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J’ai vingt ans (1965)
de Marlen Khoutsiev
publié le vendredi 23 octobre 2020

par Philippe Haudiquet
Jeune Cinéma n°7, mai 1965

Sélection officielle de la Mostra de Venise 1965
Grand prix du jury (ex æquo avec Simon du désert de Luis Buñuel
Prix du meilleur acteur à Valentin Popov

Sortie le lundi 18 janvier 1965

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Ces dernières années, ce sont surtout de grands anciens comme Marc Donskoï (Thomas Gordeiev), Mikhaïl Romm (Neuf jours d’une année), Sergueï Ioutkevitch (Les Bains) ou de moins grands comme Aleksandr Stolper (Les Mois les plus longs) qui ont donné les œuvres les plus fortes, sinon les plus importantes du cinéma soviétique. (1) De jeunes cinéastes ont pourtant su réaliser des films attachants, personnels, neufs de ton, on pense à L’Amour d’Aliocha de Semen Toumanov & Georgui Choukine, ou à La Maison natale et Quand les arbres étaient grands de Lev Koulidjanov (2). La récente semaine du cinéma soviétique (3), et en particulier, les films Il était une fois un gars, Deux dans la steppe, Le Calme (4) ont montré que des changements profonds se produisaient actuellement au sein d’une école qui avait réussi à surmonter les tares de la période du "culte de la personnalité", qui tentait de renouer avec les splendeurs d’antan, mais qui avaient peut-être quelques difficultés à se mettre au diapason du cinéma mondial.

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Or les conditions actuelles de l’URSS tendent à valoriser la création d’œuvres originales, que ce soit des romans et nouvelles de Victor Nekrassov ou de Alexandre Soljenitsyne, ou le dernier film de Marlen Khoutsiev, Le Faubourg d’Illitch rebaptisé J’ai vingt ans. (5)

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Ce film a déjà fait couler beaucoup d’encre et pas seulement pour de bonne raisons, semble-t-il. C’est une œuvre remarquable, sensible et sans équivalent dans le cinéma soviétique. La construction ne suit en rien les règles dramatiques classiques, apparemment chaotique, elle est en fait d’une grande rigueur. Marlen Khoutsiev donne ici l’impression de saisir la vie dans son mouvement et dans son épaisseur, en suivant les démarches de trois personnages, trois camarades, Sergueï, Ivan et Kolya, centrant plus particulièrement sa caméra sur Sergueï. Au retour du service militaire - sa classe a bénéficié d’une libération anticipée - Sergueï s’interroge sur le sens de sa vie, sur ce qu’il est, sur ce qu’il fait, et sur ce qu’il doit faire.

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On est tenté de le rapprocher du Andrzej Leszczyc (joué par Jerzy Skolimowski) de Signes particuliers néant (6) qui suit, lui, au cours d ’une journée perdue, une démarche semblable. Sergueï et Andrzej se sentent mal à l’aise dans le monde où ils vivent. Ce n’est pas qu’ils se voient refuser des possibilités de s’épanouir, mais ils semblent évoluer en marge de ce monde sans parvenir à s’y insérer. Là doit cependant s’arrêter ce rapprochement, car, à la différence de Andrzej, qui ne parvient pas à échapper à sa solitude ou qui rate les occasions de la sumonter, Sergueï, lui, ne manque pas de vigueur, malgré son inquiétude.

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Au cours d’une scène-clef du film - la rencontre fictive de Sergueï et de son père tué à la guerre - le jeune homme s’entend dire que chaque génération a ses problèmes et qu’il lui appartient de résoudre les siens. La vie n’est ni rose, ni facile. Pour un être exigeant comme Sergueï qui ne peut accepter les solutions de facilité, la vie même dans une société socialiste, implique une lutte, lutte douloureuse contre soi-même, parfois contre les autres, mais aussi avec eux et pour eux, et Sergueï n’oublie pas qu’il n’est pas seul : il y a Ania, une jeune femme qu’il aime, il y a Ivan et kolya, ses camarades, et beaucoup d’autres encore. Sergueï n’a rien d’un révolté, c’est simplement un jeune homme inquiet et insatifait qui, s’interrogeant sur lui-même, découvre les autres.

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Sergueï et tous les personnages de J’ai vingt ans semblent rompre d’une manière décisive avec les héros sommairement positifs ou négatifs, et rester au contraire, en contact étroit avec la vie de tous les jours. Rarement comme ici, Moscou n’aura paru plus familière et plus belle, Moscou sous la pluie, Moscou au petit matin, Moscou des chantiers et des soirées poétiques, faubourg d’Ilitch...

