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Kolpe, Max (1905-1998)
Une vie, une œuvre
publié le jeudi 1er avril 2021

par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°406-407, printemps 2021

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Fin de festival à Berlin 2006, une dernière halte au musée de la Cinémathèque pour feuilleter les numéros de Film Geschichte, l’équivalent allemand de notre 1895  : même compétence, mais des sujets plus divers. Fritz Lang, Émile et les détectives, (1) Heinz Rühmann, la critique des deux films sur les Comedians Harmonist et tout en bas, une nécrologie qui fait tilt, celle de Max Colpet - un de ces exilés venus d’Allemagne, naufragés de cet Hôtel Ansonia décrit par Friedrich Hollaender, dans son autobiographie Wir sind von Kopf bis Fuss. (2)

A.T.


Pour le petit Max Kolpenitzky et sa famille russe résidant à Königsberg, l’errance commence en 1914, quand les autorités déportent les Russes en Allemagne. Max a 9 ans et ses parents s’établissent à Berlin. L’an 1933 marque un nouveau départ, cette fois pour une nouvelle "course de haies" : Paris, Vienne, Paris, l’internement en 1939 dans un des trois cent trente camps de concentration ouverts par Daladier à l’usage des réfugiés allemands et des rescapés républicains de l’Espagne. Il s’échappe en 1940, passe clandestinement la frontière suisse et se fait derechef interner, mais en toute sécurité et peut ouvrir un cabaret au camp. Paris en 1945, puis Berlin, Hollywood ensuite. Là, enfin muni d’un passeport et d’une nationalité, il peut s’en aller de son propre chef et s’établit à Munich. La course d’obstacles est terminée.

Le sauteur de haies est aussi un roi du tremplin. Sa jeunesse à Berlin est marquée par une carrière en flèche. Max Kolpe, comme il a abrégé son patronyme, est écrivain, journaliste, auteur dramatique, musicien et parolier, scénariste de cinéma. Ses prestations dans la revue Der Querschnitt inaugurent une amitié à la vie à la mort avec Billy Wilder qui, tout jeune, fournit des reportages et rédige des feuilletons sur les films du jour.

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Sa collaboration au cabaret Der Komiker lui fait côtoyer l’intelligentsia des années vingt, Bertolt Brecht, Alfred Döblin, et Cie. Sa première pièce de théâtre, Reportage, est jouée par Marianne Hoppe et Paul Kemp, Richard Heymann en écrit la musique.
Il est scénariste de films à succès : Scampolo de Augusto Genina (1928), Das Blaue von Himmel de Victor Jonson (1932), qui, comme Külhe Wampe de Bertolt Brecht & Slatan Dudow (1932), traite de la condition des chômeurs, mais sur le ton de la comédie, Madame ne veut pas d’enfant de Hans Steinhoff (1933).
Et surtout Der Sieger (Le Vainqueur) de Hans Hinrich & Paul Martin (1932), où Hans Albers chante la fameuse chanson de Werner Heymann Hoppla, jetz komm ich (Hop là, j’arrive !) dont Max Kolpe est le parolier. (3)

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Avec l’incendie du Reichstag, retour à la case départ. Un temps de clandestinité en attendant le permis d’immigration en France, particulièrement difficile à obtenir pour un apatride, et il rejoint l’Hôtel Ansonia, asile de nuit de luxe où vivotait l’émigration désargentée. Tous n’avaient pu, comme c’était le cas pour Mia May et son mari, passer quelques diamants dans la carapace de sa tortue ou les épaules bien carrées des pardessus 1930. Cet Hôtel Ansonia, situé près de la place de l’Étoile, celui qu’a décrit Erich Maria Remarque dans son roman de l’exil Arc de Triomphe, (4) et dont Edmond Gréville s’est inspiré pour Menaces (1940), a été "raconté", vingt-cinq ans plus tard, par un Friedrich Holländer qui inventait sans doute après coup.
Tout en haut, le vieux juge Gold qui peinait sur les articles et les genres du français et à qui le cuisinier du Presbourg avait promis un canard rôti s’il récitait sans fautes La Cigale et la Fourmi. Au troisième étage, Peter Lorre et sa femme Cilly, en face l’écrivain Hans Lustig et son Alice, en dessous Billy Wilder, au fond du couloir une jeune artiste droguée qui faisait chauffer sa poudre sur un réchaud à alcool et au premier, jouissant d’une très grande chambre, Max Colpet, qui avait francisé son "Kolpe" allemand.

