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Bourdon, Patrick et Saffar, Patrick
Tout Chabrol et Claude Chabrol
publié le mercredi 29 septembre 2021

Forever Chabrol. Sur quelques livres récents
Rencontre avec Laurent Bourdon et Patrick Saffar

par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°404-405 hiver 2020

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Il y a dix ans, à deux mois près, que Claude Chabrol a lâché une caméra qu’il avait métaphoriquement tenue jusqu’au bout : six mois plus tôt, en mars 2010, il achevait le tournage du Fauteuil hanté, téléfilm d’après le roman de Gaston Leroux, et comptait attaquer, dès l’automne, et malgré sa fatigue (il venait d’avoir 80 ans), Boule de suif, d’après Guy de Maupassant. Avec cinquante-trois années de plateau, soixante-quatorze films tous formats dont cinquante-sept longs métrages de cinéma, il affichait une filmographie plus nourrie que celles de ses amis des Cahiers du cinéma, qu’il avait précédés dans la carrière, et de ses collègues contemporains, Chris Marker ou Alain Resnais. Certes, il y a le cas Jean-Luc Godard, pointé pour l’instant à 129 titres (1), mais ceci est une autre histoire. Claude Chabrol était un boulimique d’activités, parmi lesquelles les affaires de table avaient leur place, fameuse, mais aussi la lecture, l’écriture, l’amitié et les tournages - tout en affirmant une paresse qui ne trompait personne.

Avant même sa disparition, il faisait partie du patrimoine, non pas comme un monument à visiter respectueusement à dates fixes, mais comme un élément du paysage culturel national, dont les œuvres - et l’œuvre en général - n’intervenaient plus dans sa réputation. Depuis vingt-cinq ans, disons depuis Poulet au vinaigre, chaque nouveau film, qu’il fasse un million d’entrées comme Madame Bovary ou trente mille comme Dr. M, ne modifiait plus le statut atteint par son auteur. Il était, quoi qu’il fasse, un personnage, à propos duquel on ne s’interrogeait plus. Un peu comme JLG, d’ailleurs, à la différence que CC s’intéressait encore au public auquel il s’adressait et n’était pas enfermé dans un solipsisme définitif. C’est sans doute la raison pour laquelle il n’a pas connu de purgatoire : ses films sont régulièrement programmés sur les chaînes publiques ou sur le câble. L’Œil du malin, avec ses multiples passages sur CinéClassic, a rassemblé assurément plus de spectateurs ces derniers mois que depuis sa sortie en 1962 et les ouvrages à lui consacrés depuis 2010 sont plus nombreux, ici et à l’étranger, que de son vivant.

La preuve en est cette publication concomitante de trois titres.
L’un, Comme disait Claude Chabrol, est un recueil, composé par Laurent Bourdon, de réflexions, dee déclarations, de billevesées diverses, de propos émis par l’auteur au fil des années, et dieu sait qu’il ne se priva pas de dire ce qu’il pensait hic et nunc. Qu’on savoure page après page ces deux cent-cinquante citations (2) ou qu’on les dévore d’une traite, le plaisir est le même et on peut ranger le volume sur le rayon des écrits du maître, aux côtés de ses Et pourtant je tourne… ou de Un jardin bien à moi qu’il ne déparera pas.

Les deux autres ouvrages sont d’apparence plus sérieuse.
Leurs auteurs ont repris son œuvre à bras le corps et l’ont pressée pour en exprimer tous les sucs, chacun avec sa moulinette particulière.
Laurent Bourdon, déjà auteur de Chabrol se met à table (Larousse, 2009), avec le soin pointilleux qu’il apporte à ses explorations coutumières (3) et Patrick Saffar avec l’acuité dans l’analyse qu’on lui connaît depuis son Preminger (Gremese, 2009). (4) Chacun traitant le même sujet avec un découpage identique - une approche chronologique précise -, et obtenant un résultat complètement différent, mais également pertinent. Avant de laisser la parole aux deux auteurs afin qu’ils explicitent leurs méthodes, on peut décrire en quelques mots ce résultat.

