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Je voulais me cacher (2020)
de Giorgio Diritti
publié le vendredi 7 août 2020

par Gisèle Breteau Skira
Jeune Cinéma n°404-405, hiver 2020

Sélection officielle de la Berlinale 2020.
Ours d’argent du meilleur acteur pour Elio Germano.

Sortie le mercredi 7 juillet 2020

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"Je voulais me cacher" avait dit Ligabue (1), enfant malheureux qui, dans sa vie d’homme et de peintre, connut les pires tourments. Expulsé de Zürich où il vit auprès d’une mère adoptive, il débarque entre deux gendarmes à Gualtieri en Émilie-Romagne. Il a 20 ans, pas un sou, ne connaît personne et ne parle pas la langue. Le film de Giorgio Diritti commence là, en 1919, quand il vit misérable et isolé dans les bois. Le réalisateur semble connaître dans leurs moindres détails sa vie, la pratique de son art, son comportement étrange et ses crises nerveuses.

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Avant lui, deux autres réalisateurs italiens, chacun ayant connu Ligabue, avaient réalisé un film. Raffaele Andreassi tourne, en 1962, Il vero naïf Antonio Ligabue, un documentaire saisissant, en noir & blanc, qui révèle un personnage extravagant, original et libre. Il peint, en arrachant leur écorce, sur les troncs d’arbres et sur les murs, s’habille en femme avec des jupes longues et des dentelles, marche sur les berges du Pô et hurle son existence malheureuse. Au cours du tournage, le réalisateur lui demande de jouer devant sa caméra une scène avec une femme dans un bar, il se prête au jeu et se met à l’embrasser avec empressement. Le film s’achève par des plans en couleur de ses tableaux d’animaux et de ses portraits. Salvatore Nocita réalise, en 1978, un biopic - le peintre est interprété par Flavio Bucci  -, diffusé en six épisodes sur la RAI. Dans cette fiction, on retrouve, presque calquées, les scènes filmées par Raffaele Andreassi dans son documentaire. Ligabue est considéré comme un personnage de fiction, un artiste d’une inventivité débridée, un être à la fois illuminé et souffre-douleur qui, par son comportement, offre une panoplie de jeux d’acteur. Le film de Salvatore Nocita, en grisaille, renforce le style mélodramatique de sa vie.

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Giorgio Diritti auteur de neuf longs métrages dont L’Homme qui viendra (2009), retraçant le massacre nazi de 1944 en Émilie-Romagne, prix Donatello 2010, a vu ces deux films sur Ligabue, et il s’en est inspiré.
Filmant, dans une lumière splendide, les rives du Pô et la ville de Gualtieri, il jette un regard contemplatif et bienveillant sur le peintre, incarné par Elio Germano. Désemparé et malchanceux, celui-ci passe d’institutions spécialisées en hôpital psychiatrique où il est soumis à de mauvais traitements. Les plans rapprochés sur son visage accentuent son désarroi et de détresse. Sa seule joie est la peinture, elle lui permet de "crier en couleurs" son regard sur le monde, un monde animal qu’il peint et sculpte inlassablement, sans aucune connaissance, ni de l’histoire de l’art, ni des techniques artistiques.

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Giorgio Diritti décrit l’homme inspiré et pathétique, en personnage humilié, moqué et exclu de la société, comme n’importe quel individu face à l’intolérance - à l’époque, l’Italie est fasciste, comme le rappelle la voix du médecin-chef qui interne Ligabue de force : "On dit que vous n’avez pas de travail, que vous n’avez pas d’épouse, que vous ne contribuez en aucune façon à la croissance de l’Italie fasciste".

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Le cinéaste relate la vie du peintre et sa pratique de la peinture, non pas comme une nécessité existentielle, mais comme un moyen de se défaire de lui-même, de quitter ses obsessions et ses angoisses et de devenir enfin quelqu’un d’autre. Il le filme fuyant, poursuivi, tel un idiot de village, jusqu’à l’atelier où il évacue sa colère sur ses toiles, peignant des animaux féroces dans un dialogue inespéré avec les autres. Il est, dans presque tous les plans, comme une bête traquée.

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Le film est tourné dans des décors réels, saisit les situations humaines dans leur quotidienneté et la durée d’un plan au présent, favorable à l’émergence d’un climat émotionnel instantané. Quelques scènes assez drôles surgissent dans la vie dramatique de l’artiste, comme la rencontre avec les peintres Arnoldo Bartoli et Marino Mazzacurati, durant la période féconde où il vend ses tableaux et peut réaliser son rêve : traverser la ville à moto, en acquérir une douzaine, ainsi qu’une voiture avec chauffeur. Dans la même perspective burlesque, le réalisateur reconstitue, mais de façon assez maladroite, la scène de la rencontre de Ligabue avec une femme, improvisée par Raffaele Andreassi pour son documentaire.

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Giorgio Diritti a sublimé la vie misérable du peintre en un récit poétique, à la lisière du comique, du fantastique et de la caricature.

Gisèle Breteau Skira
Jeune Cinéma n°404-405, hiver 2020

1. Antonio Ligabue (1899-1965).


Je voulais me cacher (Volevo nascondermi). Réal : Giorgio Diritti ; sc : G.D., Fredo Valla & Tania Pedroni ; ph : Matteo Cocco ; mont : G.D. Paolo Cottignola ; mu : Marco Biscarini & Daniele Furlati. Int : Elio Germano, Pietro Traldi, Andrea Gherpelli, Denis Campitelli (Italie, 2020, 120 mn).



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