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40 ans de couvertures de Jeune Cinéma, par René Prédal
publié le jeudi 5 juin 2014

Figurer en Une d’une revue, pour un film, un artiste, quel sens cela a-t-il ?
Est-ce une préférence ? une consécration ? Un devant de scène, même éphémère ?

En fait, le choix de la Une dépend souvent du hasard et de la nécessité.

En 2004, René Prédal, à partir d’une analyse de 40 ans de Unes de la revue , révèle une "ligne" de Jeune Cinéma.

Depuis longtemps on sait que la forme influe sur le sens du texte ; les mots ne veulent pas dire la même chose prononcés, filmés, écrits en gros ou en petit, selon le support, sa surface ou sa couleur : "le message, c’est le medium" disait Marshall Mc Luhan.
Et la photo donc ? Surtout si elle est à la Une, de surcroît d’une revue de cinéma. Il est évident qu’elle en dit davantage sur la revue que sur le film représenté, l’acteur ou le metteur en scène. Tout rédacteur en chef connaît à chaque livraison, au dernier moment, les affres du choix de ce qui sera affiché à la Une. La facilité semblerait conduire à mettre tout simplement une photo relative au dossier, analyse ou entretien, qui occupe la plus grande place à l’intérieur. Mais en fait, c’est aussi un choix, le sur-choix du surlignage : flirtant avec le numéro spécial, on affirme que c’est l’événement (du mois) en doublant le sommaire dont néanmoins ont déjà été extraits les éléments principaux pour les mentionner également sur la couverture. D’où l’envie, parfois, de mettre autre chose. Mais alors quel type d’outsider ? Va-t-on contrebalancer le dossier ou indiquer carrément une autre orientation ?

On le voit, tenter d’esquisser quelques pistes de lecture en considérant les photos de la Une n’est pas la même démarche que de faire l’histoire de la revue à partir de l’index ou, mieux encore, de la relecture de près de trois cents numéros. Mais, alors que cette prise en considération des goûts et des positions passées comme présentes de Jeune Cinéma est un souci constant de chaque rédacteur et de tout lecteur ["Tiens, ils défendent le nouveau film de ce cinéaste alors qu’ils avaient descendu le précédent ! Ha mais bien sûr, c’est cette fois tel critique qui a écrit l’article alors que la dernière fois c’était tel autre !"], la ronde des photos de couverture risque de moins retenir l’attention des fidèles abonnés, généralement plus friands des détails textuels du contenu argumentaire. Et pourtant, on ne voit justement que cela dans les kiosques ou maisons de la presse et cette sorte de musique de générique donne plus d’une fois le ton ou même, disons-le, la couleur de la publication, d’autant plus que JC est toujours, après quarante ans, la seule revue à demeurer en noir et blanc !

Photo, maquette, sommaire
Jeune Cinéma à la Une

Quand sort le premier numéro en septembre 1964, JC. est la revue la moins chère et la plus petite (format, nombre de pages). La maquette de couverture, due à Max Schoendorff, est aussitôt remarquée : les adversaires parlent de faire-part de deuil, mais ils sont plus nombreux à louer la belle sobriété d’un graphisme original, d’ailleurs plus sophistiqué qu’il n’y paraît : le noir et blanc (comme encore l’essentiel du cinéma de l’époque), le déroulant noir à gauche (semblable à un générique indiquant les points forts du sommaire), le liseré noir (telle l’obscurité de la salle faisant ressortir la lumière blanche de l’écran)… et pas de photo, alors que toutes les autres revues en ont.

Moins de deux ans plus tard - n° 15, mai 1966 -, une photo pleine page apparaît en Quatre de couverture : gros plan de Jana Brejchova dans Du courage pour chaque jour d’Evald Schorm. Le film est présenté à la Semaine de la Critique du festival de Cannes qui se déroule alors que le numéro est déjà imprimé. Le compte rendu de la manifestation - JC soutiendra toujours chaleureusement la S.I.C. - ne figurera donc que dans le n° 16, mais le film de Schorm vient d’être acquis par la Fédération Jean-Vigo, et cette photographie constitue donc un signal fort envers le cinéma tchèque auquel JC avait déjà consacré un "spécial" ( n°3-4, décembre 1964-janvier 1965). Que le visage évoqué par la célèbre formule du Printemps de Prague - "un socialisme à visage humain" - soit celui de la séduisante Jana Brejchova, dans un film d’une lucidité par ailleurs très noire, symbolise assez bien le type de cinéma artistiquement et politiquement ambitieux défendu par la revue.

