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Un dimanche à la campagne (1984)
de Bertrand Tavernier
publié le mardi 12 avril 2016

par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°159, juin 1984

Sélection officielle en compétition au Festival de Cannes 1984
Prix du meilleur réalisateur

Sortie le mercredi 11 avril 1984

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Bien des génies tutélaires ont dû veiller sur la naissance de Un dimanche à la campagne, une sensibilité à la fraîcheur douce des feuillages, l’apparition de petites filles d’autrefois à grands chapeaux et ceintures basses, un bal de guinguette le dimanche, une aisance de prince à évoquer le monde intérieur, à convoquer de chez les morts une silhouette aimée, à lui rendre la parole et la chaleur du présent.

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Tout cela fait remonter à la surface des impressions reçues des Renoir, le peintre et le cinéaste, et de ses femmes à longues robes, au visage lisse, de Ingmar Bergman aussi et du cinéma français d’avant-guerre, impressions vites évanouies comme ces frémissements d’eau frôlée par un insecte.
Le grand art de Bertrand Tavernier n’est pas du pédant qui cite ou du compère qui cligne de, nulle application dans la reconstitution de scènes de la vie de province. On surprend un grand amour pour un certain cinéma, un grand talent pour en restituer l’atmosphère et en faire un miel bien à soi.

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Ça commence comme chez Marguerite Duras : un écran noir et des voix sans patrie - chants de petites filles, bruits et phrase suspendue dans le vide : "Tu as toujours trop demandé à la vie, Irène". Une minute à peine pour une écoute à yeux fermés, puis apparaît confusément la pénombre d’une chambre, la silhouette maigre d’un vieil homme et, sur la gauche, une fenêtre qui s’ouvre sur la lumière, le feuillage et le soleil du dimanche.
Suit une séquence un peu âpre, si elle n’était drôle, Louis Ducreux tente de cirer ses souliers, par trois fois délogé par une gouvernante décidée : "Permettez, Monsieur", au royaume cuisine, le maître est un intrus. La table est pour la pâte à rouler, l’évier pour l’eau à tirer. Monique Chaumette, enlaidie, au visage tout en angles, règne avec désinvolture.

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Un degré de plus, on basculerait dans le boulevard, avec répétitions et répliques percutantes. Mais Bertrand Tavernier s’en tient à une ligne de crête difficile entre le dérisoire et la cruauté, comme plus tard les évocations de la mort, de la solitude et de la nostalgie s’arrêtent en-deça de l’attendrissement.
Le dimanche va se dérouler avec ses rites : arrivée de la famille, le fils aîné dévoué mais guindé, la belle fille de bonne volonté et les petits-enfants qui s’ennuient.

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Soudain, c’est le jaillissement de la vie, l’arrivée-surprise de la fille prodigue, la préférée, qui bouscule le vieux père au lieu de le ménager, réveille, dérange, balade en décapotable 1910, tour de piste à la guinguette, espoir vite déçu qu’elle va rester à dîner. Puis retombée de l’ennui, rite empesé du repas, du départ du frère mal aimé, la fenêtre se referme sur la pénombre.

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Qu’ajouter à l’admiration générale pour Sabine Azema, son énergie, sa tendresse, sa manière d’étourdir et de s’étourdir. Beaucoup de regards à sens unique, celui d’une petite nièce captant des signes de drame au téléphone.

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Un film cruel et doux, incisif et délicat, un adieu à la vie, une manière qu’a l’extraordinaire Louis Ducreux de boire des yeux le visage de sa fille, l’apparition des petites filles au bois, le tremblement des feuilles en été, comme un viatique qui va l’aider à franchir le seuil de l’ombre.

par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°159, juin 1984


Un dimanche à la campagne. Réal : Bertrand Tavernier assisté de Jean Achache ; sc : B.T. & Colo Tavernier, d’après le roman de Pierre Bost : Monsieur Ladmiral va bientôt mourir ; ph : Bruno de Keyzer ; mont : Armand Psenny ; mu : Louis Ducreux, Marc Perrone, Philippe Sarde, Gabriel Fauré ; déc : Patrice Mercier & Sylvie Salmon ; cost : Yvonne Sassinot de Nesle. Int : Louis Ducreux, Michel Aumont, Sabine Azéma, Geneviève Mnich, Monique Chaumette, Claude Winter, Jean-Roger Milo, Pascale Vignal, Jacques Poitrenaud, Marc Perrone, avec Bertrand Tavernier narrateur (France, 1984, 90 mn).



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