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Eugénie Grandet (2020)
de Marc Dugain
publié le mercredi 29 septembre 2021

par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°410-411, septembre 2021

Sortie le mercredi 29 septembre 2021

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Il n’est certes pas simple de porter à l’écran une œuvre littéraire. On peut penser que le théâtre se prête mieux à l’adaptation filmique que le roman, surtout s’il a en partage des "monstres sacrés" - on pense ici à la trilogie de Marcel Pagnol, supervisée par lui-même. Il arrive, c’est rarissime, que le film soit meilleur que le livre, ce que prouva Jacques Becker avec Le Trou, d’après le roman éponyme de José Giovanni (1). Ou qu’en étant différent de l’original, il soit du même niveau. Ainsi, on croit savoir que Boileau-Narcejac apprécièrent l’adaptation hitchcockienne de Sueurs Froides. Les versions écraniques des romans de Balzac sont-elles aussi convaincantes ? Pas toujours : Ne touchez pas à la hache de Jacques Rivette (2007) valait surtout pour le jeu de Guillaume Depardieu.

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Eugénie Grandet a été illustré par l’image dès l’âge du muet. En 1910, dans une bande de Émile Chautard & Victorin Jasset. Dans une autre, en 1913, signée Roberto Roberti, avec la diva Francesca Bertini. Enfin, en 1921, grâce à la réinterprétation du roman par Rex Ingram dans The Conquering Power, qui visait surtout à valoriser Rudolph Valentino dans le rôle du cousin. Après-guerre, on retiendra l’interprétation de l’héroïne par Alida Valli, en 1947, dans un long métrage de Mario Soldati et celle de Marga Lopez, en 1953, dans une version mexicaine de Emilio Gomez Muriel. Il va de soi que l’œuvre a inspiré les téléfilms des Buttes-Chaumont : celui de Maurice Cazeneuve, en 1956, qui insiste sur le thème de l’amour déçu, puis, en 1968, la dramatique de Alain Boudet, avec Bérangère Dautun de la Comédie Française, et, enfin, l’adaptation de Jean-Daniel Verhaeghe, en 1994, avec un Jean Carmet magistral.

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Le personnage du père est malheureusement estompé dans la version qui nous occupe, qui date de 2020. Le metteur en scène a choisi l’excellent Olivier Gourmet pour ce rôle mais a porté l’accent sur son avarice proverbiale, ainsi que sur son autoritarisme absolu, sans chercher à traduire le caractère complexe tel que décrit par Balzac. Dans le roman, en effet, il ne s’agit pas simplement d’une figure "patriarcale", au sens actuel du terme : le personnage a une dimension shakespearienne.

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Contrastée, machiavélique, calculatrice et inquiétante - à tel point qu’on ne comprend pas toujours les stratégies financières qu’il échafaude. Pour transmettre l’impression d’ennui qui, pour Marc Dugain, est aussi "une façon d’exercer le pouvoir" paternel, la partie musicale da la bande-son est réduite au strict minimum. En revanche, le cinéaste en rajoute sur la noirceur. Il obscurcit l’atmosphère comme l’intérieur du cadre. Les extérieurs sont toujours pluvieux et les intérieurs embués par l’éclairage à la bougie.

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Eugénie est la seule à rayonner. Le réalisateur l’a un peu actualisée à notre sens, en en faisant quasiment un porte-drapeau féministe et, peut-on penser, en s’écartant des intentions de Balzac.

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Dans le film, elle refuse le mariage, contrairement au récit littéraire où il lui est loisible, pour s’épanouir ou donner sens à sa vie, de fréquenter l’église et de s’adonner aux bonnes œuvres. Il convient de souligner la subtilité de l’interprétation de la jeune Joséphine Japy qui parvient à rendre plausible cette relecture du roman.

Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°410-411, septembre 2021

1. Cf. "Prélude à une rétrospective", Jeune Cinéma n°378-379, février 2017.


Eugénie Grandet. Réal, sc : Marc Dugain, d’après Honoré de Balzac ; ph : Gilles Porte ; mont : Catherine Schwartz ; mu : Jeremy Hababou. Int : Joséphine Japy, Olivier Gourmet, Valérie Bonneton, César Domboy, Nathalie Bécue, François Marthouret, Didier Sauvegrain (France-Belgique, 2020).



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