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Mannheim-Heidelberg 2006 II
Zoom sur la Scandinavie
publié le lundi 22 décembre 2014

Mannheim-Heidelberg, 16-25 novembre 2006, 55e édition

Les films scandinaves
par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°310-311, été 2007

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Le Filmfestival est une source renouvelée d’étonnement : comment, sur le marché plus qu’encombré des premiers et seconds films que se disputent tous les grands festivals, les sélectionneurs parviennent-ils à dénicher, d’une année à l’autre, autant d’œuvres qui nous accrochent ?

Pas une journée qui ne s’achève sans que l’on ait été surpris, pas une édition dont on ne revienne chargé d’images qu’on aimerait voir offertes aux spectateurs non-professionnels.

Certes, 599 films sont sortis chez nous en 2006. Au point où nous en sommes, pourquoi pas deux dizaines de plus, qui compenseraient les deux centaines de titres qui ne méritent pas de venir nous heurter la rétine ?

Au tableau, un film suédois, deux norvégiens et quatre danois, chacun intéressant à plus d’un titre.

Sista dagen (Dernier jour) de Magnus Hedberg (Suède, 2006) repose sur un argument un peu trop prévisible - la confrontation dans une maison retirée de deux frères et leurs compagnes, chaque couple arrivé là pour fuir des situations dangereuses.
Si les faits se déroulent sans surprises jusqu’à l’explosion finale, la description de chaque personnage, cadre supérieur et bon-à-rien, et leurs épouses synchrones, est extrêmement fine, ce qui force notre attention durant les deux heures de ce premier film fort bien tenu.

Avec son Han, Hun og Strindberg (Lui, elle et Strindberg) , la Danoise Lisa Wendel (déja venue à Mannheim en 2003 avec Baby) ne parvient pas à sortir de l’ornière du vaudeville ambitieux, là où le théâtre interfère avec le réel, là où les situations strindbergiennes se retrouvent dans le quotidien.
Il ne suffit pas d’appuyer sur le bouton "danse de mort" pour que celle-ci se déclenche à tout coup.
Les sortilèges des faux-fuyants et des apparences sont cependant assez puissants pour que ce Dogma d’après la chute, multipliant affrontements et ruptures, ne nous ait pas fait fuir - et puis, il y a l’étonnante Iben Hjejle, toujours excellente, comme le dernier von Trier, Le Direktor, nous l’a encore prouvé.

Quoiqu’on ait du mal à l’imaginer, la jeunesse norvégienne a connu, comme tout le monde en ces belles années, les tentations du gauchisme.
Avec Gymnaslærer Pedersen (Camarade Pedersen,) Hans Petter Moland revient de façon humoristico-sérieuse sur l’aventure, au sein de l’AKP(m-l), groupuscule des années 70, d’un professeur d’histoire qui lâche femme et enfant pour une militante maoïste pure et dure, dont les pratiques sexuelles sont pourtant plus inspirées par Wilhelm Reich que par la pensée du Grand Timonier.
La justesse rigolarde avec laquelle le réalisateur dépeint les réunions de cellule, les séances d’autocritique, et les manifestations de masse à 60 participants laisse augurer d’un passé pas totalement innocent sur le sujet.
C’est à la fois drôle et terriblement triste, cynique et déprimant - mais l’arrivée du train rouge couvert de drapeaux, transportant la belle révolutionnaire-icône du prolétariat chinois en marche, demeure un grand moment.

Pour en rester au chapitre du plaisant, Sprængfarlig Bombe (Éclats d’ego) de Thomas Villum Jensen est un petit régal pour amateurs, servi par le gratin des acteurs danois, Ulrich Thomsen, Mille Dinesen et Nikolaj Lie Kaas.
Le réalisateur n’y va pas avec le dos de la cuillère et son portrait de cinéaste-auteur-boursouflé-capricieux-adoré de la critique, s’il est facile, n’en est pas moins juste et réjouissant : Lie Kaas en fait un maximum, avec son habituel talent qui fait tout passer.
Villum Jensen ne cherche pas la crédibilité dans cette charge anti-Dogma. Même si personne ne peut croire une seconde à l’accession au grade de scénariste-réalisateur de ce père de famille ulcéré d’avoir emmené ses enfants voir un film nul et qui décide de faire mieux que son auteur en signant une série Z saluée comme une apothéose du troisième degré et de la distanciation, il est permis de prendre un plaisir narquois à cette démolition. Il y a des comptes qui se règlent au royaume du Danemark.