Seconde entorse à l’absence de photo, la Quatre de couverture du n° 26, de novembre-décembre 1967, est un montage de trois clichés de L’Authentique Procès de Carl-Emmanuel Jung de Marcel Hanoun surmontés de la formule "Films en quête d’un distributeur…". Le S de films est-il une coquille ou l’annonce d’une série à poursuivre (ce qui ne sera pas le cas) ? Curieusement, il n’est pas question de l’œuvre à l’intérieur de la revue et la première analyse d’un film d’Hanoun ne sera publiée que cinq ans plus tard (Le Printemps, n° 61, février 1972). Il s’agit en tout cas d’attirer l’attention sur un film indépendant, expérimental mais politique et non abstrait, cas rare d’une avant-garde à la fois rouge et blanche.

La surprise viendra du n° 38, avril 1969, par un rajeunissement de la maquette (qui perd son liseré noir) et l’ajout d’une photo au centre et à droite : Nazarin reçoit un coup de botte de la soldatesque, introduisant un dossier Buñuel. La couverture compose ainsi un agréable ensemble géométrique de lignes (toutes horizontales ou verticales) et de surfaces (claires/foncées) joliment décentrées. Cet aspect restera pratiquement inchangé plus de vingt ans. C’est à peine s’il faut noter, à partir de janvier 1982, n° 139, la mention sous la photo de deux ou trois éléments importants du sommaire (qui subsistera d’ailleurs, davantage détaillé, toujours dans la bande gauche jusqu’à l’été 1997, n° 243). Une légère augmentation du format en février 1992, n° 213, ne changera pas vraiment la structure générale. Mais la graphie du titre minore "jeune" au profit de "cinéma", dernier adieu pour initiés à la Fédération Jean-Vigo des Ciné-Clubs de Jeunes à l’origine de cet adjectif trop souvent mal compris, comme s’il traduisait une préférence donnée au cinéma nouveau par rapport aux œuvres classiques, ce qui n’a jamais été l’intention de personne.
La surface de la photo se trouve en outre sensiblement agrandie et elle le sera encore beaucoup plus en été 1997, n° 244, où un plan de Dodsworth (William Wyler, 1936) occupe à la fois la Une et la Quatre. À partir de cette date, la couverture est plus variée : photo pleine page, retour à des bandes blanches en haut et en bas, titre décalé vers le milieu de la surface, personnages du film découpés sur fond clair, photo détourée… La seule constante est assurée par la date en haut et le numéro en bas sur petits à-plats noirs, la tendance générale étant à une mise en valeur très travaillée de la photographie.

Dès l’été 1982, JC avait en outre commencé à placer aussi de temps en temps une photo en Quatre de couverture, mais subsistent encore longtemps des Quatre blanches, proposant le bulletin d’abonnement ou une publicité pour des Rencontres et Festivals. Les choses se stabilisent fin 1990 et le verso de la revue devient systématiquement illustré.

D’abord avec des films distribués par Ciclop Films (distributeur maison), notamment deux fois Cité des douleurs de Hou Hsiao-Hsien. Il ne fait aucun doute que le film taiwanais aurait sans cela fait la Une. Mais assez vite apparaissent des clichés titrés "Pour le plaisir des amateurs" assortis d’un numéro en chiffres romains, constituant une série ouverte, variée, ni "auteurs" ni politique, mais très marquée "actrices" : Maria Félix, Martine Carol, Dany Robin, Gene Tierney, Marlene Dietrich, Sophia Loren, Stefania Sandrelli et surtout Louise Brooks, symbolisant, à plusieurs reprises, le double aspect patrimonial et glamour comme classique (films des années 30-50) et surréaliste (in et hors cinéma avec photos souvenirs, affiches, dessins…). L’idée de plaisir préside en effet à cette collection loufoque, pataphysique et maniaco-cinéphilique sans équivalent dans les autres revues.

