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Solanas, Fernando (1936-2020 (e) II
Entretien avec Gérard Camy (1992)
publié le vendredi 13 novembre 2020

Rencontre avec Fernando Solanas
à propos du Voyage (1991)

Jeune Cinéma n°225, janvier 1994

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Jeune Cinéma : Derrière le sujet apparent du film, le voyage d’un fils à la recherche de son père, vous proposez votre vision personnelle de l’Amérique du Sud.

Fernando Solanas : Cette quête du père est en quelque sorte la recherche d’une utopie, d’un rêve. Nous voulons construire notre propre projet de vie en Amérique latine. Toute la démarche de Martin contient cela. Il part avec l’illusion de rencontrer son père en espérant qu’il pourra résoudre ses problèmes et ses angoisses. Mais son parcours devient progressivement une démystification de ce père et un apprentissage du métissage. À partir de toutes les entités latino-américaines il doit être possible de construire notre propre chemin. Cette revendication je l’exprime dans mon film au moment où nous vivons de plus en plus sous la domination hollywoodienne du cinéma.

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J.C. : Votre film, réalisé en 1992, est aussi une réponse à la célébration du 500e anniversaire de la conquête de l’Amérique par Christophe Colomb.

F.S. : Je dirais plutôt qu’il s’agit d’une contribution à la réflexion qu’entraîne cette célébration. Pour les Indiens ce fut une tragédie. Nous sommes le produit de cet héritage et d’une histoire d’une violence extraordinaire. En quelques décennies, cette "découverte" a développé le plus grand génocide orchestré par l’Occident. Ce continent a été complètement spolié. Le travail forcé dans les mines, la récolte du caoutchouc, l’exploitation du pétrole font de ce continent une terre de conquête, une "affaire" pour les pays industrialisés qui trouvent une main d’œuvre nombreuse et à bon marché.

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Aujourd’hui nous sommes victimes de la plus grande opération financière imposée par un monde totalitaire : la dette extérieure et les plans économiques que l’on nous force à mettre à exécution. Je refuse cette conception du "New International Order" qui maintient des conditions de sous-développement pour la majorité de la population. Cette situation qui voit se développer l’analphabétisme et réapparaître des maladies comme le choléra en Argentine génère une grande frustration. Un rapport des Nations Unies sur les pays en voie de développement stipule que, chaque année, le Sud envoie de plus en plus de devises vers le Nord et qu’il reçoit de moins en moins de savoir et de technique de la part de ce dernier. Je refuse cette discrimination économique comme je refuse les manipulations de l’information dont le bombardement de la ville de Panama le 21 décembre 1989 est un exemple tragique. 3000 morts en 6 minutes tombés immédiatement dans l’oubli médiatique. Les États-Unis sont donc libres de frapper où ils veulent en toute impunité.

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Enfin, nos pays du Sud sont devenus les dépôts de toutes les matières toxiques du Nord avec la complicité d’escrocs de chez nous. Mon film prend tout cela et raconte une histoire triste. Martin fait son parcours dans une période où beaucoup de choses s’écroulent. Les gens prennent l’habitude de vivre dans la putréfaction des idées, dans des pays aux gouvernements corrompus par la Mafia. Le Voyage milite pour les principes fondamentaux de l’humanité de toujours, revendique encore des utopies sans toutefois l’innocence d’antan. Je me battrai toujours pour la liberté, la justice afin de déboucher sur une vraie démocratie qui permettra de défendre une nature violée par une civilisation technologique qui ne respecte rien.

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J.C. : Le tournage a été marqué par un attentat contre vous.

F.S. : J’avais dénoncé avec force le gouvernement Menem (1) et les opérations de corruption économiques dont il s’était rendu coupable. Menem m’a poursuivi pour calomnie en avril 1991. J’ai fini le tournage du film et me suis présenté devant la justice fédérale afin de ratifier mes dénonciations. Le lendemain, j’ai été attaqué et blessé par balles. Ni le parlement, ni le pouvoir judiciaire, ni le gouvernement n’ont ordonné une enquête. Menem dont j’ai mis en cause la responsabilité dans cet attentat, a obtenu que le juge désigné considère ceci comme une simple tentative de vol. Personne n’a essayé de me dérober quoi que ce soit. Cette affaire reflète bien la situation de l’Amérique. La démocratie fonctionne formellement mais le gouvernement contrôle tous les autres pouvoirs. La liberté de la presse existe mais toutes mes déclarations politiques sont censurées à la télévision. En fait, la désillusion qui m’envahit aujourd’hui est née des choses que je montre dans mon film qui me semblent volontairement caricaturales et exagérées pour les besoins de la métaphore et qui s’avèrent en fait moins monstrueuses que la réalité.

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J.C. : Le personnage de Rana (la Grenouille), c’est Menem.

F.S. : Je suis très étonné par la rapidité avec laquelle le président Menem s’est identifié à ce personnage. Le jour de la sortie du film, il a immédiatement déclaré : "Je suis obligé de supporter ces attaques". J’ai répondu : "Nous sommes obligés de supporter votre gouvernement. Le docteur Rana n’est pas votre portrait. C’est un personnage plus jeune, plus élégant, beaucoup plus sympathique que vous. Il a un sens de l’humour et est mille fois plus innocent que vous".

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J.C. : Il y a des images très fortes, à Ia fois très poétiques, très drôles, très grinçantes.

F.S. : Le défi pour moi, réalisateur, consiste à prendre des éléments caricaturaux, des lieux communs et d’une façon ou d’une autre de les poétiser. "Serrer la ceinture", par exemple, est le symbole éternel du peuple qui gagne toujours moins. Pourtant je n’ai pas voulu charger le film de toutes les atrocités et de toute la violence de l’Amérique (les ventes des petites filles en Amazonie, les assassinats d’enfants dans les rues de Rio...) car j’ai souhaité donner un élan d’espoir et de force vitale à la génération future afin que, comme Martin, elle prenne un vélo et fasse le tour du continent. Mon film est en fin de compte très généreux avec la réalité sud-américaine.

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J.C. : L’Argentine a toujours été le protagoniste de vos films mais dans celui-ci vous prenez en compte l’ensemble du continent.

F.S. : L’Amérique latine est mon pays. Je me sens aussi bien brésilien, mexicain, vénézuélien qu’argentin. Et puis, les solutions ne peuvent venir que d’une prise de conscience collective à l’échelle du continent. Peut-être sont-ce mes années d’exil pendant lesquelles on me considérait comme un Latino-américain avant d’être un Argentin. Peut-être est-ce ma conscience qui a forgé en moi ce sentiment d’être né latino-américain avant tout et qui me fait me pencher sur les autres pays du continent comme s’il s’agissait de mon propre pays.

Propos recueilllis par Gérard Camy
au Festival Cannes 1992.
Jeune Cinéma n°225, janvier 1994

1. Carlos Saúl Menem, né en1930, a été président de la Nation argentine du 8 juillet 1989 au 10 décembre 1999. Il est sénateur de la province de La Rioja depuis 2005.


Le Voyage (El viaje). Réal, sc : Fernando Solanas. ph : F.S. & Félix Monti ; mu : F.S., Aitor Piazzola & Egbert Gismondi ; mont : Alberto Borello & Jacqueline Meppiel. Int : Walter Quine, Soledad Alfaro, Dominique Sanda, Marc Berman, Fernando Siro, Nathán Pinzón, Carlos Carella (Argentine-France-Italie, 1991, 142 mn).



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