence de militaires se rendant eux aussi à leur travail signalent le contexte. Cependant, un silence impressionnant donne à cette scène ordinaire le poids de la tragédie qui est sur le point de survenir. Car ce matin à la lumière limpide va devenir une date que nul n’oubliera : le 6 août 1945, le jour où la mort nucléaire s’abattit sur Hiroshima.

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Monsieur Shimuza fait partie de ces gens qui prennent leur train. Vêtu de son uniforme, il ne donne en rien l’image du militaire agressif, un Japonais parmi tant d’autres, mais qui va se retrouver pris par l’horreur qui suivra l’explosion. Au même moment, sa nièce est en mer. Elle recevra la pluie noire dont personne ne connaît la provenance.

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Shôhei Imamura nous montre ensuite Shimuza, sa femme et sa nièce, découvrant les rues d’Hiroshima, avec les corps calcinés qui jonchent les rues. Tous trois seront contaminés sans se rendre compte du calvaire qu’ils devront supporter. Ces quelques scènes de reconstitution de la ville immédiatement après l’explosion sont assez insoutenables. Pourtant, elles présentent un caractère quelque peu artificiel par rapport à ce qui va suivre. On voit trop qu’il s’agit d’une reconstitution. Or comment reproduire les images de l’époque gravées dans les mémoires ? Peut-être faut-il y voir le goût parfois excessif de Shôhei Imamura pour le spectaculaire. Heureusement, il passe très vite à l’essentiel de son propos.

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Nous retrouvons ces trois personnages vivant à la campagne. Rien ne semble perturber leur existence paisible, si ce n’est le pressentiment qu’ils portent en eux les conséquences invisibles des radiations qu’ils ont subies.
Pour Yasuko, la nièce, l’incertitude est encore plus grande, car il subsiste un doute sur la nocivité de la pluie noire à laquelle elle a été exposée. Cette tranquillité presque bucolique dissimule mal la crainte de la mort qui les hante tous. Chacun guette en effet les symptômes qui se manifestent lentement. On n’ose pas trop en parler, mais ce doute envahit la communauté. Yasuko examine secrètement son corps la nuit, elle mange les feuilles d’aloès du jardin dans l’espoir de conjurer le mal. Lorsque son oncle et sa tante pensent lui avoir trouvé un fiancé, ils tiennent à rassurer le prétendant sur son état de santé.

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Et puis les séquelles de la guerre sont aussi présentes à travers le jeune Yuichi, qui revit ses angoisses à chaque fois que passe un véhicule à moteur. Dans ses moments de lucidité, il sculpte des figures mystérieuses quasi primitives, comme pour exorciser ses peurs. Un jour, un ami de l’oncle meurt. Dès lors, tout bascule. Le mal est à l’œuvre sans qu’on puisse l’arrêter. Shigeko, la tante, sera, elle aussi, victime des radiations. Shôhei Imamura s’attarde davantage sur elle, montrant comment la maladie envahit son corps qui faiblit de jour en jour, ses doutes sur le traitement. Elle s’en remettra à une femme qui prétend la guérir par des moyens occultes et qui exploite la peur des malades.

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En choisissant de montrer les conséquences de Hiroshima sur un petit groupe de gens, le réalisateur courait le risque de limiter son propos à la chronique quotidienne de personnages condamnés. Pendant une partie du film, on se demande même s’il ne va pas en rester là. Mais lorsque la mort apparaît, toute cette attente au ras de la réalité n’en devient rétrospectivement que plus cruelle tant l’absurdité s’en trouve renforcée. Alors les personnages hésitent entre résignation et volonté farouche de vivre. Ce combat devient véritablement poignant. La force intérieure de Shimuza est impressionnante, jusque dans cette scène superbe où, avec sa nièce, il contemple une dernière fois la nature près de l’étang au milieu des hautes herbes. L’hypocrisie de la famille du prétendant de Yasuko, qui enquête pour savoir si la jeune fille est saine, accroît le sentiment de révolte.

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Il y a, dans ce film, une dimension encore plus forte à travers le rapport qui se crée lentement, discrètement, entre Yuichi et Yasuko. Lorsqu’elle celle-ci se sait condamnée et abandonnée, elle comprend le jeune fou et l’aide à surmonter ses angoisses, tandis que le jeune homme lui donne ses sculptures. Ce sont des choses toutes simples mais qui émeuvent au plus haut point. On est loin de l’exubérance à laquelle Shôhei Imamura nous avait habitués. On découvre qu’il sait aussi être sobre et profondément humain. Le dépouillement de sa mise en scène, le splendide noir & blanc, donnent à son film une charge émotionnelle qui renouvelle la façon de traiter l’horreur nucléaire au cinéma.

Bernard Nave
Jeune Cinéma n°199, février-mars 1990


Pluie noire (Kuroi ame). Réal, sc : Shôhei Imamura ; sc : Toshiro Ishido ; ph : Takashi Kawamata ; mont : Hajime Okayasu ; mu : Toru Takemitsu. Int : Yoshiko Tanaka, Kazuo Kitamura, Etsuko Ichihara, Shoichi Ozawa (Japon, 1989, 123 mn).



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