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Sembène, Ousmane (1923-2007) (e)
Rencontre avec Guy Hennebelle (1968)
publié le mercredi 14 juillet 2021

Entretien avec Ousmane Sembène (1923-2007)
Jeune Cinéma n°34, novembre 1968

à propos de Le Mandat (1968)

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Après deux courts métrages, Borom Sarret (1963) et Niaye (1964), Ousmane Sembène avait réalisé en 1966, La Noire de..., pour lequel il avait reçu le Prix Jean-Vigo, le Grand Prix du Festival Mondial des arts nègres de Dakar et le Tanit d’or du Festival de Carthage la même année.
Son second long métrage, Le Mandat, qui s’est vu décerner le Prix de la critique internationale à la Mostra de Venise1968, le consacre comme un metteur en scène de classe internationale.

G.H.


Jeune Cinéma : Qu’as-tu fait avant d’accéder au cinéma ? Et d’abord quel âge as-tu ?

Ousmane Sembène : Oh, je suis vieux, très vieux. Je suis né en 1923, à Ziguinchor, au Sénégal. J’ai roulé ma bosse un peu partout et exercé des professions très variées : pêcheur, maçon, mécanicien. J’ai été docker au port de Marseille pendant dix ans. C’est grâce à l’Union Soviétique que je suis devenu metteur en scène. J’ai passé un an au studio Gorki à Moscou. Auparavant, j’avais publié plusieurs livres à partir de 1956 : Docker noir, Ô pays, mon beau peuple, Voltaïque, L’Harmattan. En 1966, j’ai reçu le Premier prix du roman au Festival des arts nègres à Dakar, pour Vehi-Ciosane. (1) C’est cette année-là que Présence africaine a également publié Le Mandat dont j’ai tiré mon second long métrage.

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J.C. : Qu’as-tu voulu faire en tournant Le Mandat ?

O.S. : Dans les pays d’Afrique noire francophone (et ailleurs), on assiste actuellement à la naissance d’une classe nouvelle qui n’est pas tellement composée de possédants mais plutôt d’intellectuels et de cadres administratifs. C’est l’apparition de cette "nouvelle classe africaine" que je dénonce. Je l’avais déjà fait dans Borom Sarret et La Noire de..., bien que dans ce dernier film je stigmatise surtout le néo-colonialisme français et la nouvelle traite des Noirs).

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J.C. : Pour Le Mandat, tu as reçu une avance sur recettes de trente millions d’A.F. de André Malraux, n’est-ce pas contradictoire ?

O.S. : C’est effectivement une contradiction. Mais c’est une contradiction mineure. Moi, je prends l’argent là où je le trouve. De toutes manières, je n’ai été l’objet d’aucune pression. Je suis relativement satisfait de cette forme de coproduction, ainsi que je l’ai déclaré à Tachkent. Naturellement, ce n’est pas une formule valable à long terme : le développement du cinéma africain ne doit pas dépendre de la bonne volonté des milieux français. Mais, dans l’état actuel des choses, je suis prêt à m’allier avec le diable, tout en étant fermement décidé à ne renier aucune de mes convictions politiques. Ce n’est un mystère pour personne que je n’approuve pas le régime qui existe actuellement au Sénégal.

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J.C. : Peux-tu définir ta conception du cinéma ?

O.S. : Ce qui m’intéresse, c’est d’exposer les problèmes du peuple auquel j’appartiens. Je ne cherche pas à faire du cinéma pour mes petits copains, pour un cercle restreint d’initiés. D’ailleurs, j’y reviendrai, je déteste les intellectuels de gauche du type parisien. Ce sont des fumistes. Pour moi, le cinéma est un moyen d’action politique. Sur le plan idéologique, je me réclame du marxisme-léninisme. Mais à ce sujet, je tiens à ajouter deux choses : d’une part, je ne veux pas faire un cinéma de pancartes ; d’autre part, je ne pense pas qu’il soit possible de changer une situation donnée avec un seul film. Simplement, je crois que si nous, cinéastes africains, tournons une série de films orientés dans le même sens, nous parviendrons à modifier un tout petit peu les forces en présence, en développant la prise de conscience du peuple. J’aime Bertolt Brecht et j’essaie de m’inspirer de son exemple.

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J.C. : Le Mandat est le premier long métrage tourné dans une langue africaine ?

O.S. : Oui. Il est en ouolof, langue qui est parlée par 85 % des Sénégalais. Mais il existe deux versions du Mandat qui ont été tournées simultanément : l’une en français, l’autre en ouolof. C’était une clause du contrat. Je n’aime pas beaucoup la version française, le ton des acteurs y est faux et leur donne un air de pauvres types.

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J.C. : Quelle a été la réaction des Sénégalais après la projection du Mandat ?

O.S. : Le film n’est pas encore sorti dans mon pays. Il ne sera pas censuré, du moins je l’espère, car Senghor a lu le scénario avant le tournage et l’a accepté. Mais il se trouve que toutes les salles de cinéma en Afrique noire francophone appartiennent à deux compagnies françaises : la SECMA. et la COMACICO. Je trouve cette situation scandaleuse. J’ai déjà eu un procès avec l’une d’entre elles qui n’avait pas apprécié une accusation que j’avais lancée dans la presse.

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J.C. : Comment vas-tu faire pour le diffuser ?

O.S. : D’une part, j’ai l’espoir de le vendre malgré tout à quelques pays africains comme la Tunisie et la Guinée. Pour ce qui est de mon pays, je vais devoir faire comme pour La Noire de...  : des tournées à l’intérieur, dans les villages. Ce sera la première fois, depuis que le cinéma existe, que les Sénégalais se verront vraiment dans un film, je me demande quelle sera leur réaction.

