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Haudiquet, Philippe (1937-2020) I
Une vie, une œuvre
publié le vendredi 23 octobre 2020

Retour sur Philippe Haudiquet
par Robert Grélier
Jeune Cinéma n°391, décembre 2018

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J’ai connu Philippe Haudiquet en même temps que ses écrits dans Image et Son. (1) Nous avions tous les deux à ce moment-là, au début des années soixante, la même approche à l’égard de certains réalisateurs en particulier et du cinéma en général. Nous aimions Dovjenko, Donskoï, les jeunes écoles tchécoslovaque, polonaise et hongroise qui s’émancipaient. John Grierson, Alberto Cavalcanti et Joris Ivens nous réunissaient. Quand il évoquait ces auteurs, il était capable d’en parler pendant des heures.

R.G.


Pourtant, jamais il ne faisait état de son immense culture. Sa seule note d’humour consistait à émailler ses phrases de quelques mots de la langue du pays dont il était question et qu’il prononçait toujours sans francisation. Il est vrai qu’il possédait une grande capacité d’adaptation : séjournant dans un pays une ou deux semaines, il rentrait avec un carnet d’adresses gonflé des noms de dizaines d’amis, avec lesquels il continuait d’entretenir des liens pendant de longues années. L’un de ses traits principaux était sa générosité liée à une grande modestie et un altruisme dont plusieurs de ses collaborateurs ont parfois profité pour s’approprier en partie la paternité de son travail. En comité de rédaction, jamais on ne l’a vu se précipiter pour retenir la critique d’un film. Il attendait que les autres choisissent, et prenait les titres qui restaient, bien que, dans certains domaines, il ait été sans doute plus compétent que d’autres. Après l’animation de ciné-clubs, puis l’écriture d’articles et de livres, il est entré dans la carrière cinématographique en devenant assistant de Miklós Jancsó, István Szabó et András Kovács.

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Toute sa vie, il a conservé de son ancien métier - instituteur formé à l’École normale - un sens de la pédagogie, dans ses articles, ses livres ou ses films. Constamment, on sent qu’il veut convaincre, mais toujours en douceur. Il ne frappe pas sur la table, ce n’est pas un homme de slogan. Les écrits sur les banderoles, certes il ne les cache pas, mais c’est au spectateur de se déterminer. Lui, il est l’enseignant présent sur le terrain. Il témoigne, c’est déjà important, mais il gomme sa subjectivité et ses films sont, de ce fait, lisses, comme des photos numériques. Il manque ce grain que l’on avait avec l’argentique et l’on aurait voulu que l’homme engagé qu’il était apparaisse un peu plus sur la pellicule.

"Le monde rural était celui de son enfance. "En réalisant des films sur le monde rural, il me semble que j’en préserve au moins symboliquement quelque chose, des images, des bruits, des paroles. Peut-être serviront-ils à l’éducation des enfants. Pour la suite du monde", écrivait-il en juin 1981.
Philippe Haudiquet avait un grand respect pour les langues régionales. Les paysans du Nord parlent flamand, ceux du Larzac et de l’Aveyron la langue d’Oc, et en Haïti le créole.
Mais sans sous-titre, c’était incompréhensible pour le spectateur. À cette époque, plusieurs anthropologues pratiquaient de même, sous prétexte que traduire était irrespectueux à l’égard de la culture des peuples filmés. Aujourd’hui, grâce à la version "malentendant" sur les DVD, on peut enfin saisir ce qui se dit.

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Sansa (1970)
 

Il interroge les derniers habitants - neuf en tout - d’un village de montagne. Bourgade en ruines, comme beaucoup d’autres condamnées à disparaître. Pourtant ces vieillards - des hommes surtout - ne se résignent pas. Partir ? Où iraient-ils, eux qui ont toujours vécu ici ? Depuis trente ans, il n’y a plus de facteur. Parmi eux, on fait connaissance d’un grand lecteur : le bibliobus lui apporte soixante livres en hiver et une quarantaine seulement en été. Le réalisateur souligne que rien n’est jamais totalement perdu quand l’homme poursuit sa route en communiquant par le truchement du livre.