Tout Chabrol se présente comme une somme : tous les films, les téléfilms, les publicités même, sont pris en compte - et il y a en outre, ô joie, car ce n’est pas la règle chez tous les éditeurs, un index complet de 26 pages, qui permet de s’y retrouver aisément dans le pavé (5). Pour chaque titre, une approche bien réglée : une fiche technique détaillée, un synopsis de quelques paragraphes, un développement incluant la genèse du projet, son écriture, le choix des interprètes (et leurs antécédents), le tournage (et les événements afférents), la sortie du film et son accueil public et critique, avec une revue de presse quasi complète. En moyenne, entre dix et seize pages par film, selon leur importance - et même les moins célèbres sont choyés : Ophélia a droit à sept pages et des extraits de dix-sept critiques, plus que de spectateurs à l’époque. Le titre est respecté : c’est bien tout ce qu’on peut savoir sur Claude Chabrol qui est ainsi dévoilé, grandes perspectives et détails infimes, par exemple, le minutage des apparitions hitchcockiennes de l’auteur dans ses films. S’y ajoutent une chronologie détaillée de ses activités avant le tournage du Beau Serge - et même tout ce qui, post mortem, l’a concerné depuis 2010, hommage à la Cinémathèque, inauguration d’un espace culturel à Sardent (la bourgade du Beau Serge) ou reconnaissance publique par Bong Joon-ho, lors de la remise de sa Palme d’or à Cannes 2019. On achève la lecture avec un viatique, plus qu’un viatique, des malles-cabines pleines à ras bord, aptes à nous rendre incollables sur le bonhomme Chabrol. Un seul détail manque : le nombre d’entrées en France de chaque film.

Nombre d’entrées qui, en revanche, figure dans le Claude Chabrol de Patrick Saffar, pourtant plus "essentiel" - on ne peut dire en 224 pages autant qu’en 680, il faut choisir. L’organisation est similaire, le découpage obéissant à la chronologie - avec cependant une différence légère dans la datation, l’un (L.B.) prenant en considération la date de tournage, l’autre (P.S.) la date de sortie, ce qui amène parfois des variations. (6) La présentation technique est plus succincte : un générique simplifié (le générique complet étant fourni en fin d’ouvrage) et un synopsis réduit. Pas d’anecdotes sur l’avant, le pendant et l’après-film, peu ou pas de citations critiques. Mais une analyse, en quelques pages extrêmement fines, qui passe le film au crible de la réflexion : le contenu manifeste et le contenu latent, l’apparence et le dessous des images, la super et l’infrastructure, la morale et les travellings et inversement. En bref, l’idiosyncrasie chabrolienne (mais P.S. n’est pas un cuistre et n’emploie pas le terme), ce qui fait que sa filmographie forme un tout, des titres-phares qui la jalonnent, Que la bête meure ou Betty, à ses nanars les moins défendables, Folies bourgeoises ou Dr. M. Produire deux pages intéressantes sur un film-nadir comme Les Magiciens, on peut applaudir la performance. Tout est dans la clairvoyance du regard projeté, chaque film contribuant à dessiner l’image dans le tapis, pour reprendre le titre d’un auteur qui fascinait Claude Chabrol, Henry James (7). Sans jamais jargonner : quoique émanant d’un universitaire, le livre est écrit en français lisible.

On pourrait développer à l’envi les caractéristiques de chaque ouvrage sans épuiser leur substance, entre l’érudition majuscule de l’un et le catalogue d’hypothèses excitantes de l’autre. Inutile de priver leurs lecteurs, qui ne peuvent être que nombreux, du plaisir de la découverte. Découverte qui demande à être effectuée en parallèle, comme nous l’avons fait : un livre à gauche, l’autre à droite et une lecture constamment croisée.
De cette confrontation, malgré les différences, ne surgit pas un Chabrol bifrons, mais un auteur tout entier, à la fois rigolard et sérieux comme le plaisir, extrêmement proche et dont la contemporanéité demeure étonnante - Les Bonnes Femmes, c’est à la fois un moment de l’Histoire et un précipité de situations qui nous parlent encore. On était loin de s’en douter alors…

Lucien Logette
Jeune Cinéma n°404-405 hiver 2020

1. Mais peut-on considérer comme des films, les 4 mn de Plus oh ! (1996), les 2 mn de Ecce Homo (2006), les 9 mn de Khan Khanne (2014) ou les 3 mn de Remerciements de Jean-Luc Godard à son Prix d’honneur du cinéma suisse (2015) ?

