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Win / Win (2010)
de Jaap van Heusden
publié le dimanche 21 décembre 2014

Un ange chez les traders
par Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°336-337, printemps 2011

Sélection du Festival de Mannheim-Heidelberg (2010)

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Jaap van Heusden n’est pas (tout à fait) un inconnu des festivaliers, puisque la Cinéfondation avait sélectionné, à Cannes 2006, son court métrage Une histoire compliquée, racontée simplement.
Malgré sa qualité, ce premier essai remarquable ne laissait pas prévoir la richesse, l’intelligence et la beauté formelle de son Win / Win, que l’on souhaiterait voir surgir sur nos écrans, plutôt que tant de films "que c’est pas la peine".

Autrefois, au siècle dernier encore, il y avait des rentiers et des courtiers, et, dans les bourses du monde, à Wall Street comme au palais Brogniart, on s’égosillait au profit des 200 familles.
En ce temps-là, qu’il soit adulé ou combattu, le capitalisme était une chose sérieuse et respectée, un univers en expansion branché étalon-or. Il était pratiqué par des messieurs en noir, aux mains blanches et à cols durs, au détriment de prolétaires émaciés en bleus et à casquettes.
Il était une mine de thèmes romanesques et d’images plus ou moins pieuses.

Quelques crises et quelques progrès technologiques plus tard, le système s’est épanoui, informatisé et démocratisé.
Avec les machines et le peuple, forcément, il est devenu moins distingué : patrons cupides et voyous, méchants traders cyniques, petits actionnaires lésés, délits d’initiés, parachutes dorés spécial incompétents, et autres stock-options de droit divin, tout a commencé à foutre le camp.

On changea même de langage : le terme de "bourse" fut remplacé par celui d’"entreprise d’investissement", terme plus clean, indubitablement.
Bourse des valeurs, perte des valeurs, valse des étiquettes, baisse tendancielle du taux de poésie : les images de L’Argent (L’Herbier) ont été remplacées par celles de Wall Street (Oliver Stone).
Le spectacle a changé de nature.

C’est sur ces territoires impurs que surgit Win / Win, coup de génie politique et poétique dans une morne plaine.

Car Jaap van Heusden revisite les "affaires", en retournant au cœur des choses, qui se trouve être le cœur des hommes.

C’est l’histoire d’Yvan, un jeune homme doué pour les chiffres, joyeux et chanceux, grouillot documentaliste chez Cahen & Greeson, une "salle des marchés" du quartier des affaires d’Amsterdam.
Parce qu’il a du flair et des inspirations, il est vite repéré et promu trader.
Il se met à officier dans l’open space de la boîte : écrans allumés en permanence, Bloomberg TV, courbes, diagrammes et statistiques en avalanches, vocabulaire ésotérique et sages maximes : "Sale the rumor, buy the fact".

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Comme il gagne tout le temps, sa progression professionnelle lui apporte rapidement d’autres avantages : relookage conforme (avec ses éléments principaux que sont les pompes et les montres), appartement luxueux dans le building même, flirt avec la chic standardiste, et programmes de détente pour golden boy stressé (hors-bords, putes et champagne).

Pourtant Yvan n’est pas comme les autres.
Il est à l’aise dans ses godasses à bouts fleuris, autant que dans son écosystème mathématique, et il est assez content que ça marche bien. Mais il semble d’une autre espèce que ses collègues.
Comme eux, c’est un joueur, qui marche à l’adrénaline, et dont l’ordinateur est entouré de grigris.
La différence, c’est que lui ne joue pas avec les humains, mais avec les dieux. Pour le dire autrement, il "commerce" à peu près comme André Breton faisait de la politique, dans le surréel.

Sa chance, il joue avec elle, et la teste tout le temps, avec son épicier turc, avec les objets, avec les heures.
Il a le rythme, les bonnes vibrations, il est habité par une musique intérieure, il est directement branché sur le ciel et sur les sols, de la ville ou de son loft.
Tous les signes sont là, qui lui confirment son inspiration, une improbable marelle au pied de chez lui, un nid de souriceaux derrière une grille d’aération, les merveilleux nuages...

Yvan est généreux aussi, et amical.
Avec son collègue Paul, le Coréen poète dépaysé à baskets, la rencontre est inéluctable. Sauf que Paul est un loser.

Yvan se découvre alors persécuté par l’insolence de sa chance, manipulé aussi : comme la mer, c’est la chance qui prend l’homme, et pas le contraire.
L’insomnie le gagne, qu’il tente vainement de combattre en sortant de sa bulle spéculative. Il va perdre la grâce et tout va se détraquer.

En introduisant cet ange blond, errant et voyant, à la fois Pierrot lunaire et Nosferatu à l’ombre longue, dans l’univers glacé du marché nu, et, avec lui, la poésie, l’amitié, les esprits et leurs sourires, Jaap van Heusden détourne et subvertit son sujet, subtilement mais sûrement.
Des méthodes insidieuses et ravissantes, qui, dans le combat politique, sont infiniment plus difficiles à récupérer que la dénonciation simple ou la démonstration sophistiquée.

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Bon sang ne saurait mentir : la bourse d’Amsterdam est la plus ancienne du monde.

Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°336-337, printemps 2011

Win/Win. Réal, sc : Jaap van Heusden ; mu : Minco Eggeersman ; ph : Jan Moeskops ; cost : Martina Fehmer. Int : Oscar Van Rompay, Halina Reijn, Phi Nguyen (Pays-Bas, 2010, 83 mn).

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