Annecy italien 2005 II
publié le mardi 6 janvier 2015

Annecy italien 2005, 17 septembre-4 octobre 2005, 23e édition

par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°302, mai 2006

Quando sei nato non puoi piu nasconderti… Le film de Giordana est un roman d’éducation.
Un fils de bourgeois de Brescia est confronté brusquement à des clandestins menacés de renvoi au pays d’origine. Au début est décrite rapidement la vie de Sandro, à l’école, en famille, en vacances, très chouchouté par un père encore jeune et un oncle sans enfant. On pense à La meglio gioventu. Une belle séquence a valeur symbolique : l’enfant tombe d’un bateau acheté par son père, sans que ni celui-ci ni son frère ne s’en aperçoivent. La nage, la fatigue, l’appel à une mère lointaine, puis l’abandon lassé, avec une plongée qui n’en finit pas, marque le passage à l’âge adulte.
La suite hésite entre le document et une histoire d’amour. D’un côté, la dénonciation des passeurs trafiquants, de l’accueil bureaucratique, avec une belle séquence à la Brecht - un beau défilé de têtes où chacun décline son nom et sa nationalité africaine, arabe, croate, indienne. De l’autre, l’amour de Sandro pour une jeune Roumaine, Adu : un amour fou, une initiation, et un plan final merveilleux - un banc, la nuit et deux enfants perdus.
Le film souffre de la comparaison avec son précédent. Mais la photo est splendide avec ses jeux d’ombre et de lumière, le mélo, esquivé, éclipsées les scènes à faire. Il faudrait plus de temps. On pense à des notes sur un film encore en chantier.

Avec Nessun messaggio in segretaria de Paolo Genovese et Luca Miniero, la comédie italienne a fait un saut qualitatif.
Dans la Rome du travail, c’est l’histoire de la transformation d’un timide amoureux. Un vieux retraité solitaire qui s’ennuie, aidé d’une écolière (sa mère est préposée aux poubelles) prend en charge le timide et sa mutation.
Un film à la Prévert, façon Pierre, avec immeuble populaire, concierge sadique, fenêtre d’en face avec vue sur les ramasseuses de poubelles. Elles explorent les sacs de déchets, y détectent l’identité des locataires et découvrent une déclaration d’amour dans un sac enrubanné. Des gags à profusion, celui de la transformation, à ne révéler qu’à ses ennemis. Un film sur le besoin de dominer, le sadisme des bureaux, le travail répétitif et en parallèle, sur la solitude, l’amour fou, l’imagination des petites gens, la punition des nuisibles.

Le cinéma vu par le cinéma

Des quatre films dédiés à l’histoire du cinéma, le plus classique était un Omaggio a Vittorio De Sica de Giorgio Treves.
Des extraits des chefs-d’œuvre et de quelques films moins célèbres, commentés par des critiques et des proches. La séquence de la poursuite à bicyclette du bus dans Uomini, che mascalzoni, et le petit chef-d’œuvre du sketch tardif de L’Or de Naples d’un vieux joueur confiné dans sa maison qui joue et parie en perdant avec le fils du concierge. Rondi rappelle la dégradation de son talent après le travail avec Zavattini, son fils Christian, évoque en riant les deux épouses de De Sica, et les deux repas de midi consommés à quelques mètres de distance avec ses deux familles. L’essentiel rappelle les scènes connues mais toujours émouvantes de la promenade à cheval des deux Sciuscia, et le final du Voleur de bicyclette.

Sergio Amidei, ritratto di uno scrittore di cinema, coréalisé par Ettore et Silvia Scola nous fait découvrir un scénariste oublié qui fut à l’origine de presque toute la grande saison de la Résistance à la fin du néoréalisme.
Auteur des films de Rossellini, De Sica, Zampa, Emmer, Pietrangeli, Monicelli, Ferreri, Scola, etc., le portrait d’un irascible bagarreur, esquissé par Giannini qui l’avait interprété dans Celluloïd. Parmi les séquences les plus drolatiques, l’interview de Fellini, encore assistant-scénariste, chargé du jour au lendemain de diriger Alberto Sordi dans Le sceicco bianco alors qu’il n’avait jamais touché une caméra ni un viseur et, à l’époque des collectifs de scénaristes, les leçons de vie données aux plus jeunes en oubliant totalement le sujet à scénariser.

Elio Petri, appunti su un autore, est dû à l’obstination de trois jeunes Toscans, Federico Bacci, Stefano Leone, Nicola Guarneri, séduits, perturbés et marqués à vie par Enquête sur un citoyen au dessus de tout soupçon et découvrant un auteur oublié, effacé, malmené, qu’ils estiment être la plus haute figure du cinéma italien. Dans une première partie, après deux belles citations de Petri, sur le cinéma qui "demande courage et folie", et la fidélité acquise dès l’enfance au monde communiste, un défilé rapide de témoignages.
D’Altman devenu son ami après le sous-titrage italien de ses films, de Bertolucci, avouant avoir toujours voulu l’imiter, de son avocate en proie à la censure, de Florinda Bolkan stupéfaite de la violence de Volonté lui cognant dessus, de Pontecorvo et tant d’autres. Les citations de ses onze films sont commentées brièvement par Jean A. Gili et tirées des plus belles séquences, les errances de Salvo Randone, l’image de son père dans I Giorni Contati, la défense du cinéma de genre avec La Dixième Victime, le point d’orgue sur le terrible et encore impénétrable Todo modo et le désolé et désolant Buone notizie, commenté par Giannini, son interprète.
La fin dénonce le massacre organisé (et partagé avec Pasolini) aux Journées vénitiennes à la projection publique de La propriété n’est plus le vol avec la disparition de ses films et l’échec, la solitude, la maladie et la mort.