2. Pour le plaisir, quelques perles : "Je suis sans doute moins profond, mais plus facile à saisir que mon ami Jean-Luc Godard. Je suis profond mais, quand même, on voit le fond. Chez Jean-Luc, on ne le voit pas". "Jacques Martin, il va falloir l’abattre, sinon il va finir par mordre les petits enfants". Ou, moins drôle, mais en partie prémonitoire, car datant de 1987 : "Je ne sais pas si le cinéma tel qu’on le connaît, c’est-à-dire avant tout l’exploitation en salle, va continuer. […] Ce ne sera plus qu’une partie de l’expression filmique. Je crois que les écrans de télévision vont devenir de plus en plus grands. Il va y avoir osmose complète entre les deux".

3. Dictionnaire Hitchcock (Larousse, 2007) et Définitivement Belmondo (Larousse, 2017), deux titres indépassables pour une connaissance approfondie de chacun.

4. Sans oublier les plaisantes "divagations" dont il nourrit régulièrement Jeune Cinéma.

5. Même si on peut chipoter sur le classement orthographique qui range à la lettre T tous les films étrangers commençant par The (alors qu’ils doivent normalement apparaître selon l’initiale du premier terme du titre). Si l’on prend ainsi en compte l’article défini, il faudrait classer alors à L tous les films commençant par La ou Le, ce qui n’est pas le cas dans l’index.

6. Ainsi, notre chère Ophélia, flottant comme un grand lys, est datée de 1961 (début du tournage en décembre) ou de 1963 (sortie en février).

7. Claude Chabrol a adapté pour la télévision deux de ses nouvelles en 1973 (L.B., p.233 ; P.S., p.185).


Rencontre avec Laurent Bourdon et Patrick Saffar.

 

Jeune Cinéma : Pourquoi Chabrol ? Une affection très ancienne pour l’homme et / ou ses films ? Le sentiment qu’il manquait quelque chose à sa bibliographie ? Une simple commande ?

Laurent Bourdon : J’ai eu la chance de rencontrer Claude Chabrol en 2007, lorsqu’il accepta de préfacer mon Dictionnaire Hitchcock. Étant tombé sous le charme du monsieur, j’avais très envie de le retrouver d’une façon ou d’une autre. C’est ainsi que me vint à l’esprit l’idée de consacrer un livre à sa filmographie, intégralement revue, côté cuisine. Encourageant le projet, il l’accompagna tout du long, de l’écriture à la promotion. Ce fut, une nouvelle fois, l’occasion de passer du temps avec lui et avec Aurore, sa femme. C’est en écrivant mon livre sur Jean-Paul Belmondo que, repassant par À double tour et Docteur Popaul, j’ai eu l’envie de m’intéresser à nouveau au bonhomme, d’une façon plus roborative, sans tomber dans l’hagiographie, ni la thèse universitaire. Plutôt une promenade. Nous étions début 2016, je ne pensais ni au dixième anniversaire de sa mort, ni à un éventuel éditeur !...

Patrick Saffar : C’est aux Bonnes Femmes, un de mes films fétiches, que j’avais initialement envisagé de lui consacrer un livre. Jusqu’à ce qu’un éditeur me propose d’écrire un ouvrage consacré à ses films. L’occasion était pour moi inespérée de me pencher sur l’œuvre entière (hormis quelques téléfilms que je n’ai pu voir) d’un cinéaste admiré depuis fort longtemps. Sans doute faut-il remonter à l’enfance - Que la bête meure, découvert à la télévision, et qui m’avait profondément marqué -, puis à l’adolescence - le goût pour le genre criminel - pour expliquer l’attrait durable que l’œuvre chabrolienne a, depuis lors, exercé sur moi. Je pense avoir été assez tôt frappé, dans ses films, par un mélange plutôt inédit de sérieux (dans la forme) et de désinvolture (dans le ton). Ce mélange, j’ai deviné peu à peu qu’il devait correspondre à une vision du monde extrêmement personnelle qui avait su évoluer avec le temps. Une vision assez prégnante pour que je me prenne à rêver de la partager. Ainsi en va-t-il souvent de nos cinéastes de chevet.

