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J’étais à la maison, mais… (2019)
de Angela Schalenec
publié le mercredi 5 janvier 2022

par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection officielle de la Berlinale 2019

Sortie le mercredi 5 janvier 2022

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Distingué par un Ours d’argent à la Berlinale 2019, J’étais à la maison, mais…, huitième long métrage de Angela Schanelec, cinéaste réputée austère bien qu’elle ait ses aficionados, arrive aujourd’hui sur nos écrans. Le titre, avec les points de suspension du J’ai été recalé, mais… (1930) de Yasujirō Ozu, intrigue, comme s’il s’agissait d’un film de suspense. Attente vite déjouée. Des énigmes, en revanche, Angela Schanelec nous en proposera quelques-unes, dès l’avant-propos, avec son lapin bondissant dans la garrigue, un chien à ses trousses et, après ellipse, le dévorant avant de se coucher aux pieds d’un âne, lequel, impassible, regarde par la fenêtre d’une maison abandonnée. Ce Balthasar n’est pas là par hasard.

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L’histoire proprement dite commence alors. Toujours d’ellipse en ellipse. La trame est ténue : dans un Berlin blême, automnal, un adolescent parti dormir dans les bois retourne chez lui au bout d’une semaine sans plus d’explication. Sa mère et sa sœur cadette sont visiblement déstabilisées. Cahin-caha, la vie reprend. Le trio habite un appartement cossu. On apprendra par la suite que le père, un metteur en scène de théâtre, est mort depuis peu. La mère, interprétée par l’excellente comédienne Maren Eggert (qui jouait dans quatre précédents films de la cinéaste), est enseignante dans une école de cinéma. Elle est la principale protagoniste du film.

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Astrid - c’est son nom - est une femme désorientée. Et la cinéaste s’applique de différentes manières à désorienter ses spectateurs. La narration est labyrinthique, lacunaire, trompeuse, décevante. La réalisatrice nous livre, comme à regret, les pièces d’un puzzle, procède par sauts narratifs quand elle ne dilate pas à l’extrême l’anodin. En rhétorique, on parlerait d’aposiopèse, une figure de style obligeant le destinataire à combler les trous du discours. Au cinéma, cette esthétique de la réticence est somme toute rare quoiqu’on puisse la rapprocher du laconisme d’un Robert Bresson. Au moyen de longs plans statiques, la réalisatrice gèle l’espace et les personnages. Son anti-naturalisme s’appuie, cela va sans dire, sur la diction des comédiens dont les dialogues sont, dirait-on, dissociés des corps.

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Aucun effet lyrique, aucun pathos à la Duras. Du récité, du mécanique, du robotique. Ainsi dans l’interminable séance de négociation autour de l’achat d’un vélo d’occasion avec un vendeur s’exprimant à l’aide d’un laryngophone. La communication est, en règle générale, entravée. La protagoniste en revanche, en dit trop et mal à propos. Sa parole est éruptive, détonnante, voire explosive. Le clou est la scène où, sortant du supermarché, elle rencontre le cinéaste bosniaque Dane Komeljen (dans son propre rôle), dont elle massacre allègrement le dernier film, laissant l’auteur médusé.

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Pour contrebalancer les séquences de la vie quotidienne, Angela Schanelec insère quatre fragments dramatiques. Des écoliers répètent sur un ton monocorde des passages de Hamlet, avec, pour accessoires des couronnes en carton, non dans la traduction, canonique en Allemagne, de August Wilhelm Schlegel, mais dans celle de la cinéaste elle-même et de son mari, le metteur en scène de théâtre Jürgen Gosch. L’effet est surprenant. Les voix enfantines nous font redécouvrir, étrange et familier, le texte. Si par sa lenteur, ses jeux de cache-cache, un maniérisme assumé, Angela Schanelec a pu en irriter plus d’un depuis ses débuts, il faut reconnaître que son univers, fait d’absolue maîtrise et d’une sensibilité d’écorchée vive, est singulier. En outre, ici, le traitement du son est tout à fait remarquable, qui mixe le silence, entrecoupé de bruits naturels, légèrement amplifiés, le brouhaha du trafic, les voix. La seule partie musicale dans la BO se situe vers milieu du récit : c’est le tube de David Bowie, Let’s Dance, sur lequel mère et enfants, apaisés, exécutent une chorégraphie.

Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe


J’étais à la maison, mais… (Ich war zuhause, aber…). Réal, sc, mont : Angela Schalenec ; ph : Ivan Markovic ; cost : Birgitt Kilian. Int : Maren Eggert, Jakob Lassalle, Frank Rosenzweig, Lilith Stangenberg, David Striesow, Dane Komljen (Allemagne-Serbie, 2019, 105 mn).



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