Près de cinquante réalisateurs français

En 35 ans et 252 numéros, on compte 54 couvertures "France" dont une dizaine de patrimoniales (type Renoir, Musidora, Edmond T. Gréville ou Man Ray). C’est l’extrême ouverture de l’éventail qui frappe, puisque plus de 40 cinéastes ne sont représentés qu’une seule fois. François Truffaut, Agnès Varda, Bertarnd Tavernier, Serge Roullet et Marin Karmitz, eux, paraissent deux fois, et seul Alain Resnais trois. Si l’on excepte Roullet et Karmitz, qu’il faut replacer dans le contexte idéologique très spécifique du cinéma des années 70, le triumvirat Truffaut-Varda-Resnais comme représentants de la Nouvelle Vague est intéressant, mais il faut l’assortir du fait que si Louis Malle, Jean-Pierre Mocky et Jacques Demy ont eu chacun droit aussi à une couverture, jamais Jean-Luc Godard, Eric Rohmer, Alain Cavalier, Paul Vecchiali, Claude Chabrol, Jacques Rivette, Michel Deville ou Robert Bresson n’ont été à la Une. Cela ne signifie pas – loin s’en faut pour certains d’entre eux – qu’ils n’ont pas bénéficié d’articles favorables, mais aucune des directions successives de la revue n’a jugé jusqu’à ce jour qu’il faille, même une seule fois, les mettre en exergue.

Certains absents de la génération suivante sont également notables. JC a distingué René Vautier, Patrice Chéreau, René Allio, Claude Miller, Jacques Doillon, Jacques Rouffio, Tony Gatlif, Jean-Jacques Annaud, Marcel Ophuls, Nico Papatakis, Bertrand Blier, Charles Belmont ou même Jean-Pierre Sentier. Mais ni Claude Sautet, ni Maurice Pialat, Jean Eustache, Raymond Depardon, André Téchiné, Marguerite Duras ou Jean-Claude Brisseau.

Quant au cinéma des années 90, Arnaud Desplechin, Olivier Assayas, Jean-François Stévenin, Léos Carax, Robert Guédiguian, Manuel Poirier, Laetitia Masson ou Noémie Lvovsky n’y figurent pas encore, mais il y a eu Chrsitian Vincent, Philippe Faucon et Charlotte Silveira. À nouveau, précisons que la production française n’est pas sous-représentée pour autant. Au contraire, c’est la cinématographie nationale qui totalise le plus de couvertures (pour en rester strictement à notre sujet). Mais on a l’impression que JC. s’est toujours démarqué dans ce domaine de la surévaluation des cinéastes français loués sans réserve aux Cahiers du cinéma (type Rohmer, Téchiné ou Assayas) comme à Positif (Sautet).

Quand il est question de cinéastes confirmés, ce sont des choix raisonnés (Laurent Heynemann ou Jacques Fansten… chacun ses goûts) ; pour les premiers films c’est alors un pari. Or, oui, La Fille de Prague avec un sac très lourd (Danielle Jaeggi, 1977) constituait un bon début et personne ne pouvait penser que rien ne viendrait confirmer. John Lvoff ou Guy Jacques auraient pu, pour leur part, mieux faire par la suite.

De toutes manières, JC pourrait-il à lui seul imposer un cinéaste non soutenu par au moins une ou deux des majors publications telles que Les Cahiers, Positif, Les Inrockuptibles, Libération ou Télérama ? Non, mais notre revue peut justement jouer la différence, c’est-à-dire prendre acte que d’autres jugements de valeur auraient été envisageables. Mettre en couverture constitue une façon de suggérer cette liberté critique garantissant celle du lecteur-spectateur : non pas nier le panthéon cinéphilique que s’attachent à édifier les leaders d’opinions cinématographiques ; les soutenir, même, dans bien des cas, mais glisser modestement quelques autres images, parfois un peu ternes (Christophe Honoré), souvent sympathiques (Bernard Dartigues ou Jean-Pierre Thorn).