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J.C. : À Carthage, certains t’ont reproché de montrer une femme nue dans Le Mandat. On t’a accusé de vouloir faire du commercialisme à l’occidentale ?

O.S. : Non, c’est pour mon plaisir personnel que j’ai situé cette femme. Je voulais suggérer surtout la pudeur africaine : le mari baisse les yeux devant sa femme sous la douche parce qu’il fait l’amour dans le noir. Voilà tout. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat.
On s’est étonné aussi du niveau de vie de ton chômeur, des toilettes de ses deux femmes. Les robes de ses femmes ? Du tissu Boussac très bon marché. C’est vrai qu’il vit au-dessus de ses moyens, mon héros. Mais n’est le cas de l’Afrique actuelle. Et puis il faut tenir compte de la solidarité du groupe.

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J.C. : Les acteurs sont des professionnels ? Combien de temps a duré le tournage ?

O.S. : Non. Je ne crois pas, de toutes manières, qu’un acteur professionnel puisse se mettre dans la peau d’un chômeur.
Le tournage a duré cinq semaines. La préparation m’a demandé deux mois et demi. J’ai bénéficié d’une compréhension très grande de Ia population, à défaut de celle des autorités. Beaucoup de gens ont accepté de figurer bénévolement.

J.C. : On a noté trois types principaux de reproches adressés, ici et là, au Mandat. Les uns ont dit que la critique était insuffisante, "enrobée de chocolat ", d’autres ont estimé que tu avais grossi la réalité et donné une mauvaise image de tes compatriotes, d’autres encore ont trouvé que tu étais pessimiste, que tu brossais un tableau désespéré. Que réponds-tu à ces accusations ?

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O.S. : Ma critique serait enrobée de chocolat ? Je crois que la signification de mon film est très claire puisqu’il se termine par un appel au changement. Je répète encore une fois que je ne veux pas faire un cinéma de pancartes. D’autre part, il faut être prudent. La censure est sévère. N’a-t-on pas créé des ennuis à un cinéaste africain, dans son pays même, parce qu’il montrait le remplacement, pourtant officiel, du drapeau français par les couleurs nationales ?
J’aurais grossi la réalité ? Je ne le pense pas. La corruption, ça existe. Il y a chez nous des ministres qu’on appelle "Monsieur 15 %". Je sais que tout le monde n’a pas aimé que je montre mon héros en train de roter "grossièrement" au début. Mais nous devons nous débarrasser de l’exotisme.
J’aurais brossé un tableau désespéré ? Non. Il y a en Afrique des forces populaires en action qui finiront par l’emporter un jour. C’est le sens de la dernière scène du film. Je ne veux pas faire de démagogie à la jeunesse. La révolution, ce n’est pas une question d’âge, c’est une question de vie. Nos gouvernants étaient anticolonialistes dans leur jeunesse : maintenant ils ont mis beaucoup d’eau dans leur vin. Si un jour je fais un film sur les jeunes de mon pays, je serai extrêmement sévère.

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J.C. Pourquoi as-tu fait un film en couleurs ?

O.S. : Je le voyais en noir et blanc. C’est le producteur qui a voulu la couleur. Je n’en suis pas trop content, car j’estime que les procédés en cours ne donnent pas de bons résultats actuellement sous nos cieux.

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J.C. : Comment envisages-tu le développement du cinéma en Afrique  ?

O.S. : Je ne suis pas prophète. Je peux dire simplement qu’il ne sera pas comme celui du Maghreb car les contextes culturels sont différents. Je suis inculte, moi, je ne m’embarrasse pas de formules préétablies. Je crois que ce sera un cinéma réaliste. L’absence de studios nous y contraindra d’ailleurs.
D’autre part, je crois à la puissance des masses populaires. En Afrique, le véritable analphabétisme, l’analphabétisme politique, se rencontre en haut de l’échelle sociale. Je pense aussi que nous, cinéastes africains, devons éviter de nous considérer comme automatiquement révolutionnaires sous prétexte que nous sommes des intellectuels. C’est un vice parisien.
Enfin, je voudrais terminer en dénonçant le déluge de films occidentaux de série Z qui s’abat mur l’Afrique. C’est de la poudre aux yeux que l’on nous jette. De même que la traite avait commencé par les cadeaux de pacotille des esclavagistes, de même aujourd’hui on veut nous "avoir" en faisant miroiter devant nos yeux ébahis les modèles de l’occidental way of life.

Propos recueillis, au cours due plusieurs rencontres, par Guy Hennebelle
Jeune Cinéma n°34, novembre 1968

1. Ousmane Sembène est écrivain avant d’être cinéaste. Son premier ouvrage est un roman autobiographique : Le Docker noir, Paris, éditions Debresse, 1956. Réédition, Paris, Présence africaine, 1973.
Cf. aussi, le film documentaire Le Docker noir, Sembene Ousmane de Fatma-Zohra Zamoum (2008).
Son deuxième roman : Ô pays, mon beau peuple, Paris, Amiot-Dumont, 1957.
À partir du du recueil de nouvelles, Voltaïque (1962), Ousmane Sembène, publie ses romans à Paris, chez Présence africaine : L’Harmattan (1964), Le Mandat (1965). Et Vehi-Ciosane ou Blanche-Genèse, portée à l’écran en 1964 dans son court-métrage Niayé avant d’être publié en 1966 chez Présence Africaine.


Le Mandat (Mandabi). Réal, sc : Ousmane Sembène ; ph : Paul Soulignac ; mont : Gilbert Kikoïne & Max Saldinger. Int : Makhouredia Gueye, Ynousse N’Diaye, Isseu Niang (France-Sénégal, 1968, 90 mn).



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