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Vilar, Jean-François (livre)
Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués. Roman noir (1993)
publié le mardi 23 décembre 2014

Vilar, enfant du siècle

par Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma en ligne directe*

Jean-François Vilar, Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués. Roman noir, Seuil, coll. "Fiction et Cie, 1993, 476 p.

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Jean-François Vilar, porteur de cette part d’histoire-bilan de la seconde moitié du 20e siècle, est/a été, un peu comme toute sa "génération", journaliste, trotskyste, et auteur de polars.

Pourtant, face aux groupes, autoproclamés ou hâtivement construits par la narration médiatique, il faut prendre garde.

Du Nouveau Roman, par exemple, on a vu la vanité des amalgames dès qu’on a lu plus attentivement Robert Pinget ou Nathalie Sarraute.

Du "Nouveau Polar" surgi, à la suite de Jean-Patrick Manchette, des rêves et des douleurs des années 1970, Vilar se distingue, évidemment, dès son premier roman, en 1982. (1)

Le polar, tout évolutif qu’il semble (mais tout était peut-être déjà chez Hammett), est un genre.
Comme le blues, il a ses lois et ses formes déterminées, ne jouant que dans un espace restreint, dans le respect scrupuleux duquel il trouve son accomplissement, et la jouissance de ses "amateurs".

Le polar, comme le blues, est un art de fétichistes.

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Or Vilar n’a jamais respecté le genre, aucun genre d’ailleurs, pour la bonne raison qu’il fabrique lui-même son fétichisme, comme le célibataire de Duchamp fabrique lui-même son chocolat.

De son dernier livre au long titre, ce qu’il faut surtout retenir, c’est le sous-titre : roman noir. En fait, tout se passe comme si les romans inclassables de Vilar, étaient tous, en amont du surréalisme affiché, des traces incertaines du roman gothique et de ses suites romantiques.

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Horace Walpole comme précurseur en 1764, Ann Radcliffe entre 1789 et 1797, et leurs successeurs sont ses obscurs géniteurs, ces poètes qui, voyant les ravages et l’hypocrisie de la Raison dans tous ses excès, se mirent à bricoler l’irrationnel et à encenser l’imaginaire.

Ce qui est rêvé n’est plus à faire, dit Vilar.

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Ses histoires, qui frôlent toujours le surnaturel (pas la science-fiction), où les meurtres et les tortures relèvent d’une horreur existentielle et métaphysique (jamais des compétences d’une quelconque police privée, publique ou psychique), où s’exhibe toute une esthétique de l’effet (pas du suspense), du spectacle (pas du théâtre) et du factice (pas de la dissimulation), où l’auteur se fond régulièrement dans les scénarios (et jusque dans les corps multiples) du sujet, parfois narrateur parfois non, lui-même englué dans ceux des personnages convoqués, le tout dans une inextricable imbrication du réel et de l’imaginaire, des époques et des lieux, toutes ses histoires appartiennent de droit à un temps révolu.

Le temps de l’après 1789, plus tard dans ses convulsions de 1830, et de 1848, plus tard encore dans celles de 1871.

Un temps où "le roman devenant aussi difficile à faire que monotone à lire, il fallait appeler l’enfer à son secours [...] et trouver dans le pays des chimères ce qu’on savait couramment en ne fouillant que l’histoire de l’homme dans cet âge de fer", disait Sade.

De Paris à Prague, et d’un bout à l’autre de ce siècle où il fut minuit, l’héroïne échevelée (Victor B.) est, comme autrefois, poursuivie par des fantômes terroristes qui se révèlent être les pantins d’une machinerie parfaitement au point.

On trouve, dans ce roman, plus encore que dans les précédents, tout l’arsenal de la culpabilité du révolutionnaire qui n’a pas réussi son coup, et craint donc la noire punition : du goût pour les ruines à la fascination pour la mort (celle des hommes, celle des histoires, celle des idées), en passant par la soumission révoltée à l’autorité paternelle, et la panique devant les ténèbres maternelles, et jusque sous leurs fonctions symboliques du château et des labyrinthes souterrains. L’habituelle quincaillerie de ces temps paranoïaques qui virent le diable se transmuter en inconscient.

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Que les protagonistes soient les trotskystes, les staliniens, les surréalistes des années 1930, que leurs doublures soient les ex-gauchistes d’aujourd’hui avec leur maladie infantile ne change rien au schéma.
Il s’agit bien du même mal-être avec cette idée que la répétition n’est pas le châtiment mais le péché.

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Peu à peu, les méchants, identifiables, disparaissent pour laisser la place au mal, sans contours, et imposer ainsi un violent sentiment de dissolution. D’où, toujours chez Vilar, l’accumulation de repères, de temps, d’espace et d’érudition, mais aussi de personnages à clés et de clins d’œil privés, bref la recherche angoissée d’effets de réel et de sens, la recherche éperdue de compagnons de route.

En écho à la nostalgie romantique d’un âge d’or précapitaliste imaginaire, il y a, là, dans le temps accéléré d’aujourd’hui, celle, lyrique, des rêves soixante-huitards à jamais inaboutis.

Le sentiment d’être floué est commun au passéiste Novalis, à l’ironique Schlegel, au gauchiste Vilar, et à tous les autres, pas préparés à l’histoire cul-de-sac, expropriés pour un temps de toute tentation utopiste, comme on en trouvait encore au début du siècle chez un Ernst Bloch.

En gros : on en est revenu à l’âge tragique.

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Si Vilar représente un mouvement, ce n’est pas le polar, même nouveau, car il ne s’agit pas de littérature mais de (reflux) politique.

Alors oui, il y a, dans son livre, un héros récurrent, Victor Blainville, mi-détective mi-photographe (ce qui revient au même), des meurtres ordinaires entre hommes dans des villes, des flics divers, des femmes décoratives, des alcools, des indices et des preuves, des fausses pistes, des enquêtes-anamnèses, des intrigues et des dénouements.

Tout le monde sait que ces choses ne définissent pas seulement le polar mais la vraie vie. Dont, au dernier JT de 20 h, on déplore toujours l’absence.

D’ailleurs le constat est-il encore d’actualité ?

C’est dans cette dernière question que réside l’étrange beauté de ce roman déboussolé.

Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma en ligne directe

* Ce texte est paru pour la première fois dans la revue Esprit, n°202, juin 1994

1. C’est toujours les autres qui meurent, Fayard noir, 1982, 277 p.

2014 : En épilogue, un song de Bertolt Brecht et Hans Eisler sur la Commune de Paris, qui devrait le réchauffer, là où il est.


 

Jean-François Vilar, Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués. Roman noir, Seuil, coll. "Fiction et Cie, 1993, 476 p.

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