J.C. : Vous avez choisi une approche analytique plutôt qu’une approche transversale. Parce que cela vous semblait être la meilleure méthode ?

L.B. : Mon travers (assumé) étant, comme toujours, de vouloir tendre à l’impossible exhaustivité, l’approche analytique - que je qualifierais plus modestement d’approche chronologique - me semblait plus logique et aussi, je l’avoue, plus facile. Je donne tout ce que j’ai rassemblé sur un film, sur un téléfilm, sur un événement biographique… et je ramasse mes petites affaires pour passer à la suite. J’ai l’impression que se balader transversalement dans la vie et l’œuvre de Claude Chabrol - cinquante-sept films, comme Hitchcock, trente-quatre articles aux Cahiers du cinéma, vingt-quatre téléfilms, trois mariages, deux pièces de théâtre - est une gageure que je ne me sentais pas capable de relever autrement que par un texte exagérément touffu, voire confus. Je m’y serais perdu et, qui plus est, j’aurais imposé aux lecteurs une grille de lecture - la mienne - de l’œuvre. Ce n’était vraiment pas mon but. Ce qui ne m’empêche pas, de temps à autre, de proposer quelques rapprochements, sans doute plus anecdotiques que véritablement analytiques, par exemple entre Les Bonnes Femmes et La Cérémonie, Que la bête meure et Masques.

P.S. : L’approche analytique me permettait avant toutes choses de privilégier certains aspects de la mise en scène chabrolienne, peut-être un peu négligés par la critique. C’est cette approche par le détail qui me paraissait propre à rendre compte de l’essentiel : ce regard très particulier posé par Claude Chabrol sur le monde. De plus, grâce à l’approche titre par titre, je pouvais prendre en compte l’intégralité de ses films, y compris les plus improbables ou réputés tels. J’essaie ainsi de faire deviner en quoi même ces derniers participent de cette "vision du monde" du cinéaste. L’idéal critique, s’agissant de l’univers d’un auteur, serait donc de n’être ni trop près, ni trop loin.

J.C. : Plusieurs ouvrages, d’ailleurs peu nombreux, ont jadis lui ont été consacrés. Qu’est-ce que ce fait a constitué pour vous ? Une base de départ, une gêne, un modèle (ou un anti-modèle) ? Aucune importance ?

L.B. : En effet, peu nombreux sont les livres qui lui ont été consacrés - en dehors de ceux qu’il s’est consacrés à lui-même. Ils ne furent, pour moi, ni base de départ, ni gêne, ni modèle, juste, pour certains d’entre eux, source d’informations supplémentaires. Ainsi ai-je puisé plusieurs citations dans le Claude Chabrol de Guy Braucourt (Seghers, 1971) et dans La Traversée des apparences de Wilfrid Alexandre (Le Félin, 2003). En revanche, je me suis bien gardé de me plonger dans les productions universitaires décortiquant son œuvre, plan par plan. On peut parler d’anti-modèle ! Évidemment, les livres à lui consacrés et (plus ou moins) écrits par lui - notamment Et pourtant je tourne et Un jardin bien à moi - sont devenus mes inséparables livres de chevet durant les quatre années que dura l’écriture. Même si les infos que l’on y trouve méritent parfois vérifications, enquêtes, voire contre-enquêtes. N’oublions pas la phrase qu’il mit, lui-même, en exergue de Et pourtant je tourne  : "Ce livre a été conçu au gré de l’humeur, à la paresseuse".