Paolo et Vittorio Taviani six fois à la Une

43 Italiens à la Une et des choix beaucoup plus assurés que pour le cinéma français : au lieu d’un Resnais trois fois devançant cinq autres cinéastes deux fois, les Taviani détiennent le record absolu des couvertures JC – six – suivis de trois autres réalisateurs quatre fois à la Une (soit chacun davantage que le seul Resnais) : Pier Paolo Pasolini, Federico Fellini et Marco Ferreri. Marco Bellocchio a trois couvertures ; Ermanno Olmi, Maurizio Nichetti, Vittorio Gassman, Gianfranco Mingozzi et Ettore Scola en ont deux, Scola ayant bénéficié en outre d’un numéro spécial.
De plus, chez les Italiens à l’affiche une fois se trouvent, à côté des réalisateurs attendus (Francesco Rosi, Bernardo Bertolucci, Cesare Zavattini, Mario Monicelli ou Roberto Benigni), une bonne dizaine de metteurs en scènes n’ayant jamais fait la Une d’aucune autre revue française : Valentino Orsini, Marco Tullio Giordana, Mario Martone, Francesco Maselli, Pupi Avati, Carlo Mazzacurati, Gianni Amelio, Fabio Carpi, Sergio Rubini…

Non seulement l’intérêt de JC se porte donc sur cinq ou six auteurs italiens particuliers, mais la revue ne s’est jamais départie d’une curiosité et d’un soutien embrassant l’ensemble de la production transalpine, cette fidélité restant très vive même pendant les décennies noires 1980-1990 où l’on voit la plus grande part de la cinéphilie française se détourner, voire dénigrer tout ce qui se réalise de l’autre côté des Alpes. Dès lors JC assure, pratiquement seul, la défense et illustration d’une cinématographie brusquement et pour longtemps occultée en France.

La revue n’est jamais revenue sur le Néoréalisme : exit de Roberto Rossellini ou Luchino Visconti. Dans la génération immédiatement postérieure, Fellini l’emporte par 4 à 0 sur Michelangelo Antonioni ! Dans le nouveau cinéma italien des années 60 porté par les courants Nouvelles Vagues, Bellocchio est préféré à Bertolucci (souvent associés ailleurs, mais le second alors davantage apprécié que le premier) et surtout Pasolini et Ferreri sont beaucoup plus présents que Rosi. Quant aux frères Taviani, ils matérialisent parfaitement tous les espoirs mis dès la fin des années 60 dans un grand cinéma de gauche où la perfection esthétique le dispute à la finesse politique. La complexité de l’univers d’un Pasolini et d’un Ferreri figure souvent, d’autre part, le modèle d’un univers d’auteur extrêmement personnel et pourtant préoccupé davantage du monde que d’intimité sentimentale individuelle. On ne peut pas aller jusqu’à dire que JC aura aimé le cinéma italien contre la Nouvelle Vague française et sa descendance, mais on sent bien toujours, derrière les louanges aux Italiens, le regret de ne pas trouver en France autant de personnalités fortes et une qualité d’ensemble aussi vivifiante. Ce point de vue n’est évidemment pas inattaquable, mais la politique éditoriale d’une revue gagne toujours à se construire sur des points de vue documentés de cette sorte.

Robert Altman, l’âge d’or hollywoodien et le cinéma indépendant américain

Le cinéma américain est, avec celui de France et d’Italie, le plus représenté (44 couvertures), mais plus que jamais le chiffre global ne saurait être à lui seul significatif. Ainsi, si du début 1970 au début de l’année suivante, on compte cinq couvertures US sur huit, ce sont Claudius (film inachevé de Josef von Sternberg), Buster Keaton, William Hart et Harry Langdon, soit quatre images patrimoniales auxquelles s’ajoute Prologue de Robin Spry, prototype du cinéma indépendant de la côte Est. Il s’agit donc d’un tableau où la production périphérique (le passé et les marginaux du présent) est préférée au centre, le système hollywoodien.
Là, il y a certes quelques engouements comme, en 1986, Out of Africa (n° 173) et On achève bien les chevaux (n° 174) tous deux de Sidney Pollack, mais ce sont plutôt des personnalités inclassables comme John Sayles ou Woody Allen et John Cassavetes (trois fois chacun à la Une) qui sont distinguées, Robert Altman et son regard dévastateur exercé de l’intérieur se taillant la part du lion avec cinq couvertures… juste derrière les Taviani !

