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Fièvre (la) (2019)
de Maya Da-Rin
publié le mercredi 30 juin 2021

par Claudine Castel
Jeune Cinéma n°408-409, été 2021

Sélection officielle Festival de Locarno 2019.
Léopard du meilleur acteur pour Regis Myrupu.

Sortie le mercredi 30 juin 2021

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Maya Da-rin s’aventure dans un premier long métrage de fiction - un projet né sur le tournage de deux documentaires en Amazonie -, fruit d’un long travail de repérages et d’improvisations avec les Indiens Desana. (1)
Justino (2), veste fluo et casque de chantier - en plan frontal - se tient devant un container. Un appel radio le tire de sa somnolence. D’emblée, la solitude de l’agent de sécurité du port de Manaus, celle de l’Indien déraciné, est palpable. Le port de Manaus, le supermarché du Brésil, est filmé de manière graphique, lignes géométriques des câbles et des ponts transbordeurs dans le ciel. Les rangées de containers dessinent un labyrinthe. La frontière poreuse avec la végétation proche se traduit par la bande son. Les bruits mécaniques se mêlent aux stridulations des insectes.

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Le regard des autres l’assigne à sa place d’autochtone. La DRH qui le rappelle à l’ordre énonce son statut social dans la société brésilienne. Wanderlein, le collègue un brin baroudeur, qui prend la relève, le considère avec une méfiance accrue par le port d’arme. L’assurance tranquille de Justino éveille sa perplexité. On devine à quelques remarques son passé de garde-chiourme. Sur la trame des scènes répétitives qui disent la routine, le va-et-vient entre son travail et sa maison sur les hauteurs, on perçoit peu à peu la singularité de Justino, "chasseur sans proie" sur le port, toujours à l’affût du bruissement de la forêt.

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Lors d’un repas, il raconte à son petit-fils l’histoire de l’homme, des grands singes et des pécaris. La médiation entre hommes et animaux est révélatrice de la pensée sauvage qu’il partage avec son frère venu lui rendre visite, et qui n’a de cesse de lui dire de revenir au village. Même si, les divergences dans la manière de se nourrir l’amènent à lui reprocher d’être devenu un Blanc.

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Le fil de la transmission est rompu avec ses enfants : Everton n’imagine plus d’autre vie que celle qu’il mène avec sa femme et son propre fils, et Vanessa, infirmière aux urgences de l’hôpital, ne comprend pas la langue tukano de la vieille Indienne venue en pirogue vendre ses fruits au port de la grande ville. Admise à faire ses études de médecine à Brasilia, elle hésite à laisser son père seul, en proie à la fièvre "qui va et vient à heures fixes".

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La médecine s’avère impuissante. En dépit de la tendresse qui les unit, elle est incapable de comprendre que la fièvre signale l’épanchement du rêve dans la vie réelle. Il raconte en famille le rêve "dangereux", qui le hante, sur fond d’information télévisée où il est question d’attaques de chiens dans les environs.
Maya Da-Rin réussit à faire glisser dans la mise en scène sociale du monde réel le paysage mental de Justino, les images de son monde intérieur, en phase avec les séquences finales énigmatiques. Un regard sensible et juste sur la culture indienne, mis en valeur par la lumière en clair-obscur de Barbara Alvarez.

Claudine Castel
Jeune Cinéma n°408-409, été 2021

1. Margem (2007) et Terras (2009).

2. Regis Myrupu, acteur non-professionnel, a grandi dans une famille de chamans, et a quitté leur village pour se rapprocher de Manaus.


La Fièvre (A febre). Réal, sc : Maya Da-Rin ; sc : Miguel Seabra Lopes, Pedro Cesarino ; ph : Barbara Alvarez ; mont : Karen Akerman. Int : Régis Myrupu, Rosa Peixoto, Johnatan Sodré, Kaisaro Jussara Brito (Brésil-France-Allemagne, 2019, 98 mn).



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