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Ceux d’en face (2000)
de Jean-Daniel Pollet
publié le mercredi 9 septembre 2020

par Philippe Roger
Jeune Cinéma n° 270, automne 2001

Sélection officielle du Festival international du film de Locarno 2000.
Léopard d’or hors concours.

Sorties les mercredis 26 septembre 2001 et 9 septembre 2020

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Ce qu’on nomme cinéma recouvre diverses réalités. Le continent du spectacle, qui recycle tant de formules antérieures, est si étendu qu’il peut faire oublier l’existence de contrées moins peuplées ; on songe au cinématographe de Robert Bresson, dressé au milieu d’un archipel singulier, mais il est d’autres différents, indifférents à la dramaturgie commune, dispersés dans l’océan des arts - musique, peinture ou poésie ; à ce titre, le récif Jean-Luc Godard est bien repéré sur les cartes ; il n’en va pas de même de l’île Jean-Daniel Pollet. Une île du Sud, quand un autre poète, Jean Grémillon, scrute le phare de l’Ouest.
C’est en terre de Méditerranée que respire Jean-Daniel Pollet ; son film, matriciel, de 1963, est baptisé ainsi ; une Méditerranée plus rêvée que vécue, mais un rêve éminemment concret, pétri des éléments : la flamme, la vague, le souffle et même le roc rythment ce jardin où paradis et enfer dansent au son du même instrument. Vous qui abordez ce monde, déposez sur le rivage vos repères caducs : ils vous aveugleraient ; l’île Pollet exige un regard neuf.

Présenté en avant-première au Festival de La Rochelle (un an après Locarno), Ceux d’en face ne fait pas exception. S’il déroute les badauds, il enchantera les voyageurs solitaires. Après la parenthèse purement poétique de Dieu sait quoi, Jean-Daniel Pollet instille du récit dans sa musique, si peu, mais un peu.

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Le récit, c’est une jeune femme venue monter une exposition à partir d’une malle de photos laissée par son compagnon disparu. Linda est Valentine Vidal  ; ses traits purs et blessés par la souffrance de la séparation évoquent ceux de Emmanuelle Béart dans La Belle Noiseuse ; elle sera d’ailleurs modèle, mais pour un musicien : dans la grande maison de campagne, Mikaël (c’est Mikaël Lonsdale, parfait d’aisance humble) achève un psaume et va composer des Variations autour de Linda, que le vrai compositeur, celui du film - l’ami de toujours qu’est Antoine Duhamel -, nomme L variations (L en mémoire, en insouciance, en innocence, en deuil, en recherche, en sérénité). Quelque part entre Debussy et Webern, la belle musique de Duhamel, à la mélancolie tamisée, allie la recherche française des coloris au sens de la structure germanique ; elle s’accorde surtout au film parce que le cinéma de Pollet est naturellement musical, qu’il est flux de sons et d’images ; le texte surabondant ne doit pas d’ailleurs pas être entendu pour son sens, mais écouté pour sa scansion : Saint-John Perse ou Jean Cayrol sont ici mélodie. Les lettres de Sébastien - le compagnon errant qu’on sait défunt, Rimbaud d’aujourd’hui - sont sonores, cassettes reçues par la poste ; que la convention du son pauvre ne soit pas tenue (la voix sonne clair, dans un espace de studio) prouve qu’il s’agit plus de nappe sonore que d’inscription d’un sens littéral.

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Tout le film est de cette eau : familier de la synecdoque, Jean-Daniel Pollet métamorphose en poète la Partie en Tout. Un gros caillou qui oscille sur une table, et c’est le cœur même du cosmos qui se met à battre. Une toupie donne soudain l’idée d’une saltation universelle. Un travelling latéral alterné (la figure de base de ce style) jouxte un massif de fleurs irriguées devenu insulaire. Êtres et choses vivent en une présence tout à la fois muette et parlant l’idiome des débuts de ce monde ; cette caméra simultanément distante et attentive, c’est l’œil de Dieu sur la Création ; la seule échappée hors de la propriété mène au jardin d’un cloître roman : n’y est-on pas de toute éternité ?

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"L’intempérance du Mal" perce ce monde d’harmonie, ouvrant une plaie que le tas de photos accuse ; au milieu de quelques images heureuses (Casals jouant son violoncelle), la plupart des visages fixés souffrent. En notre temps "saturé d’images", est-il dit, l’horreur paraît l’emporter. Visages de haine (dictateurs, profiteurs) et de mort. La sourde plainte en écho de l’orchestre au lyrisme décanté accompagne ce deuil universel. On songe aux classeurs de Alain Cavalier, rangeant l’indicible de la torture et de l’anéantissement, pour mieux saisir la splendeur fugace qui coexiste aussi, mystérieuse.

Pour Pollet, la beauté a le visage des Grecques entrevues dans Méditerranée : la fille à la fleur et celle, surtout, aux épingles à cheveux. Icônes sans cesse convoquées en ce cinéma de la psalmodie. Le seul visage d’homme capable de rivaliser en fascination est la face rongée du lépreux de L’Ordre (1973, dix ans après Méditerranée) ; comme si la ruine humaine était le destin des adolescentes sculpturales. "Images-phares", soleils qui transcendent toutes les images du monde et leur donne enfin un sens. Icônes sans voix, à l’unisson du silence d’un compositeur traçant sa partition dans la nuit paisible. De même que la musique se compose ainsi parfois en silence, dans la seule écoute intérieure, ce film se tait pour mieux parler.

Philippe Roger
Jeune Cinéma n° 270, automne 2001


Ceux d’en face. Réal, sc : Jean-Daniel Pollet ; mu : Antoine Duhamel ; mont : Françoise Geissler. Int : Michael Lonsdale, Valentine Vidal, Alain Beigel (France, 2000, 90 mn).



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