En somme, JC offre une vision décalée du cinéma américain : d’un côté une cinéphilie savoureuse, nostalgique de la jeunesse perdue d’un 7ème art légendaire : Louise Brooks, John Huston, Erich von Stroheim, Ernst Lubitsch, Robert Siodmak, Billy Wilder ou Monte Hellman. De l’autre, un cocktail relevé d’expérimentaux (Ernie Gehr), de mythes vivants (Jonas Mekas, D.A. Pennabaker, Richard Leacock) et de sous-marins presque aussi invisibles qu’insubmersibles (Robert Kramer, Nod Buckner, Alexandre Rockwell, Terry Zwigoff… Qui connaît bien les trois derniers ?). C’est une manière plaisante de tourner autour du prétendu incontournable bloc d’une cinématographie qu’il serait aussi absurde de rejeter que d’idolâtrer. JC l’apprivoise et même, d’une certaine manière, se l’approprie.

L’Europe de l’Est, l’Allemagne, Ken Loach et les autres

Passons plus rapidement sur le reste de notre petit planisphère car, on l’aura compris, on trouvera toujours le même type de regard porté juste un peu à côté du cliché qui s’impose ailleurs. Tout le monde a remarqué le goût de JC pour les productions tchèques (dès avant "notre" n° 38 de départ) et allemandes.
Du côté de Prague, Jiri Menzel (deux fois à la Une), Jaromil Jires et Dusan Hanak plutôt que Milos Forman. Quant au cinéma d’outre-Rhin, il voit triompher Volker Schlöndorff (cinq couvertures, comme Altman !) devant Werner Herzog (4) avec deux fois le même film Woyzeck en 1975 et 1980 ! Peut-être ce doublon est-il accidentel et non volonté délibérée, mais il est révélateur de l’amour du cinéma allemand, avec également deux Une à Wim Wenders (dont un numéro spécial). D’autres publications ont élu Reiner Werner Fassbinder (qui bénéficie d’ailleurs d’une couverture JC), mais c’est toutes tendances confondues que notre revue se consacre aux auteurs germaniques, avec un pic en 1978 : Herzog, Schlöndorff, Reinhard Hauff et Margaret von Trotta, soit quatre couvertures sur huit… et un petit détour par l’Allemagne de l’Est (Helmut Dziuba). On sait que l’originalité du jeune cinéma allemand par rapport à ce qui se passe dans les autres pays est qu’il s’étale sur les deux décennies 1960-1970 avec deux générations successives [d’Alexander Kluge et Peter Schamoni à Wenders et Herzog], ce qui explique la longue attention portée au mouvement. JC. a fait de même avec l’Italie : ne pas s’arrêter aux révélations du début des années 60 et soutenir également les cinéastes émergeant par la suite. Mais si la reconnaissance a été consensuelle en ce qui concerne l’Allemagne, JC s’est retrouvé seul à accompagner les Italiens apparus postérieurement. Le penchant pour Herzog confirme en tout cas que la revue ne rejette jamais l’esthétique au profit unique de l’idéologie et Schlöndorff a pu paraître un moment réussir une symbiose comparable, entre les deux dimensions de toute grande œuvre, à celle opérée dans les œuvres des Taviani en Italie. Ainsi pourrait s’expliquer ce qui semble aujourd’hui une sur-représentation de l’auteur de l’adaptation du Tambour.

