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Tourneur, Maurice (1876-1961)
Une vie, une œuvre (1931-1980)
publié le mardi 6 janvier 2015

Maurice Tourneur revisited
par Bernard Chardère
Jeune Cinéma n°344-345, printemps 2012

L’intention de cette "conférence avec projections", comme au temps des lanternes magiques, était de rappeler brièvement qui fut Maurice Tourneur - avant la projection de cinq films, à l’Institut Lumière de Lyon, en début d’année 2012. Salles combles ! Cinéphilie pas morte : le bilan des ciné-clubs est décidément positif.

En 1918, un référendum du magazine de cinéma Photoplay auprès de ses lecteurs désignait parmi les plus grands metteurs en scène : Griffith, Ince, De Mille, Tourneur.
Et l’Annuaire hollywoodien de 1924 : "Maurice Tourneur, l’un des hommes qui ont imposé la personne du metteur en scène à l’attention du public".

Revenons sur ce Maurice Tourneur, assez oublié aujourd’hui : il faut dire que ses films sont difficiles à voir. Merci donc à Pathé, qui a restauré et numérisé cinq copies que la firme produisit dans les années trente.

Il est né à Belleville en 1876, cité Loumière - sinon Lumière… Son père fabriquait des bijoux fantaisie. Le fils apportera pas mal de fantaisie à la réalité !

D’abord, il s’appelle Maurice Thomas. Sa sœur sera actrice, son frère directeur du Théâtre de la Michodière.
Comme il dessine bien, il devient décorateur sans passer par les Beaux-Arts, illustre des livres de luxe puis, après une parenthèse obligatoire comme officier d’artillerie en Afrique, travaille dans les ateliers de Rodin et de Puvis de Chavannes. Il décore des baraques foraines, des rideaux de scène et, en 1900, débute comme acteur dans La Tour de Nesle.

L’année suivante, il est engagé par Réjane, avec laquelle il n’interprétera pas moins de trente-quatre pièces dans une tournée internationale.
En 1904, il est engagé par Antoine comme acteur et régisseur (Julien Duvivier, plus tard, suivra le même chemin). Il épouse l’actrice Fernande Petit, dite Fernande Van Doren et ils ont un fils, prénommé Jacques.

En 1909, il se brouille avec Antoine, collabore avec Abel Tarride au Théâtre de la Renaissance, en compagnie d’autres acteurs, qui comme lui deviendront metteurs en scène de cinéma : Émile Chautard, Léonce Perret, Henry Roussell.

Tourneur commence en 1911 par assister Chautard pour de petits mélos portés à l’écran, d’après André de Lorde ou Gyp.
Pour la firme Éclair, il va diriger l’actrice Polaire, ou sa femme Fernande Van Doren, adaptant Courteline (Les Gaietés de l’escadron), Dumas, Émile Gaboriau, Gaston Leroux.
1914 : c’est la guerre. Maurice Tourneur est envoyé à Fort Lee, dans le New Jersey, pour diriger la production de la succursale américaine des Studios Éclair. Mission : un film par mois.

La période américaine

Tourneur travaillera aux États-Unis de 1914 à 1926, année où il rompt avec Louis B. Mayer et Irving Thalberg parce qu’il n’accepte pas de producteur-superviseur pour L’île mystérieuse d’après Jules Verne. Il retourne en Europe.

Il aura mis en scène plus de cinquante titres, dont certains furent de grands succès, tels L’Île au trésor ou Le Dernier des Mohicans en 1921.

D’autres ont laissé des traces dans l’histoire du cinéma : Woman, qui, comme Intolerance, juxtaposait des époques différentes, Lorna Doone ; The Christian (en français : Calvaire d’apôtre).

Mais la marque particulière de notre auteur, son style propre, hérité de la peinture et aussi du théâtre, enrichi par la collaboration d’une équipe choisie, (1) sa mise en scène, donc, est stylisée, symboliste, dans l’esprit des Ballets russes (l’expressionnisme n’est pas encore apparu).