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Transhumance dans le Luberon (1970)
 

Comme dans chacun de ses films, Philippe Haudiquet n’oublie jamais de faire référence à la République, notamment en glissant un plan sur l’école communale ou sur le monument aux morts, afin de nous rappeler qu’un village est un tout. Film timide et discret, "mais qui ne triche pas avec ce qu’il montre" déclare le cinéaste. On suit en début de printemps, le déplacement des moutons, brebis et chèvres pour les alpages, tradition déjà en voie de disparition.
En opposition à ces images de vie, la bande-son, par la radio, retransmet des illustrations de mort. Nous sommes au cœur du plateau d’Albion où le gouvernement a construit d’immenses silos souterrains dans lesquels sont entreposés des missiles porteurs d’ogives thermonucléaires.

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Moulins du Nord (1971)
 

Dans la zone transfrontalière belgo-française des Flandres, Philippe Haudiquet a posé sa caméra dans le village de Westhoek pour dresser l’inventaire des moulins à vent. Certains construits depuis des siècles ont continué d’être actifs jusqu’aux années 50. Quelles étaient leurs activités lorsque le moteur électrique n’avait pas encore remplacé la force du vent ? Est interrogé le dernier meunier qui a commencé à travailler à 14 ans. Après lui, son moulin, comme tant d’autres, deviendra une pièce de musée. Il se dégage de ce court métrage beaucoup de tristesse et de regrets. Ce n’est pas la fin d’une génération, mais celle de toute une culture.

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Crépuscule (1973)
 

Dans la région de Dunkerque, le quotidien d’un couple de fermiers et d’un maréchal-ferrant. Travaux répétitifs, les mêmes depuis plusieurs générations. La force motrice est encore détenue par les chevaux, pas pour longtemps, semblent dire quelques scènes où l’on voit le travail des champs commencer à se mécaniser, notamment pour le ramassage des betteraves. L’auteur n’oublie pas la traditionnelle fête de la Saint-Martin, proche des rituels du célèbre carnaval de Dunkerque.

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Bibi (1976)
 

Mezy-sur-Seine, Yvelines. L’un des paysans du village se fait plaisir en acquérant un cheval de labour, à un moment où les tracteurs ont envahi le paysage. Mais la présence de cette bête n’est pas du goût de tout le monde, à commencer par le voisin de l’écurie, dont le sommeil est troublé et qui intente un procès au propriétaire de l’animal. L’ensemble des paysans de la commune soutient l’accusé qui sera acquitté. Philippe Haudiquet s’adapte au rythme de la vie des fermiers, il montre les uns après les autres les gestes, les outils en activité, dans la lignée des photographes comme Robert Doisneau, Willy Ronis ou Gérald Bloncourt.

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Les Halles (1973)

Témoignage de la destruction des Halles de Baltard, au centre de Paris. Les bulldozers détruisent les immeubles les uns après les autres, laissant un immense trou béant dans lequel on enterrera des magasins et la station Châtelet du métro et du RER. Ce qui n’est pas récupérable est brûlé sur place. La nostalgie est au rendez-vous. On sent la tristesse poindre sur tous les visages, employés d’un monde en train de disparaître. Ce que le film ne dit pas, c’est que toute la terre, avec ses rats, a été transportée à Créteil, ville nouvelle en construction. Quelques années plus tard, racontait Jean-Pierre Jeancolas, ces mêmes rats ne craignaient pas d’assister aux séances de cinéma de la Maison de la Culture.

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Paul Langevin (1985)
 

Biographie du célèbre savant, découvreur notamment des ultrasons et de son application la plus célèbre : l’échographie. Militant communiste, il fut pendant la Seconde Guerre mondiale mis en résidence surveillée à Troyes. À la Libération, conformément au programme du Comité national de la Résistance il rédigea avec Henri Wallon un projet global de l’enseignement et du système éducatif, qui, remis en 1947, sera jugé jugé trop révolutionnaire par un gouvernement dont avaient été exclus les ministres communistes - ce qui ne l’a pas empêché de servir de référence pendant plusieurs années.

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Georges Rouquier ou la belle ouvrage (1993)
 

Georges Rouquier est sans aucun doute l’un des réalisateurs français préféré de Philippe Haudiquet, parce qu’il a traité pendant un demi-siècle de la paysannerie française, de son premier long métrage, Farrebique (1946) jusqu’à Biquefarre (1983). Le travail de ce cinéaste est une référence essentielle dans l’anthropologie audiovisuelle et dans l’histoire du monde en général.

