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Ten (2002)
de Abbas Kiarostami
publié le mercredi 2 juin 2021

par Heike Hurst
Jeune Cinéma n° 277, septembre 2002

Sélection officielle en compétition du Festival de Cannes 2002

Sorties les mercredis 18 septembre 2002 et 2 juin 2021

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De Abbas Kiarostami, on pouvait dire : "Donnez lui une voiture, un homme au volant et un petit garçon, il en fera un film !".
Pour Ten, c’est vrai, encore une fois. À une exception près : au volant de la voiture se trouve non plus un homme, mais une femme. Le petit garçon monte devant, à côté de la conductrice. Ce sont des changements mineurs : tout ressemble à première vue à quelque chose de connu, mais c’est un Kiarostami très différent qui émerge. Fin observateur des relations homme-femme, il nous avait caché jusqu’à quel point il était prêt à nous communiquer une vision du couple parental originale : l’enfant, blessé par la séparation des parents, parle. La mère ne l’écoute pas ou l’a déjà trop souvent entendu : elle veut que son fils épouse son point de vue et lui dise qu’elle a bien fait de se séparer de son père. Alors que le fils n’a rien à faire de son point de vue, de sa bonne foi, il veut juste ses parents et il les veut ensemble. Si sa mère s’en va vivre avec un autre, lui aussi s’en ira vivre avec son père. Sa décision est prise. Il dit "merde" à sa mère et fait savoir que les histoires de ses parents le "font chier". Il ira avec le père et il ne veut pas du tout, plus du tout en parler et surtout pas l’entendre en parler.

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La transformation de son dispositif de base, Abbas Kiarostami la doit à une amie analyste-thérapeute. Momentanément, sans lieu pour recevoir ses patients, elle proposa sa voiture. Les gens étaient d’abord déroutés, hésitants. Puis, ils acceptèrent. Beaucoup ne voulaient plus jamais revenir à son cabinet.
À partir de là, Abbas Kiarostami s’est mis au travail, a écrit les textes, ébauché des histoires où entraient des témoignages, des choses vécues et imaginées. Dix fois, un décompte s’affiche. Dix fois, un passager, une passagère montent dans la voiture. Parfois le même personnage se présente, revient sur ses propos, reprend l’histoire où le voyage précédent l’avait laissée, déroule un autre pan de la même, ou d’une autre histoire.
La conductrice, l’actrice Mania Akbari, filmée de face, de profil ou en biais, parle avec ses passagers ou les écoute. Détail important, la voiture roule vraiment. Ce n’est pas un trucage de studio. L’échantillon de la population représentée comprend une vieille femme pieuse, une prostituée, (encore des expressions vulgaires inhabituelles chez le cinéaste), une amoureuse abandonnée par l’homme qui devait l’épouser et qui s’est rasé la tête.

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Jusqu’ici, jamais Abbas Kiarostami ne faisait entendre un gros mot ou des obscénités. Tout au contraire, il procédait par petites touches raffinées pour transmettre l’observation précise des situations et des gestes. Croit-il vraiment aux vertus d’une parole qui se défoule, qui se déverse sans médiation symbolique ? La parole fleuve remplace-t-elle la réflexion ou en tient-elle lieu ?

Maître de l’illusion, il plantait des arbres le long des chemins, mettait des géraniums sur des balcons factices et nous exhortait à penser, à achever les films dans notre tête. Il signalait des choses et ne jugeait pas. Ici, nous ne sommes plus libres d’imaginer quoi que ce soit : tout est dit, commenté, naturaliste et hyperréaliste. Point de poésie... Ten, en s’attaquant frontalement à toutes ces situations de dépendance, d’oppression et de souffrance, communique aussi l’illusion d’une libération.

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Cette femme au volant qui écoute, parle et conseille, exerce un métier, est divorcée, jeune et belle. À l’écouter parler à son enfant, on mesure le chemin qui reste à parcourir. En proposant comme seul repère le déferlement des mots, comme seul horizon la parole prise à la lettre, comme seul plan frontal les visages mouvants des occupants de la voiture, Ten confirme ce qu’on pouvait craindre quand Abbas Kiarostami expliquait en quoi la découverte de la petite caméra numérique allait changer son cinéma. C’est fait.

Heike Hurst
Jeune Cinéma n° 277, septembre 2002


Ten (Dah). Real, sc, mont : Abbas Kiarostami ; mu : Howard Blake. Int : Mania Akbari (France-Iran, 2002, 94 mn).



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