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Mannheim-Heidelberg 2007 I
publié le lundi 22 décembre 2014

Mannheim-Heidelberg, 10-21 octobre 2007, 56e édition

par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°317-318, été 2008

Voir le programme, les jurys et le palmarès

Nos précédents comptes rendus enthousiastes demeurent valides : le Festival de Mannheim-Heidelberg demeure, d’une année à l’autre, un (sinon le) des plus satisfaisants du circuit.

Peu de titres à retrancher sur la grosse cinquantaine de films projetés, pas plus qu’en 2006, ni qu’en 2005, etc. Comme si, dans l’énorme vivier mondial des premières et deuxièmes œuvres, les sélectionneurs étaient dotés d’épuisettes si fines qu’elles ne conservent dans leurs filets que des proies de qualité - cela paraît simple une fois le choix effectué, mais nous savons d’expérience que le tri parmi des centaines de films n’est pas une sinécure…

Aux catégories habituelles, Compétition et Découvertes, s’ajoutait cette fois-ci un panorama du jeune cinéma chinois, en une dizaine de titres d’auteurs inconnus dont certains ne le resteront pas.

Sinon, le même éventail ouvert sur des pays rarement représentés dans nos salles hexagonales, Estonie, Slovénie, Pologne et autres lieux.
Nous commentons le palmarès, ci-dessous.

Pour notre part, au moins autant que du remarquable Blodsband, c’est de Uden for Kaerlighen (Outside Love), que nous gardons le plus fort souvenir.
Daniel Espinosa (Danois, malgré son patronyme), sur le sujet casse-gueule des rapports entre communautés traditionnelles juive et pakistaine à Copenhague, réussit un petit miracle d’équilibre, échappant à tous les clichés, ou plutôt reprenant tous les clichés pour les retourner comme des gants et faisant de son histoire de Roméo et Juliette un véritable film de combat. Espinosa ne ménage personne, la Ligue de Défense juive pogromme une école musulmane, les épiciers intégristes quêtent pour les martyrs d’Al Aksa et veulent tuer l’héroïne qui couche avec un Juif.
Tout sonne juste, du schéma d’ensemble aux plus minces détails, et les acteurs (Louise Hart, Daniel Dencik, vu depuis dans Soap, Daniel Bro, vu chez Dagur Kari) sont remarquables. Le film a récolté le Prix du jury œcuménique, ce qui est bien, et le Prix du public, ce qui est encore mieux.

Sztuczki (Tricks) d’Andrzej Jakimowski a obtenu le Prix spécial, et a depuis fait son chemin d’un festival à l’autre.
Ce film polonais ressemble à un film tchèque des belles années 60, doux, intelligent et drôle comme du Menzel. Un été dans la petite ville, avec soleil, baignades, jupes courtes et débardeurs, et un gamin qui traîne entre gare et maison, multiplie les rituels étranges et les superstitions complices avec sa sœur, s’invente un père disparu et le retrouve. Il y a chez Jakimowski, comme chez Espinosa (deuxième œuvre l’un et l’autre), une justesse rare pour recréer un univers - ici aussi dépourvu de méchanceté que le Danois en était empli -, une façon de danser sur les pointes en évitant la sensiblerie et l’insignifiance et de rendre attachant ses héros minuscules, qui laissent augurer un bel avenir, si les distributeurs lui prêtent vie.

Les deux films russes de la sélection offraient une vision intéressante d’une société que la petite dizaine de titres sortis en France depuis quatre ans ne permet guère de connaître.
Si l’on se fie à Kremen de Alexey Mizgirev) et à Zhestokost (Cruelty) de Marina Lyubakova, on aurait plutôt envie de passer au large que d’aller explorer la capitale.
Moscou ne croit pas aux larmes disait le film de Vladimir Menchov en 1980.
On ne sait plus trop à quoi peut bien croire Moscou aujourd’hui : à la corruption, aux cadres pourris, à la mafia toute-puissante, à la loi de l’argent et de la violence, puisque ce sont les seules règles qui semblent subsister. Même si la ville et ses habitants ne se réduisent pas au flic machine à tuer du premier titre, ni à la voleuse revenue de tout (à 16 ans) du second, qui entraîne dans une randonnée à la Thelma et Louise une partenaire de hasard, l’air que l’on y respire ne semble pas très pur.
"L’homme, le capital le plus précieux" disait jadis Djougachvili ; ne reste aujourd’hui que les nombreuses formes, toutes violentes, du calcul égoïste.

Gong yuan (The Park) de Lin Yuchuan) était le seul film chinois en compétition. Le jury Fipresci, en lui attribuant son prix, a loué "its exquisite photography and its fine action". Il aurait pu également saluer sa justesse à dépeindre les rapports humains, à exprimer le plus en disant le moins, à dresser un tableau connivent d’une petite ville provinciale (enfin, 6 millions d’habitants, selon la réalisatrice).
L’arrivée du père retraité de l’héroïne, journaliste à la télé locale, qui vient pour s’occuper de sa fille et l’amener dans le droit chemin du mariage, et tout ce qui s’ensuit : ce n’est pas grand chose, dramatiquement parlant, mais c’est d’une rare finesse.
Le décalage entre générations, celle de la révol’ cul’ et celle du libéralisme encadré, celle de la cellule familiale étroite et celle du libre-arbitre sexuel, est peint à touches légères, un silence, un geste, une housse posée sur la télévision comme un reproche, un bol refusé, une façon insistante de passer le plumeau sur les meubles.
Le parc du titre est celui où se retrouvent chaque après-midi les anciens, qui tous, signe des temps, cherchent à marier leurs enfants. Lin Yuchuan en dit énormément, en 97 minutes, sur le nouveau cours des choses.

De temps en temps, sans prévenir, surgit un film que l’on classe immédiatement parmi ses joyaux du second rayon, ces "hidden gems" que s’échangent les amateurs. Sur cette étagère peu fréquentée, nous classerons Xia wu guo jiao (Mid-Afternoon Barks) de l’inconnu (premier film) Zhang Yuedong, qui signe là un régal nonsensique.
Trois séquences dramatiquement indépendantes, dans trois lieux, avec quelques personnages récurrents, tout en moments suspendus : des gens marchent, plantent des poteaux blancs n’importe où, transportent des objets bizarres, peignent des chiffres sur les murs, parlent à peine, ou dans des conversations qui semblent traduites de Pinget ou d’Obaldia.
Tout est extrêmement sérieux, constamment délirant, accumulant le saugrenu (un ballon sort de nulle part et y retourne) et le non-dit.
C’est du cinéma chinois comme on en a jamais vu, du Kerven & Delépine réussi, du Mekas (celui d’Hallelujah les collines) réinventé.

Décidément, la Chine n’a pas fini de nous surprendre.

Lucien Logette
Jeune Cinéma n°317-318, été 2008

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