Ombres et lumières, effets photographiques tendant à la féerie, esthétisme revendiqué :
"Le metteur en scène est l’homme qui crée le film, qui organise son sens, sa dramaturgie. Accordez-lui l’indispensable : donnez-lui de meilleurs sujets, et il fera de meilleures choses. Le metteur en scène et le scénariste sont les véritables créateurs, et l’espoir du cinéma futur".

Et encore :
"Nous ne sommes pas de simples photographes. Nous sommes des artistes. Du moins nous l’espérons. Nous devons porter à l’écran non pas la réalité vraie mais créer des effets qui suscitent des réactions émotionnelles ou intellectuelles… Les décors artificiels permettent de jouer avec les formes et les lumières mieux que l’on ne saurait le faire avec la réalité vraie et donc d’atteindre à une vérité essentielle plus significative que la seule vérité des apparences".

Voilà qui est assez ambitieux, et assez précis, pour 1918 !
Tourneur a déjà donné Trilby d’après Gerald Du Maurier (le romancier de Peter Ibbetson), mais il va pousser vers l’imaginaire, le féerique, vers une "théâtralité cinématographique" avec L’Oiseau bleu d’après Maeterlinck, avec Prunella, transposition d’une pièce de Broadway.
Ou encore avec L’Île au trésor, déjà cité : "Le film le plus avancé quant aux recherches d’expression picturale et plastique tourné aux États-Unis" écrivait Jean Mitry en 1988 (n° 20 de l’Anthologie du cinéma). Avec L’Île des navires perdus ou The Brass Bottle (Le Diable dans la bouteille) - tempête sous un crâne…

"Maurice Tourneur et son décorateur, le génial Ben Carré - écrit Kevin Brownlow - apportèrent à l’écran un degré de beauté rarement atteint depuis (même si L’Oiseau bleu, malgré toute son originalité, fut un échec financier."

Le retour au pays et le parlant

La filmographie américaine de Maurice Tourneur va s’interrompre brusquement.
Il se sépare de sa femme, donne 100 dollars à son fils en lui disant de se débrouiller, et commence à tourner à Paris L’Équipage d’après Joseph Kessel, interrompu parce qu’on lui fait grief de n’être pas venu combattre en 1914.
Tourneur était devenu citoyen américain, mais aussi, a-t-on dit, objecteur de conscience.
Il part… en Allemagne, mettre en scène Le Navire des hommes perdus, avec Fritz Kortner, Gaston Modot, Vladimir Sokoloff et une presque débutante nommée Marlene Dietrich. Il pourra enfin terminer L’Équipage, "l’un des meilleurs films français de la fin du muet".

La seconde partie de la carrière de Tourneur va commencer avec le parlant.

Accusée, levez-vous ! sera un succès, le public étant attiré surtout par les performances des deux interprètes principaux, Gaby Morlay et Charles Vanel.

Tourneur dirige une demi-douzaine de films pour Pathé :

* Au nom de la loi  ;

* Les Gaietés de l’escadron, remake en 1932 de son film de 1913. Jean Gabin tient le rôle de Henry Roussell, qui est cette fois général, aux côtés de Raimu et de Fernandel. Nous sommes bien dans l’histoire du cinéma ! ) ;

* Les Deux Orphelines, ou Obsession

* L’Homme mystérieux, un court métrage - André de Lorde encore, dans le style "surjoué distancé" cher au Grand-Guignol - avec la comédienne Louise Lagrange ("vedette du muet, raconte Carlo Rim, à ses débuts, en 1901, la Cendrillon de Méliès) qui mettra un terme à sa carrière pour rester à ses côtés jusqu’en 1961. Née Louise Vinot à Oran en 1897, elle avait été partenaire de Rudolph Valentino en 1926. Mais n’anticipons pas, comme on disait dans les feuilletons.

