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Dernier amour
par Carlos F. Piñarca
publié le jeudi 1er avril 2021

Jeune Cinéma, spécial Andrée Tournès,
hors série, octobre 2012

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La première fois que je l’ai rencontrée, c’était dans le métro, aux Halles, place Carré, près du Forum des images. C’était je ne sais plus quand, j’étais avec je ne sais plus qui, qui m’a présenté à elle. Nous étions bousculés par la foule qui s’agitait comme une marée, flux et reflux, il y avait du bruit. Je ne me souviens plus du tout de ce qui s’est dit entre nous trois.
Je ne me souviens que de ses yeux bleus, et de ses cheveux blancs coiffés à la diable en chignon de gamine. Son sourire, aussi, peut-être, accueillant ou déjà connivent, mais je n’en suis pas sûr. Un regard, surtout, comment dire, à la fois d’enfant et de vieux sage. Sûr, c’était comme un coup de foudre.

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Bon, moi, j’étais vieux déjà à l’époque. Des femmes, des hommes, j’en avais rencontré, plus que mon compte, et des amours, aussi, de sprinters ou de coureurs de fond, tout. À ce moment de ma vie, je n’avais plus besoin que de mettre de l’ordre dans mes archives, pour présenter une fin non-chaotique, contrairement à ce que ma vie avait été.
Le monde du cinéma m’était étranger, mes archives, c’était surtout la guerre civile espagnole. Bref, après cet épisode rapide, je suis retourné à mes affaires. Avec une trace bleue, sur mon cœur et mon corps, qui ne regardait que moi.

Je ne pensais pas la revoir.
Mais une autre fois, je l’ai croisée, rue des Écoles. Elle sortait du cinéma, et moi, je trainais dans les librairies d’occasion. Je l’ai reconnue, je l’ai interpelée, elle a fait semblant de me reconnaître, parfaitement aimable et parfaitement ailleurs.
Je l’ai invitée à boire un verre, le vin nous a rapprochés. Nous avons parlé de l’Espagne. Nos Espagnes n’étaient pas les mêmes, la mienne, c’est celle de la guerre, la sienne était celle du franquisme, et quand elle y était, moi, je n’y étais plus. Je ne sais plus comment c’est venu, mais quand elle a dit qu’elle était à Valencia en 1939, ça a fait tilt et j’ai repensé à José Pellicer (1), mon camarade, et mon cœur a saigné. Après je ne pouvais plus la quitter. Ça a duré tard, jusqu’à la fermeture du bistrot. Puis nous sommes rentrés à pied, plus de bus ni de métro, chacun de son côté.

La fleur bleue s’installait en moi.
J’ai commencé à traîner rue Champollion, et j’ai fini par la revoir. Nous buvions du vin dans des bistrots. Nous ne savions rien l’un de l’autre, nous savions tout de l’Espagne.

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Un jour, elle m’a invité chez elle, je ne sais plus quel livre elle voulait me montrer. C’était dans le très chic septième arrondissement et dans un bel immeuble, mais un appartement d’étudiant, sale et bordélique, plein de livres en tas par terre, et d’affiches de cinéma sur les murs, des photos sur les meubles, avec des tas de bidules, trucs et machins poussiéreux, des souvenirs secrets qui ne parlaient qu’à elle.

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J’avais pris le soin d’apporter du vin, et nous avons continué nos habitudes. Elle avait sorti deux verres, dépareillés mais en cristal. Au bout de plusieurs heures, nous étions ivres et moins bavards.

Elle m’a alors sorti des albums de photos, elle en a choisi un, qu’elle m’a donné à regarder sans commentaires. Docilement, je l’ai ouvert et feuilleté. Je m’en fous des photos. C’est comme les enfants, les photos, on ne s’intéresse qu’aux siens, qu’aux siennes.
C’était un vieil album (1931-1936), petites photos en noir et blanc, aux contours crénelés comme c’était la mode autrefois. Une famille bien comme il faut, des souvenirs de vacances et d’été, des tennis, des parents, un frère omniprésent.

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Et soudain, une photo m’a tiré de ma torpeur : celle d’une adolescente, avec du vent dans sa frange et ses épais cheveux courts, qui cachaient ses yeux plissés par le soleil, tout en blanc, avec sa raquette.
Une image de la jeunesse, une image du passé, une image. C’était elle.

Ensuite, je ne me souviens plus. J’ai dû finir par partir, rentrer chez moi en traversant Paris à pied, comme toujours, à côté de mes pompes, ivre évidemment.
Mais ivre de quoi ?

Je ne l’ai plus jamais revue, Andrée.
La trace bleue en moi s’est effacée, assez vite, remplacée par des cheveux dans le vent cachant les yeux, une bouche boudeuse, une mâchoire volontaire.

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Je peux le dire, maintenant tout le monde s’en fout : la photo, je l’ai fauchée.
Elle est dans mon portefeuille, toujours sur moi, comme celle d’un inoubliable amour de jeunesse.
Tout mon vrai passé se calcifie lentement.
Elle, mon passé reconstitué, dont je ne sais rien, n’a pas disparu, et m’accompagne, pour le temps qui reste.

Carlos F. Piñarca
Jeune Cinéma, spécial Andrée Tournès
hors série, octobre 2012

1. NDLR : José Pellicer (1912-1942), membre du groupe "Nosotros", à l’origine de la Colonne de fer des milices confédérales, regroupant la Fédération anarchiste ibérique FAI et Confédération nationale du travail-CNT.



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