P.S. : J’ai lu la quasi-totalité des livres qui lui ont été consacrés (et pas mal d’articles), afin d’éviter les redondances. Certaines de ces études m’ont paru excessivement "thématiques", quand elles ne reconduisaient pas le cliché du cinéaste de la bourgeoisie de province - mais n’est-ce pas un cliché de vouloir dénoncer ce cliché ?-. En fait, je me sens particulièrement proche des récents ouvrages parus en anglais sur le cinéaste, dans la mesure où ils n’omettent pas l’aspect visuel, auquel Claude Chabrol lui-même était très attaché. Pour moi, l’analyse doit partir de la sensation pour arriver à l’idée. L’abondance des illustrations que comporte mon livre permet, je l’espère, de donner une idée de cette approche.

J.C. : Quels ont été vos rapports, en cours d’écriture, avec votre sujet ? Un intérêt grandissant, une fixation pénible, une indigestion, une fascination renouvelée ? En fin de course, votre image de Chabrol a-t-elle évolué ou était-il pour vous le même personnage qu’au départ ?

L.B. : Si, en effet, durant les deux ou trois derniers mois - sur quarante-huit -, j’ai éprouvé comme une légère indigestion, j’avoue avoir ressenti durant toute l’écriture de ce livre un intérêt grandissant pour le bonhomme dont je me suis senti de plus en plus proche - et pas seulement gastronomiquement parlant ! Son besoin de construire une œuvre comme un maçon construit un mur, avec beaucoup de pierres / films pas toujours parfait(e)s, pas toujours très bien aligné(e)s, mais que l’on jugera une fois le mur / l’œuvre achevé(e), est devenue pour moi une évidence et l’explication d’une incompréhensible filmographie particulièrement erratique où des "films-impôts", comme il qualifiait ses productions alimentaires jamais reniées, cohabitent avec d’authentique chefs-d’œuvre. Il déclara lui-même : "Cette épouvantable prétention qui consiste à ne vouloir faire que des chefs-d’œuvre me rend malade. Entre les types qui, dans mon genre, ont fait quarante-cinq films, et ceux qui, dans le même temps, en ont fait dix, la proportion de bons films est la même. Donc, ce sont eux les couillons". J’ai du mal à séparer l’image que je me fais de lui aujourd’hui, de l’image que je m’en faisais hier. J’étais alors admiratif de sa simplicité, de sa gentillesse, de son humour et de son immense culture - "La culture n’est pas la connaissance, c’est la connaissance assimilée, ce qui est plus compliqué". Si ces qualités sont, pour moi, toujours intactes, son image a sans doute évolué, maintenant que j’en sais un peu plus sur sa vision de l’existence, de la société, de la politique, de la religion et, enfin, sur sa recherche du bonheur qui, pour lui, ne peut se trouver que dans la lucidité : "Plus je vois les choses telles qu’elles sont, plus grand est mon bonheur".

P.S. : J’ai le sentiment que, lorsqu’on écrit un livre ou un article, on est (ou on devrait être) plus ou moins "obligé" de se persuader de l’intérêt de son sujet. S’agissant de Claude Chabrol, je connaissais presque tous ses films, que j’ai revus pour l’occasion, et leur nouvelle fréquentation m’a convaincu que j’étais en présence d’un véritable artiste, à la fois modeste et ambitieux. Un artiste dont seule l’ampleur de l’œuvre permettait de prendre la mesure. En fait, plus j’avançais dans la rédaction, et plus je me passionnais pour mon sujet, désireux que j’étais de voir confirmer mes quelques hypothèses sur son univers.
En même temps, j’aurais voulu que l’œuvre ne se termine jamais. J’ajoute que l’écriture du livre m’a fait d’autant plus regretter de ne jamais l’avoir abordé en personne, alors que je l’ai croisé plus d’une fois. Ceci étant dit, je reste convaincu de l’autonomie de l’œuvre par rapport à l’homme.

J.C. : Comme disait le poète : "Et s’il était à refaire / ce chemin je le referais". Et vous ? Dans ce cas, l’ouvrage serait-il le même ? Aucun regret, le sentiment de n’avoir pas suffisamment creusé un aspect ?