Les films de Maurice Tourneur sont inégaux.
Reconnaissons que ses Deux Orphelines ne font pas oublier Griffith, ni son Patriote, Lubitsch.
Mais L’Équipage, nous l’avons dit, Accusée, levez-vous !, Au nom de la loi (avec une spectaculaire arrestation des trafiquants par la police) retiennent l’attention, et plus encore quatre titres qui nous mèneront jusqu’en 1940 : Justin de Marseille, Avec le sourire, Katia, Volpone.

En bref :

* Justin de Marseille, où le scénariste Carlo Rim retrouve la verve de Pagnol, est indéniablement une redécouverte à faire : ne manquez pas ce néoréalisme ironique.

* Avec le sourire, d’après Louis Verneuil, avec Maurice Chevalier, étonne par l’amoralité de son cynisme.

* Katia "mérite d’être retenu par les historiens du cinéma" (toujours d’après Mitry). C’est un mélodrame somptueux du prolifique Jacques Companeez, avec Danielle Darrieux.

* Quant à Volpone - scénario de Jules Romains et Stefan Zweig, d’après la pièce élisabéthaine de Ben Johnson - ses brillantes variations de cinéma autour du théâtre sont magnifiées par les interprètes : Harry Baur, Louis Jouvet, Charles Dullin, Fernand Ledoux.

L’Occupation

Maurice Tourneur a donc ajouté à sa filmographie une quinzaine de films parlants, français, lorsque survint la Seconde Guerre mondiale. Il va encore en signer cinq à la Continental.

Ouvrons une parenthèse sur cette "collaboration".

Il a été dit que Alfred Greven, patron de la société allemande, avait un moyen de pression sur Tourneur, dont la femme - sans doute Louise Lagrange, son ex-épouse, mère de leur fils Jacques, qui aurait gardé sa nationalité américaine ? - avait été placée en résidence surveillée à Vittel.

"J’ai su - racontait Jean Aurenche, dans Positif n° 168 – que Greven était en relation avec les Américains pendant toute la guerre". Ayant lu dans l’excellent Le Cinéma dans le sang (2) que Jean Devaivre lui avait parlé de Tourneur dont il fut l’assistant - Tavernier s’en est inspiré dans Laissez-passer -, le mieux était d’appeler appelé Bertrand, l’intermédiaire incontournable des chercheurs et des curieux en érudition cinématographique. En effet : Devaivre s’était souvenu d’un Tourneur très affecté par cette arrestation, au point de ne pas pouvoir terminer le film en cours ; c’est lui, Devaivre, qui le remplaça.

Et encore : qu’il habitait sur une péniche amarrée au pont de l’Alma, ce qui lui permettait, quand un film s’annonçait, d’aller s’ancrer devant le studio prévu - tous les studios parisiens étaient construits le long de la Seine.
Aussi de son exigence technique : s’il avait vu au petit matin des ombres allongées, il voulait qu’on refasse les mêmes sur le plateau…
Un point important : il était apatride, titulaire d’un passeport Nanssen.

Cinq films donc à la Continental… dont trois (La Main du diable, Le Val d’enfer, Cécile est morte) sur des scénarios de Jean-Paul Le Chanois.

Le premier est communément tenu pour une œuvre majeure : pacte avec le démon, phantasmes picturaux.
Mais une vision récente du Val d’enfer - grâce à Raymond Chirat dans son anthologie des années 40 à l’Institut Lumière - nous a étonnés : entre Ossessione et Grémillon, du meilleur cinéma.
Il faudrait pouvoir porter un regard contemporain sur notre acteur méconnu, qui, au lendemain du conflit, signe encore Après l’amour et, avec Simone Signoret et Danièle Delorme, Impasse des Deux-Anges.

Et puis…

En 1949, un accident d’automobile fit, qu’amputé, il garda désormais la chambre, traduisant des polars américains pour la Série Noire, jusqu’en 1961. Il disparut en 1979, à 85 ans. Personne, semble-t-il, n’alla jamais l’interviewer…

Tourneur, Jacques

Encore quelques mots, cette fois à propos de son fils Jacques.