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De nombreuses scènes mériteraient d’êre mentionnées. On a beaucoup parlé de la rencontre du père et du fils. On pourrait aussi évoquer brièvement la séquence de la fête du 1er Mai. Cette fête prend ici l’alllure d’une immense kermesse populaire : la foule se répand dans les rues, avec des ballons, des drapeaux et des banderoles portant des slogans, de petits orchestres jouent un peu partout, mêlant des ritournelles à la mode à de vieux airs révolutionnaires, des gens dansent ou cassent la croûte au coin des rues. Et dans ce brouhaha joyeux, des garçons courent après les filles, Sergueï retrouve Ania...

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Marlen Khoutsiev a suivi ses acteurs mêlée à la foule et créé des images qui, pour être contrôlées, sont les plus spontanées qui soient.
Terminé en 1963 et présenté fin 1964, J’ai vingt ans ne semble pas avoir beaucoup souffert de quelques aménagements auxquels il a été soumis. Ainsi dans la scène de la soirée poétique, on ne voit pas les poètes qui disent les vers mais on continue d’entendre leurs voix.
Le long délai qui sépare la fin de la réalisation du film et sa présentation résulte d’un profond malentendu sur son sens. Marlen Khoutsiev a délibérément choisi et créé un style à la fois rigoureux et libre pour exalter la vie, sa saveur et son parfum, pour situer les êtres à une échelle simplement humaine, les montre tels qu’ils sont et non pas tels qu’on voudrait qu’ils soient.
Et c’est peut-être bien cela qui a gêné longtemps, l’époque, aujourd’hui, semble révolue. Depuis, J’ai vingt ans a été projeté au public soviétique et sa présentation n’a, à notre connaissance, ni provoqué d’émeute ni "dressé les fils contre les pères"...

Philippe Haudiquet
Jeune Cinéma n°7, mai 1965

* Une version non restaurée de J’ai vingt ans (La porte d’Illich) de 1 heure a été mise en ligne sur Internet, en mai 2017. Cela peut donner une idée du film.

1. Thomas Gordéiev (Foma Gordeïev) de Marc Donskoï (1059) ; Neuf Jours d’une année (Deviat dney odnogo goda) de Mikhaïl Romm (1962) ; Les Bains (Banya) de Sergueï Ioutkevitch (1962) ; Les Mois les plus longs (Zhivye i myortvye) de Aleksandr Stolper (1964).

2. L’Amour d’Aliocha (Aliochkina lioubov) de Semen Toumanov & Georgui Choukine (1960) ; Quand les arbres étaient grands (Kogda derevya byli bolshimi, 1962) et La Maison natale (Otchiy dom, 1959) de Lev Koulidjanov.

3. * Sur la première Semaine du cinéma soviétique, cf. Pauline Gallinari, "Les Semaines du cinéma de 1955. Nouvel enjeu culturel des relations franco-soviétiques", Bulletin n° 24, automne 2006.
* Sur la semaine du cinéma soviétique de 1964, cf. Phiippe Haudiquet, Image et Son - La Revue du Cinéma n°179, décembre 1964.
* Sur les films soviétiques du dégel, cf. Irina Tcherneva, Étude sociologique du cinéma soviétique du "dégel" (1953-1968), Mémoire de recherche, Université Lumière Lyon 2, Institut d’études politiques de Lyon, 2006.

4. Il était une fois un gars (Jiviot takoï paren) de Vassili Choukchine (1964) ; Deux dans la steppe (Dvoe v stepi) de Anatoli Efros (1964) ; Silence (Tishina) aka Le Calme de Vladimir Bassov (1964).

5. Marlen Khoutsiev avait déjà réalisé Le Printemps dans la rue Zaretchnaïa (Vesna na Zaretchnoï oulitse, 1956), en collaboration avec Félix Mironer (1956), et en 1959, Les Deux Fedor (Dva Fedora, 1959).

6. Signes particuliers : néant (Rysopis) de Jerzy Skolimowski (1964).


J’ai vingt ans (Mne dvadtsat let) aka La Porte d’Iliitch (Zastava Ilitcha). Réal : Marlen Khoutsiev ; sc : M.K. & Guennadi Chpalikov ; ph : Marguerita Pilikhina ; mu : Nikolaï Sidelnikov ; déc : Irina Zakharova. Int : Valentin Popov, Andreï Kontchalovski, Andreï Tarkovski, Stanislav Lioubchine, Nikolaï Goubenko, Marianna Vertinskaïa, Svetlana Starikova , Lev Prygounov, Lev Zolotoukhine, Bella Akhmadoulina, Zinaïda Zinovieva, Tatiana Bogdanova Ludmila Selianskaïa Aleksandre Blinov Piotr Chtcherbakov, Gennadi Nekrasov (URSS, 164 minutes version censurée contre 188 minutes dans la version originale autorisée en 1987).



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