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Innocence sans protection (1968)
de Dušan Makavejev
publié le mercredi 5 janvier 2022

par Jean Delmas
Jeune Cinéma n° 91, décembre 1975

Sélection officielle de la Berlinale 1968. Ours d’argent

Sorties le mercredis 3 décembre 1975 et 5 janvier 2022

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Dusan Makavejev a réalisé Innocence sans protection en Yougoslavie, en 1968, aussitôt après Une affaire de cœur. (1) Les deux films sont marqués par la même absence de prétention et la même bonne humeur. "Je pense qu’au cinéma on doit d’abord s’amuser. Je ne crois pas au cinéma sans plaisir", disait-il à cette époque. Effectivement, avec Innocence sans protection, il se fait plaisir et nous fait plaisir.

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Mais il s’engage aussi dans une expérience inédite qui va plus loin que ce plaisir. Le sous-titre dit : "Un bon vieux film trouvé, redécoré et commenté par Dusan Makavejev". Effectivement, ce que nous voyons est bien le premier film parlant yougoslave, tourné et monté un peu à la sauvette, pendant l’Occupation, par l’acrobate très connu (mais alors réduit au chômage) Dragoljub Aleksić, retrouvé après un long oubli, "redécoré" d’abord par quelques touches de peintures sur la vieille pellicule.

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Mais surtout le film est transformé par l’introduction d’un matériel nouveau, à la fois des documents d’une actualité de guerre qui le replacent dans son temps et des séquences tournées vingt-cinq ans après avec les mêmes personnages survivants - et en particulier Dragoljub Aleksik lui-même.

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Entre ces documents - de deux familles différentes, mais documents dans les deux cas et qui distancient par rapport "au bon vieux film" - le film d’origine est un mélodrame plein de bons sentiments, de regards pâmés ou révulsés, et qui, sans doute, était déjà un peu archaïque en son temps. Dès l’origine, il avait un caractère composite, puisque l’auteur avait introduit dans l’intrigue mélodramatique (en coupes franches dont Dusan Makavejev, vingt-cinq ans après, admire la modernité technique) de courtes séquences antérieurement tournées sur ses exploits d’acrobate.

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De sorte que le film devenait l’histoire d’amour de cet acrobate qui vient "par la force de son âme et de ses muscles d’acier" protéger l’innocence de la jeune orpheline Nada des avances indésirables du barbon Petrovitch. C’est ainsi que l’acrobate vole au bout d’une corde par-dessus la rue (dans l’exercice réel de sa profession) pour débarquer à travers une fenêtre (comme personnage de fiction) dans la chambre où le barbon retient la pauvre Nada, et pour la délivrer en le mettant KO.

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Ce mélange a de quoi faire notre joie, et la peinture dont il a été "redécoré" (vert sur un œil, filets de sang rouge sur son visage affalé parmi des coussins bigarrés), le rend plus savoureux encore. Dans sa "redécoration" cependant, Dusan Makavejev s’est gardé de toute intention parodique. S’il y met un peu d’ironie c’est toujours "de l’ironie avec de l’amour". Car il aime le bon vieux film. "Je fus frappé, dit-il, par son caractère naïf et sincère et par ce côté surréaliste qui en fait une authentique œuvre d’art primitif".

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Naïf, surréaliste : on dirait que se renouvelle, entre les deux réalisateurs, le courant de sympathie qui exista jadis entre les Surréalistes et le Douanier Rousseau ou le Facteur Cheval. Dans son apport propre, c’est aussi un "côté surréaliste" que prolonge Dusan Makavejev par la part laissée au hasard dans la création : "Au début. je ne savais pas très bien ce que cela donnerait, ce mélange de séquences d’origines et d’époques différentes. Et puis, peu à peu, j’ai eu la joie de constater que ça marchait. J’ai été de plus en plus libre au montage. Ça s’est développé de l’intérieur, si vous voulez, comme une fleur de pommier qui se change en pomme... En quelque sorte le film s’est fait lui-même. Il n’y avait pas de script. C’est ce qu’on pourrait appeler de l’écriture directe". Ce que nous ressentons confusément et qui sans doute fait le charme de ce film en duo, c’est sans doute la parfaite harmonie entre la voix de Dragoljub Aleksik et celle de Dusan Makavejev, l’un enchaînant sur l’autre, comme la pomme sur la fleur, et la double liberté de leur démarche de créateur.

Jean Delmas
Jeune Cinéma n° 91, décembre 1975

1. Une affaire de cœur. La tragédie d’une employée des P.T.T. (Ljubavni slucaj ili tragedija sluzbenice P.T.T.) de Dusan Makavejev (1967) a été sélectionné à la Semaine de la critique au Festival de Cannes 1967.


Innocence sans protection (Nevinost bez zaštite). Réal : de Dušan Makavejev ; sc : D.M. & Branko Vucicevic ; ph : Stevan Miskovic & Branko Perak ; mont : Ivanka Vukasovic ; mu : Vojislav Kostic. Int : Dragoljub Aleksic, Bratoljub Gligorijevic, Vera Jovanovic, Ana Milosavljevic, Pera Milosavljevic, Ivan Zivkovic (Yougoslavie, 1968, 75 mn).



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