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Une affaire de cœur (1967)
de Dušan Makavejev
publié le mercredi 5 janvier 2022

par Ginette Gervais
Jeune Cinéma n°26, novembre-décembre 1967

Sélection de la Semaine de la critique au Festival de Cannes 1967

Sorties les mercredis 8 novembre 1967 et 5 janvier 2022

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Pourquoi se fait-il que, devant ce film yougoslave, situé à une époque déterminée, dans un lieu précis, on n’éprouve aucun dépaysement, bien plus, on retrouve comme une atmosphère familière ? Au premier abord, c’est une œuvre aimablement anarchiste. Malgré son titre - Une affaire de cœur : La tragédie d’une employée des P.T.T. - , on ne sent pas la tragédie dans ce film éclatant de joie de vivre, même si, c’est vrai, il finit mal, puisque notre héroïne, la demoiselle des P.T.T., termine ses jours au fond d’un puits où l’a précipitée son amant. Dusan Makavejev est parti d’un fait divers : la police sur la piste d’un crime en trouve un autre avec le cadavre d’Isabelle dans le puits. En route, notre metteur en scène a quelque peu oublié le thème primitif. Alors, pour que ce ne soit quand même pas trop triste, dans les dernières images, il nous les montre ensemble, heureux. En fait, l’histoire n’est pour lui qu’un prétexte.

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Pour Isabelle, la joie de vivre, c’est avant tout d’être amoureuse. Elle est hongroise et il y a, paraît-il, en Yougoslavie, une véritable mythologie de la femme hongroise. Elle était sans homme depuis deux bons mois, lorsqu’elle fit la rencontre d’Ahmed, un homme sérieux et raide, membre du Parti, inspecteur d’hygiène et spécialiste de la dératisation. Il vient habiter chez elle, et on les voit évoluer dans son intérieur, volontiers sans voiles. C’est l’occasion pour le metteur en scène de joyeuses trouvailles d’un humour impertinent et leste, Isabelle avec deux berlingots de lait à la place des seins, Isabelle couchée sur le ventre, avec un mignon chat noir au creux des fesses. Les fesses d’Isabelle, on croit les voir, une fois de plus, mais non, cette fois, c’est une pâte de pâtisserie, et on casse même un œuf au milieu. Petits plaisirs du cinéma...

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Mais il y a plus, à côté de représentations combien concrètes, il y a la théorie. Le sexologue chevronné qui disserte doctement sur l’adoration des organes génitaux à travers les âges et la représentation qu’en donnent les peintres. Ainsi la réalité apparaît-elle sous toutes ses faces, et en même temps, dans son contexte. Il y a, chez Dusan Makavejev, une répugnance profonde à isoler un élément de réalité : la dissection, c’est le contraire de la vie. Cette réalité, il nous la montre sous toutes ses faces et à ses différents niveaux, et il se refuse à la couper de ses racines. On suit les personnages dans les menus actes de la vie quotidienne. Dans ce qu’ils voient à la télévision, par exemple, c’est un hommage à Dziga Vertov, mais cela correspond aussi à une réalité yougoslave. On entend la musique de Hanns Eisler, parce que, comme dit le réalisateur, "c’est une musique entraînante, les gens l’aiment bien, elle leur remonte le moral". On suit aussi Ahmed dans sa guerre contre les rats et ce n’est pas indifférent. Il fallait l’entendre expliquer, à sa conférence de presse de Cannes, que, sur la Terre, il y avait trois rats pour un homme, et qu’ici même, au Palais du Festival, ils rôdaient autour de nous, dans les conduites d’air chaud.

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L’amour de la vie pousse le cinéaste à tenter de l’appréhender ainsi dans son unité, et dans ses racines, il ne veut pas l’isoler arbitrairement, il veut lui conserver sa saveur. Art intellectuel certes, et combien intelligent, mais aussi sensuel, on dirait même de goulu, s’il n’était aussi raffiné. Rien d’étonnant à ce que cet appétit s’accommode mal des obstacles opposés par les tabous, ou les catégories habituelles. Non qu’il se livre à sa seule fantaisie, il travaille sur un scénario qu’il reconnaît suivre à 60 %. La marge d’improvisation est encore large, mais la fantaisie n’est pas sans rivages, ce qui nous vaut un récit clair, où même les images qui semblent au premier abord les plus extérieures à ce récit sont en fait au cœur du propos de l’auteur : appréhender la réalité sous toutes ses faces, pour en refaire l’unité et les réanimer.

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Ainsi, liberté à l’égard du thème, jeu désinvolte sur la matière elle-même - le cinéma n’a-t-il pas le pouvoir de rendre beau ce qui est banal, et inversement ? et la vie n’est-elle pas faite de l’un et de l’autre ? - liberté dans la construction. Libertés formelles, qui sont la traduction d’une conscience du relatif -, donc d’une exigence plus rigoureuse de vérité et d’un refus fondamental des préjugés. Tout cela - qui n’est d’ailleurs pas entièrement nouveau - donne un cinéma d’allure très moderne, un cinéma moderne sans demeurés, ni fous, ni délinquants, sans bafouillis comme sans incantations, ouf ! Il peut se passer de cet attirail pour produire ce rythme allègre, ce jaillissement d’idées, ce comique astucieux sans "astuces", cette joie de détruire la bêtise, le conformisme, l’artificiel.

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Car, pour Dusan Makavejev, ce sont là les vrais ennemis. Il n’y a pas de méchants dans ce film, pas même Ahmed le stalinien (il paraît que c’en est un, c’est l’auteur qui le dit) qui donne plutôt envie de rire avec ses airs guindés, et qui est vraiment touchant dans la guerre qu’il mène aux rats. On retrouve, dans ce film libertin, tout le côté positif des Libertins des grands siècles, un optimisme tourné vers l’avenir, fait de goût de la vie et confiance en l’homme, sous l’ironie affectueuse dont il enveloppe ses personnages.

Ginette Gervais
Jeune Cinéma n° 26, novembre-décembre 1967


Une affaire de cœur : La tragédie d’une employée des P.T.T. (Ljubavni slucaj ili tragedija sluzbenice P.T.T.). Réal : Dušan Makavejev ; sc : D.M. & Branko Vucicevic ; ph :
Aleksandar Petkovic ; mont : Katarina Stojanovic ; cost : Jelisaveta Gobecki. Int : Eva Ras, Slobodan Aligrudic, Ružica Sokić, Miodrag Andric, Aleksander Kostic, Zivojin Aleksic, Dragan Obradovic, Rade Ljubisavljevic, Aca Tadic (Yougoslavie, 1967, 79 mn).



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