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Un titre, par Bernard Chardère
publié le mardi 3 juin 2014

En 2004, Jeune Cinéma a eu 40 ans.

À l’occasion de cet anniversaire, Bernard Chardère se souvient de sa naissance et de celle de son titre.
Qui ne fut jamais "marque déposée".


De Jean Delmas (1) mon souvenir premier, c’est son sourire, et ses yeux derrière les lunettes, attentifs à l’interlocuteur. Il y avait aussi son souci de préciser les nuances, par "repentirs", comme disaient les peintres, dans un flux… proustien dont je me demandais ce que cela pouvait bien donner avec un micro. Eh bien, en plus fort, la même chose ! quand je l’entendis pour la première fois présenter un film - au Cardinet, si ma mémoire est bonne…

Qu’elle le soit, rien n’est moins sûr ; mais Delmas me fit, ce soir-là, l’effet d’un crooner des ciné-clubs, susurrant à toute une salle ses retouches impressionnistes, pointillistes. "Présentation et discussion" étaient nos champs clos, nos chants du signe : chez des cinéphiles (comme on ne disait pas encore) aussi réticents que nous le professions envers l’Université, quelle ardeur pédagogique ! Il faut dire que l’institution était grandement coupable, à nos yeux, de tarder autant pour enseigner le cinéma.

Optimistes comme nous l’étions, nous ne nous attendions pas au pire !
Prêchant pour notre paroisse, nous semblions des apôtres persuadés que chaque création d’un ciné-club était une pierre pour bâtir la Nouvelle Église : celle du bon, du beau, du vrai cinéma.
Jean Delmas était sur la même ligne que Jean Michel, animateur à Valence d’un important ciné-club, qui rayonnait sur d’autres : nous avions échangé des copies, organisé des tours de présentateurs.
Tous deux n’étaient pas d’accord toujours avec la monolithique Fédération française des Ciné-clubs, si bien qu’après maints débats, ils créèrent la Fédération des Ciné-Clubs de Jeunes, sous-titrée "Jean-Vigo", pour mieux résumer les options. Faire entrer Zéro de conduite à l’école, avec présentations et discussions, c’était en effet tout un programme…

Pour mieux commenter, pour élargir l’audience de certains films que cette nouvelle mouvance, dynamique, pragmatique, voulait promouvoir, l’idée d’une publication se fit jour, de même qu’il fallut une structure pour acquérir des droits non-commerciaux, faire tirer des copies.
Une revue, donc.
Jean Delmas aimait Positif, que j’avais créé en 1952. Le n° 7, consacré à Jean Vigo, était resté en mémoire. Il parut naturel que soit marqué d’un petit "papier" symbolique la filiation avec Vigo dans le n° 1 de…

… Au fait, quel titre trouver pour ce qui devait être autre chose qu’un recueil de "fiches filmographiques" (comme Télé-Ciné), un bulletin modeste (moins riche que Image et Son), plus orienté (que Cinéma 55 et la suite) vers des lecteurs néophytes parfois, mais sans préjugés ni œillères, l’œil et l’esprit à la découverte ?

Alice Chardère (2) se souvient d’un bistrot où nous avons cherché avec un ami portugais qui "travaillait à la fédération", au pied du Sacré-Cœur…

Et moi, d’une lettre où j’expliquai à Jean que, cherchant une traduction à "Cinema Nuovo" (sans doute plus orthodoxes que nous autres en marxisme, Aristarco, Renzi et leurs amis faisaient une revue selon nos vœux), j’avais trouvé, plutôt que "Cinéma Nouveau" : Jeune Cinéma.

Le concept (comme on ne disait pas encore) allant moins vers la jeunesse (des lecteurs) que vers la nouveauté, les trouvailles d’un cinéma à venir, inédit, rebelle, libertaire, jeune, enfin.
Jouer sur les points communs avec les "jeunes" spectateurs des ciné-clubs auxquels étaient proposés des titres méconnus n’était certes pas interdit, mais l’idée-force était d’abord de parler, dans ce Jeune Cinéma, d’autre chose que de cinéma traditionnel, installé dans ses ornières et tenant le haut du pavé : de films véritablement nouveaux, nerveux, contestataires… 

Ce qu’on pourrait laisser entendre d’un seul mot : jeunes.

Ajouterai-je, en codicille, que pour ce qui était d’être jeunes, personnellement (ce qui ne gâte rien), Jean et Ginette (3) - et Andrée (4) - en demeurèrent d’authentiques étalons de mesure, à déposer au pavillon de Sèvres.
Ils pouvaient en remontrer sans effort à leurs élèves, non seulement quant à leurs goûts d’avant-garde, mais pour les choses de la vie : André Breton aurait apprécié leur surréalisme dans le quotidien.
Jean Delmas, emmerdeur de première pour les gens qu’il n’aimait pas, était un convive raffiné, un homme "en marge" comme il faut l’être, épicurien pour lui et les autres.
Le moindre épisode était, pour ce couple modèle, prétexte à une aventure imprévisible : quiconque a, par exemple, abordé, dans ce qui avait des points communs avec un véhicule automobile, une barrière de péage d’autoroute, entre le Festival de Cannes et leur bicoque d’été, n’oubliera jamais pareil assaut, tenant pour moitié de l’attaque des moulins par don Quichotte, pour moitié de la prise de la smala d’Abd-el-Kader avec peut-être un rappel du siège de Berg-op-Zoom.
Avec ces deux-là, on pouvait trouver la vie belle !

À ce point, suis-je éloigné de notre titre - "Dis, Blaise, sommes-nous loin de Montmartre ?" - ce n’est pas sûr…
Il fallait être ni rassis, ni assis, mais poète, pour croire que ce Jeune Cinéma vivrait 40 ans : quel investisseur, quel conseiller de gestion aurait risqué un franc (ancien) sur une survie ?

Il fallait, sous les fous-rires et dans la pagaïe, voir juste et loin.

Delmas fut la condition nécessaire et suffisante pour que cela soit. Avec son sourire. On ne l’a pas dit encore : merci, Jean.

Bernard Chardère
Jeune Cinéma, n°291, septembre-octobre 2004.

1. Jean Delmas (14 décembre 1912-12 mai 1979).

2. Alice Chardère-Yotnahparian (29 juillet 1931-22 juillet 2016).

3. Ginette Gervais-Delmas (1914-1996).

4. Andrée Tournès (1er avril 1921-26 février 2012).

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