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L’homme n’est pas un oiseau (1965)
de Dušan Makavejev
publié le mercredi 5 janvier 2022

par Jean Delmas
Jeune Cinéma n°18, novembre 1966 et n°22, avril 1967

Sélection de la Semaine de la critique au Festival de Cannes 1966

Sorties les mercredis 19 avril 1967 et 5 janvier 2022

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Le cinéma yougoslave est en plein mouvement. C’est le mérite du Festival de Poretta Terme (1) de l’avoir fait découvrir en présentant non pas des œuvres isolées dont on ne peut tirer aucune conclusion, mais un ensemble de films qui montre le niveau général et la diversité des recherches d’un cinéma national [...] Dans l’échange de vues, qui intervint après la projection des films entre les représentants (cinéastes et critiques) du cinéma yougoslave et les les critiques d’autres pays, une conclusion paraissait assurée : c’est le niveau de maturité atteint dès maintenant par l’école documentaire du pays. Le mot clef lancé par Ugo Casiraghi (2) dès le départ, était un mot très simple : "le courage". Courage d’un cinéma fortement engagé dans la société, qui n’est ni dogmatique, ni purement descriptif, mais critique et problématique. Vérité des faits, face au mensonge des mots, respect veritable de l’hommme et de la vie face à la respectabilité des cimetières, des couvents ou des textes sacrés. C’est toute l’œuvre par exemple de Krsto Skanata. (3) C’est le même refus de la tromperie des mots qui se manifeste dans le long métrage de fiction L’homme n’est pas un oiseau de Dušan Makavejev (1965), le film qui semble le plus vivifié par ce sang nouveau que le documentaire a apporté au cinéma yougoslave, et ceci malgré les apparences.

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L’intrigue laisse peu espérer : un ingénieur venu dans une petite ville pour remplacer quelques machines et rénover les bâtiments de son bassin minier, homme d’âge mûr déjà, devient l’amant d’une très jeune, très vive, très belle (Milena Dravic) petite coiffeuse provinciale. Quand les travaux sont terminés, on célèbre l’ingénieur avec discours, décoration, symphonie de Beethoven. Pendant ce temps, la fille fait l’amour dans un camion avec un gars plus jeune qui lui a fait oublier l’autre.

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En fait, ce qui donne au film sa richesse - et il n’est pas indifférent que Dusan Makavejev le ressente de même -, c’est tout ce qui se trouve tissé dans cette intrigue.
C’est tout ce décor de chantier, les flaques d’eau, la boue qui, dans leur laideur, signifient pourtant la promesse de bâtisses neuves. C’est l’homme mal arraché encore au passé, buvant, maltraitant sa femme, mais l’homme pour qui le monde nouveau doit être fait et n’est pas fait assez vite, ce merveilleux Barboulovitch, personnage apparemment secondaire mais que son créateur aime plus que tous les autres. C’est le crépage de chignons des femmes sur le marché pour un objet très pauvre (mais pas pauvre de signification), une robe que Barboulovitch a le plus simplement du monde fait passer de sa femme à sa maîtresse.

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Et puis la fête populaire, que très évidemment l’auteur aime aussi, et qu’il place malicieusement en regard du concert de grande musique, écouté avec un respect officiel, cette fête si belle qu’elle n’est nullement caricaturée par Beethoven. Encore une fois, c’est la guerre déclarée au faux respect, à toutes les illusions nobles que peuvent entretenir des hypnotiseurs beaucoup plus dangereux que celui dont le spectacle a ébloui les ouvriers et les villageois.

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En face de cela, opposé au respect des valeurs établies, l’amour de la vie et l’amour du peuple, parce que, lui, il sait vivre. Puisque l’homme n’est pas un oiseau, façon matérialiste de dire que l’homme n’est pas un ange, alors que l’homme soit au moins un homme, même les pieds dans la boue comme Barboulovitch, ce n’est déjà pas si mal. C’est finalement le même humanisme que chez Krsto Skanata, avec ici un ton très populaire, un peu goguenard qui fait qu’on se moque de soi-même, parce que tous les grands mots sont interdits par la règle du jeu, après avoir employé le mot "humanisme."

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L’homme n’est pas un oiseau en France

Après avoir été sélectionné à la Semaine de la critique au Festival de Cannes 1966, et été programmé au Ranelagh, dans la Semaine yougoslave (4), il est bon que le film sorte en salle, en projection régulière.
D’abord parce que dans la percée internationale d’un cinéma national nouveau, l’acteur joue aussi un rôle et que beaucoup de spectateurs français pourront très justement être amoureux de la très belle, très vive, très authentique Milena Dravic qui joue dans ce film le personnage central (avec, peut-être, en contrepoint, le petit peuple yougoslave). Si elle n’a rien d’une diva, elle est vraiment une interprète de classe internationale.

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Ensuite parce que ce film est vraiment "moderne" sans être obsédé par la mode, moderne par la liberté qu’il laisse à chaque spectateur de l’interpréter librement selon son esprit et son cœur. Et enfin, parce qu’il doit être très proche, précisément, du spectateur français par son refus narquois de tous les "hypnotismes" : ceux des vieilles religions, des idéologies neuves, des "beaux-arts" sans sève, de la science sans conscience...

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Cartésien ? Non. Rabelaisien, plutôt. Pas question d’un esprit critique desséché. L’amour de la vie s’exprime par une présence truculente du peuple. Et que ce peuple soit bien le peuple serbe, où la fête paysanne côtoie la reconstruction d’une usine, que le rude fondeur Barboulovic soit une brute, que les deux rivales se battent sur le marché, cela donne à un film une valeur plus universelle que si le film poursuivait, le long des pièces communicantes d’un appartement hypermoderne, le thème soi-disant "universel" de l’incommunicabilité et le problème "éternel" du couple.

Jean Delmas
Jeune Cinéma n°18, novembre 1966 et n°22, avril 1967

1. Le Salon international du cinéma libre de Poretta Terme (1960-1982), créé notamment par Cesare Zavatini, est devenu, en 2002 Porretta Cinema (FCP).
Cf. "Le cinema yougoslave en mouvement", Jeune Cinéma n°18, novembre 1966.

2. Ugo Casiraghi (1921-2006), historien et critique de cinéma italien, a commencé au journal du Parti communiste, L’Unità, et a participé à la création de la Fédération italienne des ciné-clubs de cinéma. Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages.

3. Krsto Skanata (1924-2017) a réalisé une quarantaine de courts métrages documentaires entre 1954 et 1993.

4. La Semaine yougoslave au Ranelagh (30 novembre-8 décembre 1966).


L’homme n’est pas un oiseau (Covek nije tica). Réal : Dusan Makavejev ; sc : D.M. & Rasa Popov ; ph : Aleksandar Petkovic ; mont : Ljubica Nesic & Ivanka Vukasovic ; mu : Petar Bergamo. Int : Milena Dravic, Janez Vrhovec, Eva Ras, Stole Arandjelovic, Boris Dvornik (Yougoslavie, 1965, 81 mn).



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