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Véray, Laurent (livre)
Vedrès et le cinéma
publié le jeudi 14 février 2019

par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°385-386, février 2018

Laurent Véray, Vedrès et le cinéma, Nouvelles éditions Place, 2017.

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"Qui connaît aujourd’hui Nicole Vedrès ?" (1) interroge Laurent Véray en préambule.
Un peu de monde tout de même : les spectateurs du dernier festival Il Cinema Ritrovato (juin 2017) de Bologne, qui ont eu droit à une rétrospective complète, ceux du Festival Lumière en octobre 2017, qui ont pu découvrir Paris 1900 (2) et les lecteurs de Jeune Cinéma (3), ce qui n’atteint pas le million de personnes, mais ne constitue pas le degré zéro de la connaissance. Et Paris 1900 n’est pas un film oublié, entre projections (certes rares) à la Cinémathèque et sur la chaîne câblée Classic encore récemment. Ceci étant dit, un coup de projecteur supplémentaire sur une personnalité aussi riche n’est pas inutile.

Un souci cependant : quoique ayant lu et savouré la presque totalité des volumes qu’elle a publiés, nous n’y avons trouvé aucune trace de poèmes, en vers ou en prose. Certes, on peut considérer que les chatoiements acérés et la musique de son écriture sont de la poésie en marche, mais c’est donner une extension un peu large à la notion. Les Poésies de Lautréamont nous ont montré que le champ poétique ne se réduit pas à une forme, mais il se définit au moins par le désir explicite de l’auteur, et il ne nous souvient pas d’avoir perçu un tel mouvement dans les chroniques de Nicole Vedrès, même si elle a utilisé l’expression "transposition poétique" pour évoquer le rapport mots-images dans son film. Mais ne finassons pas, l’essentiel est ailleurs.

Laurent Véray reconstitue précisément l’itinéraire de la fille de Ludmila Savitzky (première traductrice de James Joyce) (4) et surtout fait découvrir ce qu’on ne connaissait pas, les premières critiques cinématographiques publiées dès 1941 dans Le Rouge et le Bleu, ainsi que la correspondance échangée avec sa mère, conservée dans le fonds Savitzky de l’Imec et porteuse de renseignements passionnants. Et il revient sur la genèse du projet Images du cinéma français, que nous dations de 1945 dans notre article sur Nicole Vedrès, en réalité engagé dès le début 1943. On comprend qu’il ait fallu deux ans à celle-ci pour peaufiner un objet aussi remarquable, auquel Laurent Véray consacre une vingtaine de pages, ce qui est juste, car le livre contient à l’état natif tout ce qui fera la particularité de Paris 1900.

Un Paris 1900 fort bien restitué, conception, mise en œuvre et réception, au long des quarante pages qui constituent le cœur du livre. Le film représente une date charnière, le point de départ d’une autre manière de traiter les images documentaires, qui influencera tout ce qui comptera dans le court métrage des années 50 et 60. Inutile de développer, tout ce qui pouvait être dit l’est ici, et de façon claire et élégante - la pêche aux truismes effectuée plus haut ne ramènera rien dans ses filets.
On regrettera un peu que les autres titres d’une filmographie aussi mince soient sacrifiés - quatre pages pour trois films, d’autant que La vie commence demain (1949) demeure un témoignage de premier ordre sur la pensée d’une époque - mais son commentaire réduit et son montage minimal prêtent moins à l’analyse. En revanche, le brio du commentaire de Amazone aurait mérité un coup de chapeau. (5)

Que demander de plus, sinon une réédition des films de Nicole Vedrès ? Les copies sont en bon état, comme on a pu le vérifier à Bologne. L’ensemble tiendrait sur deux DVD, même en y adjoignant des extraits de ses chroniques télévisées de Lectures pour tous. On a peine à croire qu’aucun éditeur ne soit prêt à tenter une aventure si peu dangereuse. En attendant, l’ouvrage de Laurent Véray est une excellente introduction à cette œuvre précieuse.

Lucien Logette
Jeune Cinéma n°385-386, février 2018

1. Vedrès ou Védrès ? Vedrès sur la couverture de ses romans chez Gallimard, Védrès sur celle de ses recueils de chroniques au Mercure de France.

2. Pour Paris 1900, Nicole Vedrès était assisté par Alain Resnais, et c’est Yannick Bellon qui fait le montage. Le film, sélection officielle en compétition au Festival de Cannes 1947, a obtenu le prix Louis-Delluc 1947.

3. "Nicole Védrès ou le plaisir de l’intelligence", Jeune Cinéma n° 382-383, automne 2017.

4. Si on peut hésiter quant à un accent ou deux pour Vedrès, c’est bien Savitzky et non Savitsky, comme orthographié au fil des pages.

5. Profitons-en pour rectifier la filmographie de la p.117. Le court métrage Amazone (1951) a été co-écrit avec Alexandre Arnoux. C’est Aux frontières de l’homme (1953) que Jean Rostand a co-réalisé avec Nicole Védrès. Par ailleurs, il apparaît, avec, entre autres, Jean-Paul Sartre, Pablo Picasso, Irène Joliot-Curie, Frédéric Joliot-Curie, Darius Milhaud, Daniel Lagache, André Gide, dans La vie commence demain (1949) (sélectionné à la Mostra de Venise 1950).


Laurent Véray, Vedrès et le cinéma, coll. Le cinéma des poètes, Paris, Nouvelles éditions Place, 2017, 120 p., 10 €


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