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Réflexions sur le roman policier (1933)
par P.G. Wodehouse
publié le mercredi 19 août 2020

Jeune Cinéma en ligne directe

Réflexions sur le roman policier
Avant propos de :
* P.G. Wodehouse, Strychnine dans le potage (Strychnine in the Soup, 1933
Mystère-Magazine n° 64, mai 1953

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P.G. Wodehouse s’est autrefois livré à quelques commentaires sur la littérature policière. Il convient de souligner toutefois que ces lignes furent écrites il y a quelques 20 ans, à une époque où fleurissait, particulièrement en Angleterre, une forme de roman policier qui a tout de même beaucoup évolué depuis cette époque.

Mystère-Magazine, mai 1953
©1930, 1931, 1932, 1933, by Pelham Grenville Wodehouse.

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C‘est un fait curieux, qui a été souvent commenté par des observateurs attentifs, que la plupart des grands fléaux qui se sont abattus sur le monde l’ont fait insidieusement et sans être précédés d’aucun signe précurseur !

C’est exactement de cette façon que le présent flot de romans policiers a inondé les Îles britanniques. Il n’y a pas bien longtemps, le mal n’apparaissait que sporadique. Aujourd’hui, nous y sommes jusqu’au cou et le flot ne cesse de monter. Il semble que quelque insidieux microbe ait envahi le genre humain qui force les meilleurs de nos écrivains à écrire des romans policiers et il n’y aurait là encore que demi-mal si ce même microbe ne transformait également les pires en auteurs de romans policiers.

Le résultat est que ce trône royal des rois, cette île couronnée, cette terre majestueuse, ce sceptre de Mars, cet autre Eden, ce paradis terrestre, cette forteresse que la Nature s’est donnée comme ultime refuge contre le mal et la guerre, cette merveilleuse race, ce cosmos, cette pierre précieuse sertie dans une mer d’argent qui lui sert de rempart et de jardin, en un mot, bref… l’Angleterre, s’est transformée en une maison de fous où chacun des patients lit à l’autre ses propres romans policiers.

Je me demande qui peut avoir eu le premier l’idée que nous avions envie de voir une jeune fille qui fourre son nez partout et se trouve juste au beau milieu du chemin quand les revolvers partent. Personne n’a plus de respect et d’admiration pour les jeunes filles que moi, quand elles sont à la place qui leur revient : au pesage à Ascot, parfait ; au match Eton-Harrow, magnifique ; si je vais dans une boîte élégante et n’y trouve point de jeunes filles, je suis le premier à m’en plaindre ! Mais je prétends qu’elles n’ont rien à faire dans un bouge empuanti du quartier chinois un soir où ça barde. En dehors de toute autre considération, la femme me paraît perdre quelques peu sa dignité royale lorsqu’on la fourre dans un placard avec une demi-douzaine de valises sur le crâne, car s’il y a bien quelque chose de certain sur cette terre, c’est que tôt ou tard quelque chose de ce genre arrivera à l’héroïne d’un roman policier.

Car, bien que fort belle, avec de grands yeux gris et des cheveux couleur des blés mûrs, l’héroïne d’un roman policier n’est presque jamais une fille très intelligente. Elle peut avoir échappé à la mort une dizaine de fois, elle peut savoir que la bande des Oiseaux Noirs est à sa recherche pour s’emparer des papiers, la Police peut lui avoir recommandé de ne sortir de chez elle sous aucun prétexte, mais lorsqu’un message arrive, à une heure et demie du matin, avec un bout de papier sans signature sur lequel est seulement écrit : "Venez immédiatement", elle ne fait ni une ni deux, attrape son chapeau et la voilà partie.
Et si le messager est un Chinois borgne avec un visage marqué par la petite vérole et un sourire sinistre, elle lui accorde instantanément toute sa confiance et monte avec lui dans une limousine aux fenêtres fermées par des volets d’acier qui l’emmène aussitôt vers une maison en ruines au fond d’un marécage.
Et lorsque le héros, au prix des pires dangers, vient pour la délivrer, elle refuse de le voir parce qu’un métis auquel il ne reste plus accidentellement que la moitié du nez lui a dit que c’était lui qui avait assassiné son frère Jean.

