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Échiquier du vent (l’) (1976)
de Mohammad Reza Aslani
publié le mercredi 18 août 2021

par Francis Guermann
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection officielle Ciné Classics au Festival de Cannes 2020

Sortie le mercredi 18 août 2021

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Le cinéma iranien existe et ce n’est pas le moindre des cinémas nationaux. Il propose ses particularités, ses écritures indépendantes, sa culture, au-delà des pressions nationales ou religieuses. Ce pays est au centre d’enjeux géopolitiques et religieux, ce qui peut nous le faire voir, d’ici, de façon un peu faussée, parfois partisane. De ce cinéma nous sont arrivés et nous arrivent toujours des films surprenants et retentissants : ceux de Abbas Kiarostami, de Jafar Panahi ou de Asghar Farhadi (Grand Prix à Cannes 2021 avec son film Un héros, en salles fin décembre 2021). Aussi la sortie sur nos écrans, le 18 août 2021, d’un film oublié, présumé perdu depuis quarante-cinq ans, présenté dans le communiqué de presse de son distributeur Carlotta comme un chef d’œuvre du cinéma d’auteur iranien, ne peut-elle que nous titiller.

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Sa restauration 4K est d’abord à la hauteur de notre espérance : image impeccable, son bien restitué (ambiance sonore et musique remarquables de Sheyda Gharachedagh).
Son réalisateur, Mohammad Reza Aslani n’a réalisé que deux longs métrages, le premier, L’Échiquier du vent, en 1976, le second, Atash-e-Sabz, inédit en France, en 2008, mais aussi nombre de films expérimentaux et de documentaires. Il est aussi scénariste et poète.

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L’histoire se déroule à Téhéran au début du 20e siècle, dans une riche demeure bourgeoise. La maîtresse de maison vient de mourir, laissant la gestion des affaires à son mari, commerçant patriarcal et corrompu. Celui-ci veut prendre possession de tous les biens qui reviennent pourtant à sa belle-fille, issue d’une première union de sa défunte femme. La jeune femme, moderne et émancipée, surnommée Petite Dame, est handicapée et se déplace en fauteuil roulant, aidée par sa servante illettrée. Ses deux cousins, qui sont aussi des prétendants à la succession, vivent dans la demeure.

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Commence alors une lutte sans merci pour le pouvoir et la richesse, aux rebondissements imprévus. Ce récit est un huis clos oppressant, servi par une interprétation sans faille, rythmé par une utilisation de l’espace remarquable dans les différents étages de la maison, un escalier central faisant figure de lieu de transition et de rencontres, rythmé aussi par un plan extérieur répété et ponctuant le récit, sorte de chœur antique présentant les commentaires de lavandières, autour de leur bassin, sur la situation des personnages de la maison.

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Esthétiquement très réussi, éclairé subtilement aux lueurs des bougies, ce film est en réalité un jeu de massacre dont la beauté visuelle est sans cesse contredite par l’âpreté et la vénalité des personnages. Les influences de cinéastes tels Satyajit Ray se font sentir, pour le soin apporté aux plans, pour la description d’un monde qui prend fin, qui font penser à son Salon de musique. Mais le mélange de beauté et de cruauté en fait bien un objet unique qui ne doit ni à Ray, ni à Visconti ou Bresson, évoqués eux aussi comme références.

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À sa sortie en Iran, en 1976, après de désastreuses projections de presse, sa distribution fut tronquée. À l’arrivée du pouvoir islamique en 1979, il fut interdit de projection car non-conforme aux nouveaux principes moraux et religieux en vigueur. On le crut perdu jusqu’à ce que des négatifs du film soient retrouvés dans une brocante, il y a quelques années. Sa restauration par The Film Foundation, la Cineteca di Bologna et l’Image Retrouvée à Paris permet aujourd’hui de voir ce film comme au premier jour.

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Film clivant s’il en fut dans son pays, L’Échiquier du vent ne pouvait être apprécié ni par la bourgeoisie et le pouvoir impérial du Shah qui vivait alors ses dernières années, ni par les gardiens de la révolution islamique qui arrivèrent en 1979. Mais il témoigne de ce qui dépasse les aléas des pouvoirs et des croyances : il existe dans ce pays, l’Iran, une vitalité culturelle qui permet l’émergence de formes artistiques qui dépassent les frontières et sont universelles.
Une fois de plus, le cinéma en est le vecteur, lorsqu’il est indépendant et n’est pas fait uniquement pour plaire.

Francis Guermann
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Le film a été programmé au Festival des Trois Continents 2020, en ligne, et dans le cadre de Il cinema ritrovato de Bologne, le 27 août 2020.
À partir de l’automne 2020, il a été distribué dans pratiquement tous les pays du Moyen Orient, d’Asie du Sud-Est, du Sous-continent indien et d’Extrême Orient, sauf en Chine continentale.


L’Échiquier du vent (Shatranj-e baad) aka Chess of the Wind. Réal, sc : Mohammad Reza Aslani ; ph : Houshang Baharlou ; mont : Abbas Ganjavi ; mu : Sheyda Gharachedaghi. Int : avec Fakhri Khorvash, Mohammad Ali Keshavarz, Akbar Zanjanpour, Shohreh Aghdashlou, Shahram Golchin, Hamid Ta’ati, Aghajan Rafi (Iran, 1976, 101 mn).



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