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Cinéma Paradiso (1988)
de Giuseppe Tornatore
publié le mercredi 7 juillet 2021

par Bernard Nave
Jeune Cinéma n°198, novembre 1989

Sélection officielle au Festival de Cannes 1989.
Grand prix du jury.

Sorties les mercredis 20 septembre 1989, 10 juin 2015 et 7 juillet 2021

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Splendor de Ettore Scola (1) et maintenant Cinéma Paradiso de Giuseppe Tornatore, deux films italiens coup sur coup qui célèbrent l’histoire d’une salle de cinéma depuis l’âge d’or jusqu’à la fermeture. Malgré de beaux restes, l’Italie a mal à son cinéma. Il faut dire que la situation des salles n’y est guère brillante et que le septième art y fait figure d’antiquité. Il n’en reste pas moins que ces célébrations font chaud au cœur tant elles remuent de souvenirs par rapport au cinéma comme art et comme lieu de communion sociale. Le film de Giuseppe Tornatore joue certes lui aussi sur la nostalgie mais il se double d’un ancrage encore plus profond dans la mesure où, situé en Sicile, il nous montre une société plus richement fouillée qu’elle ne l’était dans Splendor.

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Cinéma Paradiso se présente d’abord comme l’histoire d’une initiation, celle d’un jeune enfant, Toto, fasciné par le travail du projectionniste de la salle paroissiale, Alfredo. Plutôt bourru, ce dernier cherche d’abord à écarter cet enquiquineur qui vient mettre son nez partout. Ce n’est que grâce à un stratagème assez inattendu que l’enfant gagnera la confiance de l’adulte et gagnera définitivement l’accès au saint des saints, près des projecteurs.

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Le jour où le feu prend dans la cabine détruisant le cinéma, Toto sauve la vie du maître qui, devenu aveugle, doit laisser la place à l’élève lorsque la salle est reconstruite et passe aux mains d’un Napolitain.

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L’histoire de cette salle épouse aussi celle d’une communauté qui s’y retrouve pour célébrer ce rite irremplaçable du spectacle partagé. Giuseppe Tornatore excelle en effet dans sa description du public duquel émergent des figures avec lesquelles on devient vite familières. La rangée des enfants tout devant, le vieux qui vient au cinéma pour dormir, le bourgeois qui, du balcon, crache bêtement sur le parterre, le mafioso local qui meurt lors de la projection de Scarface. Et puis, il y a de très grands moments tel celui où le patron doit refuser du monde pour un film très attendu. Pour satisfaire tout le monde, Alfredo s’arrange pour récupérer le faisceau lumineux et improviser une projection sur la façade de l’autre côté de la place à la surprise du propriétaire qui, ouvrant ses volets, se retrouve dans le film.

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De plus, comme chez Splendor, Giuseppe Tornatore nous offre son panthéon cinématographique qui va de Jean Gabin à Brigitte Bardot et la mémorable projection de Et Dieu créa la femme, qui met en chaleur toute la population mâle du village. Il y a aussi le moment magique où le public voit pour la première fois un baiser à l’écran après des années de censure quand le curé visionnait les films pour éliminer tout ce qui aurait pu donner des pensées impures à ses ouailles.

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Tout ce qui touche à la réalité sicilienne n’en est pas moins émouvant, en particulier l’exil. Dans une scène brève mais superbe, le cinéaste nous montre le communiste du village qui part un matin en voiture pour l’Allemagne. Au moment du départ, il crache sur la terre maudite, en plein centre de la place du village et, dans l’instant suivant, pleure dans les bras de sa mère. En quelques images on a tout le déchirement de l’exil.

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Lorsque Toto est devenu adulte, Alfredo lui conseille d’aller sur le continent pour échapper au monde étroit et sans avenir du village, et il lui fait promettre de ne jamais revenir. Il finira par revenir à la mort de son maître projectionniste et alors tout le passé si consciencieusement enfoui finit par ressurgir chez lui qui est devenu riche et tellement différent de ceux qui sont restés au pays. Alfredo lui a laissé en héritage tous les baisers volés du curé qui, mis bout à bout, constituent un final époustouflant à l’histoire.

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Giuseppe Tornatore a eu le grand mérite de jouer à fond et sans fausse pudeur la carte de l’émotion. D’une part, elle ne joue jamais sur la facilité de la pure nostalgie, surtout grâce à la présence continuelle de la réalité sicilienne. La projection au Paradiso de La Terre tremble, de Luchino Visconti, en est un bon exemple. D’autre part, il assume pleinement cette perte du cinéma vécue comme la fin d’un lien essentiel pour une communauté. Tous ceux qui vivent douloureusement cette réalité se retrouveront dans ce beau film, d’autant plus que le cinéaste n’y fait jamais preuve d’aigreur.
Pour un second film, il fallait du culot pour oser cette émotion quand on attend des jeunes réalisateurs la froideur des grammairiens du cinéma.

Bernard Nave
Jeune Cinéma n°198, novembre 1989

1. Splendor de Ettore Scola, avec Marcello Mastroianni, Marina Vlady, Massimo Troisi, a été sélectionné en compétition officielle au même Festival de Cannes, celui de 1989. Il est sorti le 17 mai 1989, avant Cinema Paradiso.


Cinema paradiso (Nuovo cinema Paradiso). Réal : Giuseppe Tornatore ; sc : G.T., & Vanna Paoli ; ph : Blasco Giurato ; mont : Mario Morra ; mu : Ennio Morricone. Int : Philippe Noiret, Salvatore Cascio, Jacques Perrin, Brigitte Fossey, Antonella Attili, Enzo Cannavale, Isa Danieli, Leo Gullotta, Marco Leonardi, Pupella Maggio, Agnese Nano, Leopoldo Trieste, Salvatore Cascio, Tano Cimarosa, Nicola Di Pinto, Roberta Lena, Nino Terzo (Italie, 1988, 155 mn).



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