L.B. : D’abord, il me faudra laisser passer un certain temps avant que je me tourne à nouveau vers lui, sa-vie-son-œuvre. Je suis passé très près de l’overdose (ou plutôt de l’indigestion), donc, pour l’instant : Niet ! Par ailleurs, il est peut-être un peu tôt pour avoir un regard constructif sur ce travail, mais, si je le refaisais ce chemin, je ne changerais pas la forme générale, c’est-à-dire : un "film par film", précédé d’une chronologie avec présentation de tous ses articles aux Cahiers. Un regret tout de même : avoir toujours remis à plus tard l’ouverture des cinquante-deux dossiers d’archives conservés par la BiFi. Puis d’en avoir été empêché par le premier confinement et par la date limite de remise du manuscrit. Maintenant, d’ici à me lancer dans un "Absolument tout Chabrol"... patience ! Contrairement à beaucoup d’autres, mon éditeur ne m’a jamais demandé de raccourcir mon texte, apparemment pas effrayé par son embonpoint final. D’autre part, après avoir lu les trois quarts du manuscrit, il m’a dit : "Je ne sais pas qui ce livre va pouvoir intéresser, mais si je ne l’édite pas, on ne le saura jamais !". J’avais trouvé cela assez plaisant.

P.S. : Oui, je le referais et plutôt deux fois qu’une. Si j’ai un regret, c’est de ne pas avoir développé davantage certains textes, en particulier pour les films du début, alors que j’ignorais le format final du livre. J’espère avoir fait œuvre personnelle, dégageant les motifs chabroliens qui résonnaient le plus en moi. Mais, par là même, j’ai peut-être un peu négligé certains thèmes plus évidents, et habituellement repérés par la critique, comme la bourgeoisie, le couple, le crime...

J.C. : Un film parmi tous que vous chérissez particulièrement ? Pas forcément le meilleur forcément, mais celui que vous revoyez avec bonheur ? Et à l’inverse, un insupportable ?

L.B. : Avec bonheur, Que la bête meure, une vraie friandise. En plus de Jean Yanne et de Michel Duchaussoy, vraiment excellents, il y a Caroline Cellier, attendrissante, Anouk Ferjac, bouleversante, Maurice Pialat, massif et inattendu, et même l’étonnante Raymone, l’horrible maman de Jean Yanne et, par ailleurs, veuve de Blaise Cendrars. Je ne peux pas oublier non plus La Cérémonie, dans lequel le regard de Claude Chabrol sur la bourgeoisie est d’une "lucidité jubilatoire et implacable" (comme ils disent à Télérama).
Pour l’insupportable, c’est plus compliqué, il avait tellement dit de mal d’une grande partie de sa production. Disons Dr. M, eu égard, surtout, à son admiration pour Lang. On peut ne pas oublier non plus (pour les oublier justement) : Folies bourgeoises, La Décade prodigieuse et Les Magiciens. Il faut dire que ce dernier est invisible dans une version française, voire dans une version sous-titrée en français. Je n’ai pu mettre la main que sur une version 100% italienne en DVD et une autre sous-titrée… en grec (VHS) En fait, j’aurais dû ajouter un petit chapitre concernant le total désintérêt de Claude Chabrol pour la postérité de son œuvre. Ça le rend plutôt sympathique, mais une intégrale à la Cinémathèque serait bien problématique.

P.S. : J’avoue un faible particulier pour Les Fantômes du chapelier. Je ne me lasse par de le revoir, et de revoir Michel Serrault, et ce d’autant plus (guilty pleasure) que le film a plusieurs fois été considéré comme appartenant à la "Qualité française"...
Celui que je n’aime pas, c’est L’Avarice le sketch des Sept péchés capitaux, dont le scénario et les dialogues sont dus à Félicien Marceau.

Propos recueillis par Lucien Logette
Paris, novembre 2020
Jeune Cinéma n°404-405 hiver 2020


* Laurent Bourdon, Tout Chabrol, préface de François Berléand, La Madeleine, LettMotif, 2020, 680 p.

* Laurent Bourdon, Comme disait Claude Chabrol, La Madeleine, LettMotif, 2020, 112 p.

* Patrick Saffar, Claude Chabrol, coll. Cinéma, Paris / Rome, Gremese, 2020, 224 p.



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