Nul doute que le merveilleux de L’Oiseau bleu ne l’ait influencé, même s’il intéressera davantage au fantastique qu’à l’invisible.
Jacques assiste son père dès 1924. En 1929, il le rejoint à Berlin, où il épouse une comédienne.

Au début du parlant, il est son assistant et son monteur à Paris, puis met en scène quatre films (de commande) avant de regagner en 1935 Hollywood, où il tourne des courts métrages, des Nick Carter (la MGM avait acheté les droits de 1250 histoires de Nick Carter !).
Jusqu’à Cat People (La Féline) avec Simone Simon, que suivront I Walked With a Zombie (Vandou), The Leopard Man (L’Homme léopard), puis Out of the Past (La Griffe du passé), Berlin Express, Night of the Demon (Rendez-vous avec la peur)

Lorsqu’il devra travailler pour la TV - "C’est contre tout ce en quoi je crois", disait-il, non moins esthète que son père - il reviendra en France en 1966, heureux de se réfugier dans la solitude près de Bergerac.
Il y mourra dix ans plus tard, redécouvert par les jeunes cinéphiles parisiens, mais sans avoir pu refaire un film.
Se reporter au magnifique ouvrage, superbement illustré, de Michael Henry Wilson, Jacques Tourneur ou la magie de la suggestion (3)

Une conclusion sur Maurice Tourneur ?

Dans les premiers films, y compris Cabiria, les plans se succédaient sans montage : les choses n’étaient pas "mises en scène", mais seulement montrées.

Tandis que Griffith faisait découvrir au monde le montage comme langage, Tourneur révélait au public américain l’expression esthétique, les valeurs picturales de l’image.

"Prunella et L’Oiseau bleu, ont écrit les historiens américains, innovèrent dans leur exécution à l’écran : éclairages, décors, costumes, mise en scène…"
Les mêmes constatent que Tourneur est moins sentimental, moins "signifiant" que Griffith : son apport est plutôt dans le style, la composition, l’atmosphère, la beauté visuelle créée par la caméra.

Nous parlons là du Tourneur américain, celui du muet - Griffith / Ince / De Mille / Tourneur…

Le Tourneur français a fait des films intéressants, voire importants ; non des chefs-d’œuvre, sans doute, mais il sait parler le langage des plus grands cinéastes.

En 1948, il eut été cruel de lui rappeler son fier Art poétique de 1918.

Il mérite en tout cas que l’on cesse de répéter "un bon ouvrier de l’écran, dont la réputation est tout à fait usurpée" (Bardèche et Brasillach) sans avoir vu ses films. C’est la grâce que je nous souhaite, que nous lui souhaitons.

Bernard Chardère
Jeune Cinéma n°344-345, printemps 2012

1. Les décorateurs Français Ben(jamin) Carré, avec lequel il fit trente-cinq films, et André Ibels, l’opérateur Van der Broek - qui sera emporté par une lame lors d’un tournage -, son assistant Clarence Brown, futur réalisateur, le scénariste Charles Maigne. Parmi les interprètes : Clara Kimball Young, Lon Chaney, Wallace Beery, Richard Dix.
Et Mary Pickford ; avec "la petite fiancée de l’Amérique", il fut question de mariage. Mais, disait la critique, "l’héroïne est la caméra de Maurice Tourneur, plutôt que Mary Pickford".
Ajoutons que Tourneur était parvenu à créer une compagnie de production indépendante, distribuée par Paramount.

1. bis. Sur Maurice Tourneur et ses techniciens, bibliographie restreinte. Voir au moins la mise en ordre et en photographies dans l’ouvrage de Dominique Lebrun, Paris-Hollywood. Les Français dans le cinéma américain, Hazan, 1987.

2. Bertrand Tavernier, Le Cinéma dans le sang. Entretiens avec Noël Simsolo, Écriture, 2011. À recommander sans réticences.

3. Michael Henry Wilson, Jacques Tourneur ou la magie de la suggestion, Centre Pompidou, 2003.

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