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Dans la ville blanche (1983)
de Alain Tanner
publié le mercredi 30 juin 2021

par Bernard Nave
Jeune Cinéma n°151, juin 1983

Sélection officielle de la Berlinale 1983

Sorties les mercredis 20 avril 1983 et 29 juin 2021

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Avec Messidor et Les Années lumière, le cinéma de Alain Tanner s’est fait moins léger. L’espoir d’une vie différente entrevue dans Jonas s’éloigne et pourtant il faut continuer à exister, même si les valeurs ne se transmettent pas facilement.
Le cinéaste revient à ce goût pour l’arrêt, la parenthèse, qui permet de faire le point, un retour sur soi, comme nombre de ses personnages précédents l’avaient fait, depuis Charles, le patron en rupture de société, jusqu’au Jonas des Années lumière abandonnant la ville, en passant par le jeune couple du Retour d’Afrique. (1)

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Dans son dernier film, Alain Tanner nous offre un personnage en suspens. Un marin, Paul, profite d’une escale à Lisbonne pour rompre avec tout ce qui le rattache aux habitudes. Une rencontre dans un bar avec une serveuse, Rosa, sous une pendule dont les aiguilles tournent à l’envers, lui fait franchir le pas.

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Il se perd dans la ville, laissant le bateau repartir sans rien dire, pour se mettre à vivre une sorte de degré zéro de l’existence, redécouvrir l’épaisseur des choses et la réalité des êtres. Venant du vide de la mer, d’un travail déshumanisé dans la chambre des machines, il se met à errer dans une ville où les habitants parlent une autre langue, où l’imbrication des ruelles réserve des mystères. De tous ses sens, il plonge dans ce tissu où il ne trouve plus de repères, éprouvant un sentiment de liberté tout neuf.

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Avec sa caméra super-8, il prolonge ce regard brut sur la ville. Il envoie ces bobines à sa femme Élisa, restée en Suisse sur les bords du Rhin. Les images tremblantes et imprécises renvoient en même temps à la façon dont Paul appréhende les mystères et les déductions de la ville. Puis, progressivement, il renoue quelques liens, avec Rosa en particulier. Fille volontaire, en rupture de famille, elle trouve avec Paul les chemins d’une évasion de l’univers trop limité dans lequel elle vit. Petit à petit, les itinéraires de Paul passent par des points reconnus, des nouvelles balises, repérables parce que sa vie s’y inscrit : la chambre d’hôtel, la salle de billard, le tramway, les quais du port.

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Le jour où, au sortir d’une partie de billard, il se fait voler son argent par deux jeunes marque le début d’un retour dans les pièges de la vie. Les événements se précipitent. Retrouvant l’un des voleurs, il reçoit un coup de couteau. Rosa s’en va en France sans laisser d’adresse. Ayant vendu les quelques objets qu’il possédait, il ne lui reste qu’Elisa. Alors il prend le train pour le Nord.
En fait, ces quelques éléments qui pourraient renvoyer à un récit rendent mal compte d’un film fondamentalement contemplatif. Alain Tanner nous donne à voir ce personnage perdu dans sa solitude blanche, à travers des images dont les cadrages, le rythme, correspondent à sa propre vision, à la fois morcelée et fluide. L’irruption du super-8 semble s’opposer à sa recherche esthétique. Le document brut, le muet, tranchent avec le caractère perfectionniste des images du réalisateur. Là où Paul semble saisir les choses sans chercher à les organiser, Alain Tanner, au contraire, soigne ses éclairages, choisit les détails en amoureux de l’image. Les longs plans sur la chambre, les fauteuils, les rideaux agités par le vent contrastent avec la petite caméra de Paul tenue à bout de bras.

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Mais il s’agit là d’une fausse opposition. Lorsque Paul s’est séparé de sa caméra, Alain Tanner continue à insérer des images en super-8, en leur conférant une dimension artistique. L’eau devient objet de création, de même que le visage de la jeune fille dans le train sur lequel se referme le film.

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C’est un peu dans la résolution de cette dualité que se situe la recherche du cinéaste et que se fixe l’objet même de son film. À travers le plaisir de Paul pour ce retour à un point zéro, on perçoit celui qu’il éprouve à se laisser porter par le goût de l’image, comme si lui aussi avait pris le temps de faire le point. Film-parenthèse dans son œuvre, Dans la ville blanche laisse le sentiment d’une forme très achevée, dans laquelle il retrouve ce qui, à ses propres yeux, constitue les éléments essentiels du cinéma. Mais c’est parfois une forme déroutante, dans la mesure où elle se donne à voir pour elle-même, avec ses lenteurs, ses vides. En tout cas, elle ne nous fait pas oublier celle, plus pleine, de ses autres films, qui nous portaient vers d’autres réalités et d’autres rêves.

Bernard Nave
Jeune Cinéma n°151, juin 1983

1. Charles mort ou vif (1969), Léopard d’or au Festival de Locarno.
Le Retour d’Afrique (1973), primé au Forum de la Berlinale 1973.
Jonas qui aura 25 ans en l’an 2000 (1976).
Messidor (1978), sélection officielle de la Berlinale 1979.
Le personnage de Jonas réapparaît dans Les Années lumière, Grand prix du Festival de Cannes 1981. Il réapparaîtra encore, en 1999, dans Jonas et Lila, à demain.


Dans la ville blanche. Réal, sc : Alain Tanner ; ph : Acacio de Almeida ; mont : Laurent Uhler ; mu : Jean-Luc Barbier. Int : Bruno Ganz, Teresa Madruga, Julia Vonderlinn, Paulo Branco (Suisse-Portugal-Grande-Bretagne, 1983, 107 mn).



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