Certes, Ken Loach (quatre couvertures) ou Andrzej Wajda (trois) sont des auteurs "de gauche", mais ce sont avant tout d’immenses cinéastes (l’un naturaliste, l’autre lyrique) et si aucun autre réalisateur polonais n’a été à la Une, Lindsay Anderson et Peter Greenaway (deux fois chacun) étoffent avec Loach la présence du cinéma britannique. Une vieille complicité avec la pensée marxiste a d’autre part toujours assuré la représentation en couverture de la production soviétique, aussi bien les classiques (Boris Barnet, Lev Koulechov, Abram Room, Grigori Alexandrov) que les contemporains (Serguei Paradjanov, Larissa Chepitko, deux fois Andrei Tarkovski et Elem Klimov). Exceptionnelle dans les autres revues – à part en ce qui concerne Bergman -, l’attention aux films scandinaves est également à relever : outre Norvège (Bent Hamer) ou Danemark (Cristoffer Boe) tout récemment l’an dernier, la Suède a fourni quatre couvertures avec une prime au godardien Vilgot Sjöman (deux fois) par rapport à Bo Widerberg essayant de concilier Bergman et un socialisme militant. Signalons enfin que Nagisa Oshima, Souleymane Cissé et Youssef Chahine ont occupé aussi à deux reprises la Une.

Le cinéma a une histoire : la fonction patrimoniale

JC n’a jamais oublié que la culture constitue la symbiose de la création et du patrimoine. Or la plupart des publications cinématographiques ne se préoccupent presque exclusivement que de la première composante en mettant l’actualité des sorties commerciales au poste de commande. Pourtant la cinéphilie – c’est-à-dire en somme l’amour du cinéma – se nourrit des œuvres d’hier à la lumière desquelles sont évaluées nouveauté et modernité de celles d’aujourd’hui. Il n’y a pas d’exercice crédible de la critique sans connaissance du passé de l’art cinématographique. Dès l’origine, le regard dans le rétroviseur est donc une constante des couvertures de JC. En décembre 1969, Keaton, William Hart avec son cheval Pinto Ben en 1970, Langdon en 1971 et La Chienne de Renoir en 1975. Un film chinois de 1949 signé Zheng Junli (1983), La Jeune Fille au carton à chapeau de Barnet (1984), les frères Prévert, Mitchell Leisen et Henri Storck (1988), Fritz Lang en Allemagne (1989), Boris Vian et Koulechov (1990), Jacques Feyder (1991), Mekas (1992), Man Ray (1993), L’Age d’or et The Kid Brother de 1926 (1994), Room (1995), Gréville, Musidora et La Rue – Karl Grune, 1923 – (1996), un film de Wyler de 1936, G.W. Pabst et Alfred Machin (1997), Paul Strand (1998), un Otto Preminger de 1936 (1999), Lubitsch et Siodmak (2001), le premier Tombeau hindou de Joe May en 1921 (2002)…

En fait, depuis 1988, cette plongée régulière dans les riches heures du cinématographe effectuée en grande partie par l’illustration constitue une authentique politique éditoriale, menée plus sérieusement sur la Une, avec davantage d’humour sur la Quatre, à base de clins d’œil gourmands sur un inventaire à la Prévert plus ou moins hétéroclite et iconoclaste, tour à tour savant et fétichiste, doctement comptabilisé et surtout non muséal. Cela ne saurait dresser un tableau d’honneur, mais se présente plutôt comme un contre-salon des refusés (oui, oui), un jardin secret (mais à partager), un sac à malices plein de surprises cultivant une nostalgie aussi émue que goguenarde. La plus amusante réussite est sans doute un acte manqué qu’on n’aurait pas pu inventer mais que Dada aurait adoré. À la Une du n° 228 (été 1994), un sympathique guitariste assis, style Mexicain en sur-poids, sourit de toutes ses dents : serait-ce Pedro Armendariz dans une série B chantante d’Emilio Fernandez ? Et bien non, car la page 2 précise qu’il s’agit de la Diva de Cinecitta Francesca Bertini (dont il est effectivement question dans le corps du numéro) ! Les amateurs de contre-culture ou de blagues de classes prépas (ce sont souvent les mêmes) apprécieront.