Maria Denis, la fidanzata d’Italia, de Gianfranco Mingozzi, rassemble, autour des confidences d’une vieille dame qui fut une star des années 30 et 40, les souvenirs de sa carrière, révèle un secret partagé avec Visconti à la fin de la guerre et encore brûlant.
En ouverture, est évoquée la naissance du cinéma italien. Il fait apparaître en écrans divisés les stars américaines, en couronne de cinq pétales : la Garbo, la Dietrich, la Swanson, Bette Davis, Katherine Hepburn, puis les dive italiennes lancées par la Pitalunga, Pina Penihella, en poses d’opéra.
Après quelques plans rappelant l’aide portée au cinéma par Mussolini, on aborde les années 30 où des actrices en herbe jouent les adolescentes au collège, et où se multiplient secrétaires et demoiselles du téléphone. Maria Denis, elle, crée un emploi inédit, la fille d’à côté. Plus de cinquante films en vingt ans, puis l’oubli. Maria parle de Poggioli et Blasetti, des sœurs Grammatica, de ses projets de vieille dame encore en quête d’expériences. Le sommet du film est atteint quand Mingozzi montre sur un écran vidéo la mort de Mimi dans le film de Marcel L’Herbier que Maria Denis, proche elle-même de sa mort, contemple, subjuguée.

La Mafia à l’écran

Deux films de Marco Amante relèvent du documentaire.

Diario di una Siciliana ribelle, commente et illustre le journal privé de Rita Utria.
Rita est issue d’une famille mafieuse. À 17 ans, traumatisée par la mort de son père et de son frère lors de la guerre des clans, elle décide de dénoncer les assassins. Répudiée par sa mère et son village, elle se cache à Rome, soutenue par le juge Borsalino. Après l’assassinat du juge, elle se sent menacée et pense à se tuer. Suicide ou crime mafieux, on retrouva son cadavre dans la rue.
En 2004, Amante se met en quête de Bernardino Provenzano, porté disparu depuis quarante ans, mais toujours vivant et chef actif de la mafia. Le film, L’ultimo padrino, est documenté et véridique, mais joue souvent de séquences mises en scène. Une dramatisation bien venue, qui donne à l’enquête une tension de thriller. Ce qui est concluant, c’est l’évolution de la mafia qui renonce aux crimes de sang, se mue en entreprise financière et s’est infiltrée dans les milieux politiques.

Paolo Borsalino, de Gianlucca Tavarelli, a été présenté à la télévision sur la chaîne 5, en 2 émissions (184 minutes), avec un record d’écoute.
Une très belle réussite. On suit les enquêtes des juges Borsalino et son ami Falcone, les révélations de Buscetta revenu des USA en repenti et la constitution d’une cellule d’enquête. Tavarelli, en marge du travail de recherche, suit la vie privée des deux juges, surtout celle de Borsalino, dont la fille est malade. Après la mort de Falcone, le drame devient la tragédie d’un homme qui se sait condamné, a peur, mais tient bon. Tavarelli fait monter la tension en montrant les préparatifs de l’attentat, mais ne montre pas la mort.

Hommage à Bologne

Une journée du Festival a été consacrée à Bologne et ses productions. Un phénomène récent, stimulé par les activités de la Cinémathèque, l’enseignement du DAMS, l’implantation de maisons de production intelligentes comme la ITC.

C’est précisément une petite merveille réalisée par un débutant formé au DAMS qui, présenté en fin de festival, a récolté au palmarès quatre prix : E se domani…
Une production de ITT implantée par Beppe Cascatto à Bologne.
Un film hilarant avec une histoire d’amour, de pauvreté, d’amitié. L’un dépense et l’autre, dit l’Avocat, fournit l’argent. L’élément dramatique et drolatique : un hold up où l’agresseur menace de se tuer et les billets s’envolent, une petite entreprise de clefs et autres outils de sûreté devient prospère, des recettes sont englouties dans le don d’une boutique à une jolie ambitieuse, un parcours où tout finit comme il se doit en prison, mais pas pour toujours.
L’atout du film est le jeu de ses deux compères, figés de A à Z dans la même posture, le même visage, le même jeu des yeux, un jeu de marionnettes qui met à feu le comique mais aussi à distance. Caschetto a choisi le scénario, choisi ses acteurs, puis confié le projet à un débutant, Giovani La Parola.

Le programme comportait deux films de jeunes cinéastes : Cavedagne de Bernardo Bolognesi et Francesco Merini, et Il signor Rossi va in Laponia de Bolognesi et Dario Zanazi. Mais les deux films sont conçus, écrits, réalisés, et en partie joués, en collectif.
Cavedagne est un hommage à Bologne. S’y entrecroisent plusieurs intrigues, et une dizaine de personnages, cherchant à travailler normalement mais sans sacrifier leur liberté. Beaucoup d’inventions et un cheminement en zigzag.
Il signor Rossi... est un documentaire, un road movie en roue libre, avec tours et détours en Europe, sans beaucoup d’argent, des nuits en sac de couchage et une immense toile destinée au festival finlandais du Soleil de minuit.

Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°302, mai 2006

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