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Paris Stalingrad (2019)
de Hind Meddeb & Thim Naccache
publié le mercredi 26 mai 2021

par Sylvie Strobel
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection officielle du Festival du film de Toronto (TIFF) 2019
Sélection officielle en compétition du Cinéma du réel 2019.

Sortie le mercredi 26 mai 2021

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Les migrations, immigrations et émigrations, ont une histoire sans doute aussi vieille que l’humanité. Les humains sont mobiles, les "Barbares" sont toujours aux frontières. En Europe, toute l’histoire du 20e siècle est constituée d’exodes et d’afflux de réfugiés d’après les guerres ou les révolutions. Le Musée des colonies à Vincennes est devenu le Musée de l’immigration, et il n’y a guère que les Aborigènes d’Australie qui pourraient se revendiquer comme "race pure".

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Au 21e siècle, l’immigration s’est diversifiée et ses figures se sont déplacées, au rythme des nouvelles guerres et des nouveaux problèmes climatiques. Après le Centre de Sangatte, puis la Jungle de Calais, les bidonvilles démantelés ont essaimé, et les migrants se sont dirigés vers Paris, dans les marges comme après la guerre d’Algérie, par exemple sous la bretelle d’autoroute au pied du Stade de France à Saint-Denis, et aussi au centre ville, à la République, à La Chapelle, et à Stalingrad, donc, en 2016 (1). La sauvagerie et la honte bien visibles, démultipliées par les médias, le fait est devenu une "crise".
Les campements embarrassent les passants. Ces pauvres gens, pourquoi s’installent-ils en pleine ville en demandant qu’on les loge, tout en affichant leurs fraternités communautaires ?

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Hind Meddeb et Thim Naccache nous entrouvrent un des villages de tentes Quechua épisodiques dressées à la station métro Stalingrad, après avoir suivi pendant deux ans les réfugiés de la capitale.
On comprend qu’ils dorment là pour se poster de bon matin devant les administrations de la rue de Flandre, en vue d’obtenir des livrets d’accueil, des permissions, des récépissés de demande d’asile, des conseils, des inscriptions… Ils attendent interminablement, c’est leur programme de la journée à eux. Le représentant de France Terre d’Asile tente à les disperser, un peu condescendant, gêné de cette publicité, il n’y aura pas d’accueil aujourd’hui.

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Dans la masse de ces jeunes hommes africains, certains déclarent avoir 17 ans pour bénéficier de la protection de l’enfance, et quand ils paraissent plus âgés, c’est aussi qu’ils ont mûri dans les épreuves traversées, qu’il ne faut pas prétendre comprendre, leur expérience est incommunicable.
Petit à petit, on distingue des personnes, ces deux jeunes Guinéens calmes, et ce Libyen plus mûr, Souleymane, charmant, que l’on suit. Il n’y a pas si longtemps, il vivait confortablement, en famille, en Érythrée, avant l’assassinat de son père et de son frère. Il a dû fuir, il a travaillé comme esclave dans les mines d’or profondes du Tchad, du Niger, il a été emprisonné en Lybie, cinq années d’un parcours exténuant.

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Le 4 novembre 2016, c’est l’évacuation du camp, à l’aube, sans ménagement, souvent très brutalement. Manifs réprimées, indifférence des flics, confiscation des tentes et couvertures. Les migrants résistent peu à l’expulsion, ils déplacent le matériel de couchage qu’ils peuvent sauver dans une rue voisine.

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Les militantes solidaristes caricaturales sont fatalistes, calées dans leur mission charitable, devant, elles ne peuvent que dénoncer l’insuffisance des prises en charges, autant que les injustices et les inégalités de traitement d’un individu à l’autre, logements, tickets de métro, cours de français sont distribués de façon quasi aléatoire, intégralement tributaires de la générosité des accueillants. Un peu Ellis Island, en moins organisé, en plus dilué.

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Paris Stalingrad explore la réalité qui se cache derrière les images des télés. En apparence, on évacue pour des raisons sanitaires, pour reloger, pour "mettre à l’abri". Mais ce sont des mises en scène qui masquent les harcèlements violents qui précèdent. Hind Meddeb raconte que "ce qui n’était jamais montré dans ces reportages, tous les deux jours, la police venait rafler les réfugiés qui n’avaient pas pu déposer leurs demandes d’asile. Les personnes arrêtées étaient ensuite mises en garde à vue, des obligations de quitter le territoire leur étaient remises et ils étaient parfois même enfermés en centre de détention. En 2016, le préfet de police de Paris a été condamné 135 fois par le tribunal administratif pour entrave au droit d’asile."

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Le film montre à la fois la stagnation de la situation générale, l’afflux permanent de rescapés, et malgré tout, quand même, l’évolution des situations individuelles. Dans une petite chambre partagée, proprette, une affiche sexiste pour camionneurs placardée, Souleymane cuisine. Il entre en apprentissage, il ponce, il sourit. Happy end.
À la fin du film, le passant hésite moins. Il a bien affaire à des semblables, il pourrait bien en être, lui aussi si ça tournait mal, il devient moins intransigeant, lui qui n’est pas exposé à l’exil. Il se dit que ces jeunes costauds, chanceux, parleront bien français l’année prochaine.

Sylvie Strobel
Jeune Cinéma en ligne directe

1. En mars, en mai et jusqu’en novembre 2016, le campement de Stalingrad, sous le métro aérien, qui a succédé à celui de La Chapelle éliminé en 2015, a été régulièrement évacué, sans propositions d’hébergement pérennes et alors même qu’on avait dépouillé les gens de leur maigre matériel de survie. Il s’est donc reformé, tout aussi régulièrement, regroupant des migrants, totalement démunis, en attente d’asile. En novembre 2016, il comptait 3 852 personnes.


Paris Stalingrad. Réal, sc, ph : Hind Meddeb & Thim Naccache ; mont : Sophie Pouleau ; mu : Bachar Mar Khalife (France, 2019, 88 mn). Documentaire.



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