S’il est également signé par un Danois, Ole Christian Madsen (auteur en 2001 du magnifique Kira’s Reason), Prag, comme son titre l’indique, se déroule sous d’autres cieux.
L’histoire, celle d’un couple qui se déchire et se sépare, est banale. Tout tient par la puissance de la mise en scène, le regard sur Prague, ce temps étranger suspendu parfaitement suggéré, et la qualité des acteurs : Stine Stengade, en épouse troublée par l’amour d’un jeune homme, et Mads Mikkelsen, en époux impénétrable, venu récupérer la dépouille de son père enfui trente ans plus tôt, et que le secret de famille qu’il dévoile transformera. Mikkelsen était déjà remarquable dans les deux premiers Pusher et Casino Royale l’a enfin propulsé à la place qu’il mérite. Entre longs moments méditatifs et crises ultra-violentes, Prag touche toujours juste, au point le plus ténu, du côté du sentiment - et même le spectateur blasé rend les armes.

Camarade Pedersen nous avait ramené au joli temps de la révolution sexuelle, et de la jouissance sans entraves.
Sonner (Fils), d’Erik Richter Strand (Norvège), joue une autre partition, sur un mode moins triomphant, celui des amours honteuses, des attouchements furtifs tarifés, des innocents piégés.
Un maître-nageur pas mal rustaud découvre qu’un client de la piscine qu’il surveille est un pédophile. Il le traque, explore son ordinateur, retrouve la banque de données du réseau et les photos prises et classées. Le schéma est classique, qui va vers la dénonciation attendue de l’insupportable perversion.
En réalité, le point de vue est beaucoup plus subtil que celui de la seule moralité. L’acharnement du maître-nageur est déterminé par le passé : il a lui aussi, avec ses amis, été victime du pédophile, mais victime consentante et complaisante. Et lorsque l’accusé rappelle à ses accusateurs qu’ils ont pris du plaisir en leur temps et en ont redemandé, il touche un point délicat que chacun tente d’occulter.
Aucun personnage n’est simple : les bons sont ambigus, les méchants tout autant. On émerge de Sonner pas mal chamboulé par ces arrières-plans troubles.

Un chamboulement qui persiste et s’aggrave avec Kunsten at græde i kor (L’Art de pleurer), du Danois Peter Schønau Fog, premier film, assurément le plus puissant que nous connaissions sur le sujet de l’inceste.
Un inceste vu par les yeux du narrateur, onze ans, qui raconte de façon détachée une situation familiale terrifiante : son père, tyran domestique confit en religion, droit sorti de Dreyer, pratique l’art de pleurer en menaçant de se suicider jusqu’à ce que sa fille de 14 ans vienne le consoler. Rien n’est jamais montré - on ne voit Sanne manipuler son père qu’à la presque fin du film -, mais le non-dit écrase chaque scène.
L’environnement, entre mère réfugiée dans le sommeil provoqué et parentèle à hurler, est éprouvant, comme la manière du gamin de tout considérer froidement, entraîné par son amour pour ce père minable, jusqu’à aller remplacer sa sœur (la scène est à peine soutenable) lorsque celle-ci parvient à échapper, par la pendaison, à cet enfer ouaté.
L’emprisonnement final du père est une fausse conclusion - le mal ne disparaîtra pas - et le réalisateur se garde d’ouvrir des perspectives faussement heureuses.
Qu’un film aussi remarquable n’ait trouvé aucun distributeur en France laisse peu de confiance dans l’esprit d’aventure des découvreurs - il est vrai que Schønau Fog risquerait de secouer le spectateur plus que Mia Hanson-Love ou le prochain Emmanuel Mouret.

Lucien Logette
Jeune Cinéma n°310-311, été 2007

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