Cette fille doit partir. Nous, lecteurs, l’exigeons. Nous savons parfaitement que l’éditeur a besoin d’une femme dont on puisse mettre le portrait sur la couverture, les mains jointes et un regard d’épouvante dans les yeux, mais nous maintenons notre pointe de vue envers et contre tout : nous n’en voulons plus. Nous préférons encore une couverture où nous ne verrons qu’un homme masqué enfonçant un coupe-papier dans le dos d’un millionnaire au fond d’une somptueuse bibliothèque.

La personne toute désignée pour nous débarrasser de ces petites pestes est évidemment l’assassin, et, en toute honnêteté, nous devons reconnaître qu’il fait de son mieux. Et pourtant, pour une raison ou pour une autre, il n’y réussit jamais. Et même lorsqu’il tient l’héroïne bien ligotée au fond de la cave, sous le robinet, et que l’eau se précipite à grands flots, nous ne croyons pas, dans le fond de notre cœur, à l’heureux dénouement. Il nous a trop souvent déçus dans le passé. Il a trop souvent trahi notre confiance.

L’homme de la rue, lorsque les circonstances l’incitent à se débarrasser d’une femme de sa connaissance, emprunte un revolver et quelques cartouches et a terminé l’affaire en moins de cinq minutes, un jour où il ne va ni au bureau ni au cinéma. Il ne s’embarrasse pas de l’art pour l’art, de technicité ou de méthodes scientifique. Il va tout simplement droit au but.
Mais notre assassin ne comprend rien à la simplicité. Cent fois il mettra l’héroïne dans une situation où un bon coup de couteau ou même un simple coup de revolver aurait produit les plus heureux résultats, mais lui, pauvre imbécile, veut être trop malin. La seule méthode qu’il connaisse est de la ligoter à une chaise, d’attacher un revolver pointé sur elle à l’autre bout de la pièce, d’attacher une ficelle à la détente puis de faire passer cette ficelle le long du mur jusqu’à un crochet, d’y attacher une seconde ficelle au bout de laquelle il a mis une brique et d’allumer, tout simplement, une bougie sous cette seconde ficelle. Il a raisonné longuement tout cela dans sa tête : la bougie brûlera la seconde ficelle, la brique tombera, le poids tendra la première ficelle ce qui entraînera la détente, et voilà… Mais quelqu’un passe par là, éteint la bougie et tout est à recommencer.

Ce que les gens doivent apprendre, c’est que la meilleure manière de se débarrasser d’une fille aux cheveux couleur des blés mûrs, c’est de cogner de toute ses forces avec un morceau de plomb sur cette chevelure. Il ne sert à rien d’acheter des scorpions qu’on met dans un sac à main ou d’empoisonner son rouge à lèvres avec de mystérieux produits chinois.
Laissons-les comprendre cette vérité fondamentale et nous verrons ce que nous verrons.

P.G. Wodehouse
Mystère-Magazine n° 64, mai 1953
Ce texte n’a jamais été repris ailleurs.

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* Pelham Grenville Wodehouse (1881-1975) - 70 romans, 20 recueils de 200 nouvelles, 19 pièces de théâtre, 250 chansons pour 33 comédies musicales, 400 articles, une centaine de récits pour des magazines.

Strychnine in the Soup - le texte en anglais sur Internet - a été publiée la première fois en 1932 dans Strand Magazine. La nouvelle a été adaptée pour la BBC TV en 1976.
P.G. Wodehouse compte dans son fan club, notamment, Rudyard Kipling, George Orwell, Evelyn Waugh, et Hugh Laurie.

Cf. Hugh Laurie, l’homme aux 3 visages.

Cf. aussi :
* Jeeves and Wooster, série créée par Clive Exton d’après les personnages de P.G. Wodehouse, avec Hugh Laurie dans le rôle de Bertram Wooster (Bertie) et Stephen Fry dans celui de Jeeves (22 avril 1990-20 juin 1993 sur ITV).

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