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Pendant le tournage de Biquefarre, Philippe Haudiquet a rejoint Georges Rouquier pour brosser le portrait du maître, et surtout des paysans présents dans les deux longs métrages. Ainsi alternent les prises de vues noir & blanc de 1946 avec celles en couleur de 1983 et les voix s’enchevêtrent à travers le temps. (2)
Comme dans tous ses films, la caméra s’attache à montrer les objets : ustensiles de cuisine, instruments et outils de travail, des sujets qui incitent à la réflexion, et en même temps renvoient à la peinture du 18e siècle. Les miroirs, seul luxe dans chacune des maisons, enrichissent l’image cinématographique. Georges Rouquier ou la belle ouvrage est, avec sa série sur le Larzac, la plus belle réussite du cinéaste.

Robert Grélier
Jeune Cinéma n°391, décembre 2018

* Cf. aussi Il était une fois le Larzac.

1. Philippe Haudiquet critique de cinéma, dans Image et son. Il a aussi collaboré à Jeune Cinéma, Positif, et L’Avant-scène cinéma.

2. Georges Rouquier (1909-1989) a surtout réalisé des courts métrages, et seulement 4 longs métrages. Biquefarre ou Les Quatre Saisons de Georges Rouquier, réalisé selon les méthodes de Robert Flaherty avec sa famille et ses voisins, est son premier long métrage, sorti en 1946. Le film a été sélectionné au Festival de Cannes 1946 et à la Mostra de Venise 1947.
Pour Farrebique (1983), Georges Rouquier est retourné sur le lieux du tournage de Biquefarre et en a rencontré les protagonistes. Le film a reçu le Grand Prix spécial du jury à la Mostra de Venise 1983.


* Les paysans ne sont pas à vendre.
Coffret de 4 DVD (treize films documentaires), Éd. Les documents cinématographiques.



* Sansa. Réal, sc : Philippe Haudiquet assisté par Gérard Zimmermann ; ph : Jean-Paul Girault ; son : Alain Lachassagne ; mont : Wanda Maciejewska (France, 1970, 39 mn).

* Transhumance dans le Luberon. Réal : Philippe Haudiquet ; ph : Jean-Paul Girault ;
son : Alain Lachassagne ; mont : Wanda Maciejewska (France, 1970, 20 mn).

* Moulins du Nord Réal : Philippe Haudiquet ; sc : Béatrice de Nouaillan ; ph : Claude Beausoleil ; son : Alain Lachassagne ; mont : Chantal Durand & Claude Reznik ; mu : Pierre Attaignant (France, 1971, 31 mn).

* Crépuscule. Réal : Philippe Haudiquet ; ph : Claude Beausoleil ; son : Alain Lachassagne ; mont : Chantal Rémy (France, 1973, 26 mn).

* Bibi. Réal : Philippe Haudiquet ; ph : Jean Arlaud, Claude Beausoleil, Jean-François Robin ; son : Jean-Claude Boudon, Bernard Fauve, Alain Lachassagne, Henri Roux, Gérard Zimmermann ; mont : Chantal Durand (France, 1976, 27 mn).

* Les Halles. Réal : Philippe Haudiquet ; ph : Claude Beausoleil, Jean-Claude Boussard ; Gérard Barra, Alain Lachassagne ; mont : Chantal Rémy (France, 1973, 7 mn).

* Paul Langevin. Réal : Philippe Haudiquet ; conseillère historique et dramaturge : Bernadette Bensaude ; documentation : Sonia Lehrer (France, 1985, 41 mn)

* Georges Rouquier ou la belle ouvrage. Réal : Jean Arlaud & Philippe Haudiquet ; ph, mont : Jean Arlaud ; Henri Roux, Philippe Senechal & Bernard Rochut. Intervenants : Georges Rouquier, Hélène, Marius et André Benaben, Colette et Michel Bras, Roger Mallet, Henri et Maria Rouquier, Maria Rouquier, Raymond et Floren Rouquier, Annie et Christian Viguier (France, 1993, 54 mn).



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