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Billy Wilder et lui étaient passés maîtres dans l’art de dénicher des producteurs. Le dernier en date était un Monsieur Gaillard, commerçant en lampes électriques et pourvu d’une jeune maîtresse, star en herbe. Friedrich Hollaender raconte une séance pendant laquelle acteurs, musiciens, scénaristes, paroliers peinent sur un scénario qui commençait par "Chère Rita…". Peter Lorre conteste le personnage d’assassin qui n’est pas assez sympathique, Franz Wachsmann (5) et Max Colpet, qui ont en réserve toutes sortes de thèmes musicaux, trouvent que le sujet ne privilégie pas la musique, un critique dont Friedrich Hollaender avait oublié la présence reste sceptique. Jan Lustig - qui a vu la star - la trouve impossible, quelqu’un dit que de toute façon monsieur Gaillard ne voudra pas qu’on la tue au début du film. Billy Wilder rétorque qu’il serait au contraire tout heureux d’en être débarrassé. C’est alors qu’un nouvel arrivant annonce le suicide d’un producteur en exil, chacun pense au vieux Gold et le scénario en reste là.
Billy Wilder et Max Colpet sont à peu près les seuls à s’en sortir.
Max Colpet écrit le scénario de La crise est finie de Robert Siodmak (1934), dont Franz Wachsmann écrit la musique, celui de Mauvaise graine de Billy Wilder (1934), et travaille à plusieurs films de Danielle Darrieux, dont le plus célèbre est Battement de cœur de Henri Decoin (1939).

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On est en 1939.
Après la guerre, Roberto Rossellini l’emmène à Berlin écrire sur place le scénario de Allemagne année zéro (Germania anno zero, 1948).
Revenu à Paris, il apprend la mort de ses parents à Auschwitz et de son frère en Sibérie. Seule bonne nouvelle, la demande d’accueil aux USA, faite en 1939, vient d’être exaucée.
Max Colpet rejoint Billy Wilder à Hollywood.

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Peter Lorre y a fait carrière, Franz Wachsmann, devenu Franz Waxman, est le musicien d’Universal. Max Colpet rechigne à apprendre une nouvelle langue, pourtant essentielle pour un scénariste. Sitôt devenu citoyen américain et pourvu pour la première fois d’un passeport, il revient en Allemagne. Il reste un temps à Ascona en Suisse, puis s’installe à Munich pour une fin de vie tranquille. Entre 1955 et 1967, il écrira une vingtaine de scénarios, en majorité pour la télévision, qu’il persistera à signer Max Colpet.

Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°406-407, printemps 2021
Texte écrit en 2006.

1. Émile et les Détectives (Emil und die Detektive) de Gerhard Lamprecht (1931), scénario de Billy Wilder.

2. Friedrich Hollaender (1896-1976), réalisateur de 6 films et téléfilms entre 1933 et 1967, était surtout compositeur de musique de films, 117 crédits entre 1919 et 1993, avec notamment Josef von Sternberg (L’Ange bleu,) Robert Siodmak, Lewis Milestone, Frank Borzage, Ernst Lubitsch, Raoul Walsh, Busby Berkeley, Jacques Tourneur, Billy Wilder, Nicholas Ray, George Cukor, etc. Son autobiographie n’a pas été traduite en français : Friedrich Hollaender, Von Kopf bis Fuss, Bonn, Weidle Verlag, 1996.

3. Hoppla, jetz komm ich.

4. Erich Maria Remarque, Arch of Triumph, Boston, Appleton Century, 1946.
Arc de Triomphe, traduction de Yvan Goll, Marseille, Éditions Méditerranéennes, 1947.

5. Le compositeur Franz Waxman (1906-1967) a débuté en orchestrant la musique de Friedrich Hollaender dans L’Ange bleu (Der blaue Engel) de Josef von Sternberg (1930), un des premiers films parlants allemands. Il émigra en France en 1933, puis aux États-Unis en 1935, où il fit toute sa carrière. Nommé 12 fois pour les Oscars de la meilleure musique de film, il le gagna deux années consécutives, en 1951 pour Boulevard du Crépuscule (Sunset Blvd) de Billy Wilder (1950), et en 1952, pour Une place au soleil (A Place in the Sun) de George Stevens (1951).

6. Le scénariste Jan Lustig (1902-1979), compte 27 crédits de 1934 à 1973, dont
Les Contrebandiers de Moonfleet de Fritz Lang (1955). Mauvaise graine de Alexander Esway & Billy Wilder (1934) est son 1er film (co-scénaristes : Billy Wilder et Max Kolpe).



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