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Au nom du peuple italien (1971)
de Dino Risi
publié le mercredi 1er septembre 2021

par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°85, mars 1975

Sorties le mercredi 12 février 1975, le vendredi 22 février 1980, les mercredis 23 janvier 2013 et 1er septembre 2021

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La campagne romaine. Un juge lit un arrêté qui "au nom du peuple italien" décide la destruction d’un immeuble abusif. Un soldat actionne un dispositif et l’immeuble saute. Image d’une démocratie exemplaire : la puissance des promoteurs est mise en échec par une justice au service du peuple.

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Juge et promoteurs sont bien les protagonistes de Au nom du peuple italien, mais le prégénérique pouvait laisser croire à une action de la police économique alors qu’il s’agit d’une enquête criminelle. Une jeune fille est trouvée morte dans sa chambre, tout indique un meurtre sadique. Le juge Bonifazi découvre qu’il s’agit d’une call-girl et que, parmi ses clients, figure le promoteur Sansonocito. Insensible aux menaces et aux tentatives de corruption, il inculpe le promoteur. Lorsque, au moment de l’arrêter, le juge découvre le journal intime de la fille qui parle de suicide, il brûle le journal.

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L’argument policier sert donc de prétexte à un film de caractère à la fois psychologique et politique. Il retrace l’itinéraire d’un magistrat qui découvre la toute puissance du monde de l’industrie. Son suspect est un conservateur qui fait campagne contre le divorce, un tyran familial, un fasciste qui ne supporte pas les jeunes, un constructeur dont les immeubles et les autoroutes détruisent le patrimoine du peuple. Jusque-là, le film peut s’inscrire dans la série des films à l’américaine où le juste solitaire lutte contre un système tout puissant. L’intérêt et l’originalité du film est qu’il ne s’agit plus de dévoiler une vérité. En montrant le juge qui brûle un des éléments du dossier, Dino Risi fait une triple démonstration.

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Le criminel n’est pas coupable au niveau pénal (même s’il porte une responsabilité dans la dépravation de la fille). En tant qu’industriel, il est un criminel social. En le faisant arrêter comme meurtrier, le juge rend manifeste son impuissance à intervenir au niveau social et se brûle en même temps comme juge. Il ne s’agit plus de savoir si Sansonocito est coupable mais de poser la question en termes de lutte : qui lutte et contre qui ? À ces deux questions, le film répond avec une très grande force. Une belle scène - d’autant plus efficace qu’elle surprend dans un film articulé sur un affrontement entre deux personnages - fait surgir, autour du juge, une foule populaire qui fête bruyamment la victoire des footballeurs italiens contre l’Angleterre. Cette foule bouscule le juge qui voit soudain se multiplier le visage de Sansonocito : en soldat, en fasciste, en curé, en travesti même - toutes images de l’Italie bien pensante auxquelles est assimilée la figure de l’industriel.

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Quant au peuple, il est là aussi, gesticulant et minable : il brandit les trois couleurs et brûle salement une voiture anglaise. C’est dans ce brasier que le juge écœuré détruit le fameux journal. Cette séquence finale éclaire le second sens du titre. C’est parce que la justice agit au nom d’un peuple qui est absent qu’elle ne peut atteindre l’ennemi sur le terrain principal, le terrain économique. Et l’acte du juge est finalement un geste de désespoir, non un acte de combat. L’arrestation de l’industriel devient un acte purement symbolique, peut-être gratifiant, dans la mesure où il suscite une belle image fantasmatique, celle de la classe riche hurlant dans une cour de prison, mais qui laisse intacte la puissance réelle de l’industrie : le dénouement du film est radicalement pessimiste.

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On peut s’étonner que le film mette en scène un peuple italien aussi minable et un magistrat aussi solitaire précisément au moment où s’affirment en Italie les grandes luttes des syndicats et les actions des quartiers, où la magistrature de gauche s’organise en "magistrature democratica" pour porter des coups et au fascisme et à l’industrie abusive.
Mais peut-être que le film n’est pas du tout, ou, en tout cas, pas seulement une description de la société italienne, qu’il traduit plutôt la vision personnelle d’un personnage, le juge Bonifazi : un film sur un juge et non sur la justice, sur l’image mythique que le juge se fait de son industriel plutôt que sur le milieu de la grande industrie ?

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Film-portrait d’un petit bourgeois dont Dino Risi détaille l’environnement, le passé, les manies, le comportement. Il vit seul avec son chat et sa musique d’opéra ; il est issu d’un milieu populaire et garde le contact avec ses amis d’autrefois ; il a des goûts simples, la passion de la pêche et circule en ville sur son petit scooter ; il a la démarche raide, très contrôlée, parle peu et par bouffées violentes, et ne peut que détester en Sansonocito le hâbleur qui gesticule, fait l’histrion, vit en jouisseur hypocrite, qui défend la famille et entretient des filles, le méridional aussi qui se déguise en Milanais. On peut penser que ces traits de sa personnalité pèsent autant dans la décision du juge de le faire arrêter que sa qualité d’industriel et de fasciste.

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Si cependant le pessimisme du film est bien pris en charge par le seul personnage du juge et cesse d’être le fait du réalisateur, il aurait fallu que l’industriel n’apparaisse que dans ses rapports avec le juge. Or il est présenté dans une série de scènes autonomes, indépendantes de la vision du juge. Pour reprendre la terminologie de P.P. Pasolini, le film n’est qu’à moitié traité en style indirect, si bien qu’on ne sait pas exactement ce que Dino Risi prend ou non en charge.

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C’est que le film est articulé sur l’affrontement de deux acteurs prestigieux : Ugo Tognazzi et Vittorio Gassman, que nous sommes habitués depuis longtemps à voir jouer ensemble l’un contre l’autre. Depuis Les Monstres et La marche sur Rome, (1) Ugo Tognazzi incarne le paysan un peu demeuré. Sa composition, dans Au nom du peuple italien, le rend très différent de ses précédentes performances.
Alors que Vittorio Gassman, habituellement le hâbleur un peu tricheur, réendosse des rôles déjà tenus, à tel point qu’un sketch de La marche sur Rome réapparaît dans le film, celui de la fausse reconnaissance où, chômeur, il essayait de faire croire à un officier qu’il avait été son soldat. Ces rappels nuisent à la rigueur du film dans la mesure où les personnages des comédies étaient précisément des petits bourgeois paumés. On peut se demander si son talent extraordinaire ne joue pas finalement contre le film.

Il reste que, comparé à tous les films de Dino Risi que les distributeurs français ont bien voulu introduire en France (et souvent bien médiocres), Au nom du peuple italien est un film grave, très riche et porteur de réflexion, et qu’il est bien dommage qu’il ait dû attendre si longtemps sa sortie.

Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°85, mars 1975

1. La Marche sur Rome (La marcia su Roma) de Dino Risi (1962) est également sorti en France en 1975.
Les Monstres (I mostri) de Dino Risi (1963), film à sketches de 20 épisodes, est sorti en France dès 1964.


Au nom du peuple italien (In nome del popolo italiano). Réal : Dino Risi ; sc : Agenore Incrocci & Furio Scarpelli ; ph : Alessandro D’Eva ; mont : Alberto Gallitti ; mu : Carlo Rustichelli ; déc : Bruno Cesari ; cost : Enrico Sabbatini. Int : Ugo Tognazzi, Vittorio Gassman, Ely Galleani, Yvonne Furneaux, Enrico Ragusa, Michele Cimarosa, Renato Baldini, Pietro Tordi, Maria Teresa Albani (Italie, 1971, 103 mn).



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