Pour une autre actualité du cinéma

En 1972, Francis Lacassin réunit un certain nombre de ses études sous le titre Pour une contre-histoire du cinéma (éd. UGE, coll. 10/18 ; rééd. Actes Sud / Institut Lumière en 1994). On y pense en revoyant l’ensemble des couvertures, mais, plutôt que de s’inscrire vraiment contre, JC plaide davantage pour une autre conception de l’actualité cinématographique, affichant volontiers des pays producteurs, des films, des auteurs et des genres qui ne sont pas toujours ceux attendus. Sans polémique, ces Une ne concernent évidemment jamais le cinéma "commercial" (JC est une revue d’art exigeante bien dans l’esprit du mouvement ciné-clubs), mais prennent aussi leurs distances avec les stars du circuit Art et Essai comme, par là, avec les couvertures des autres grandes revues cinéphiliques d’actualité (Cahiers, Positif), en radicalisant par l’image un esprit de recherche et de (re)découverte qui donne ainsi une (première ou nouvelle, voire parfois unique) chance d’être visualisées à des œuvres négligées.

On l’a vu, JC excelle à contourner l’arbre qui cache peut-être un peu injustement la forêt. Quand le cinéma du Québec est à la mode, JC, comme tous les cinéphiles, estime Pierre Perrault et Jean-Pierre Lefebvre, mais il met en couverture Claude Jutra et Denys Arcand. Quand c’est au tour de l’Amérique Latine, la revue affiche le Chili au lieu de Glauber Rocha et le Cinema Novo brésilien. Qui plus est, dans ce cinéma chilien, c’est Aldo Francia qui fait la Une à la place d’Helvio Soto ou Raul Ruiz choisis ailleurs, et lorsque la Suisse s’incarne dans La Salamandre d’Alain Tanner, JC propose des images d’œuvres signées Claude Goretta et Michel Soutter.

La question n’est pas de savoir avec le recul qui avait raison – parfois la majorité, dans certains cas celui qui montrait autre chose –, car il s’agit d’une question de réaction immédiate, c’est-à-dire d’information culturelle : entrouvrir une lucarne par le "plus" de la Une, constituer un petit contre-feu, sinon un véritable contre-pouvoir. Il n’y a aucune provocation puisque, à l’intérieur de chaque livraison, l’impasse n’est jamais faite sur le fameux arbre souvent effectivement intéressant ! Mais l’on ne saurait résister au plaisir de reprendre les quelques noms suivants qui ont fait la couverture de JC : Robin Spry (USA, n° 52), Barney Platt-Mills (G-B, n° 97), Jordi Feliu (Esp., n° 133), Adolfo Aristarain (Arg., n° 157), Nod Buckner (USA, n° 161), Uri Barbash (Israël, n° 167), Jean Schmidt (Fr., n° 175), Helmut Dziuba (RDA, n° 179), Charles Lane (USA, n° 196), Alexandre Rockwell (USA, n° 217), Carlo Mazzacurati (It., n° 231), Jos Stelling (Pays-Bas, n° 249), Terry Zwigoff (USA, n° 250), Manish Jhâ (Inde, n° 284) et Christoffer Boe (Dan., n° 285). Selon toutes probabilités, aucun de ces quinze cinéastes, bien que choisis à un certain moment entre des dizaines d’autres, parce que leurs films avaient interpellé avec talent la direction de JC, ne figurera dans une histoire du cinéma d’initiative française (car, espérons, dans leurs pays respectifs, peut-être…). Cette constatation est inquiétante, pose le problème de l’éphémère et du durable et a de quoi faire réfléchir sur les rapports critique-histoire.

Pour terminer néanmoins sur une touche d’humour (noir), disons que le pire est advenu à Bae Yong-Kiu, cinéaste mis en couverture du n° 234 à la suite de la sélection de son film à Venise en 1995. Hélas, l’œuvre a été totalement occultée dans le compte rendu du festival ! Dès lors l’oubli a été doublement assuré, d’autant plus que le titre n’était pas des plus faciles à mémoriser : Gummuna ttang-e hina baecksung. En fait, même en le citant donc à nouveau ici neuf ans plus tard, je ne suis pas certain que tous les lecteurs le retiendront cette fois.
Enfin, bon quarantième anniversaire Jeune Cinéma, et longue vie.
De toutes manières, dans la société "libérale avancée" qui est la nôtre à présent, il ne saurait être question de retraite.

René Prédal
Jeune Cinéma n°291, septembre-octobre 2004

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