Annecy italien 2011
publié le jeudi 8 janvier 2015

Annecy italien 2011, 27 septembre-4 octobre 2011, 29e édition

par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°342-343 décembre 2011

Le rendez-vous annuel des Rencontres Cinéma italien d’Annecy est un de ceux auxquels on se rend avec le plus d’intérêt et de plaisir.
D’abord, parce que le panorama, compétition ou avant-premières, concocté par Jean A. Gili, grand ordonnateur avisé, secondé par Sonia Todeschini, est toujours tissé de découvertes et de surprises.
Ensuite, parce que, qu’il s’agisse d’un cadeau des dieux magnanimes ou d’une intervention de l’Office du tourisme annécéien auprès de Météo-France, règne traditionnellement sur l’ultime semaine de septembre qui voit éclore le festival un climat de rêve, prolongeant l’été échu et annonçant sa variante indienne.
Si l’on se réfère au calendrier républicain, les projections ont eu lieu cette année entre le mardi 6 vendémiaire, jour de la balsamine, et le mercredi 14 du même mois, jour du réséda, et les films les plus mémorables ont été vus le jour de l’amaranthe et celui du panais. Comment rêver plus savoureux patronage ? Et malheur aux festivals qui incluent le jour du navet (23 vendémiaire), celui du topinambour (13 brumaire) ou de la nèfle (4 frimaire)…

Comme d’habitude, la compétition était limitée - neuf films - mais triée sur le volet : rien ou presque à négliger dans cette sélection des premiers ou seconds longs métrages de l’année.
Notons que, malgré les difficultés, la crise ayant frappé les biens culturels à l’égal des autres, et le Ministère du même nom (l’équivalent de notre Culture et Communication) ayant réduit ses participations au financement, une trentaine de cinéastes ont pourtant signé le primum opus de leur filmographie - ne leur reste que le plus difficile, continuer…

Parmi ces neuf films, huit inconnus.
En effet, Alice Rohrwacher avait vu son Corpo celeste sélectionné à Cannes par la dernière Quinzaine des réalisateurs (cf. JC n° 338-339). Notons qu’elle est la sœur d’Alba Rohrwacher, une des plus remarquables actrices apparues récemment dans le circuit italien (cf. Caos calmo d’Antonello Grimaldi (2008), et La Solitude des nombres premiers de Saverio Costanzo (2010).

Pas de révélation absolue, comme l’avait été celle de Giorgio Diritti en 2006.
Mais un étonnant niveau général de qualité, comme on aimerait que l’atteignent bien des cinématographies nationales, la française comprise.
Et surtout une variété d’inspiration tout aussi étonnante, des drames adolescents à la comédie chorale, en passant par le road movie policier ou le film d’initiation.
De quoi se réjouir et clore le bec à tous les contempteurs à courte vue du cinéma-italien-qui-n’est-plus-ce-qu’il-était - encore faudrait-il prendre la peine d’aller le regarder. Le chiffre grandissant de titres ayant, en 2011, franchi les Alpes pour être normalement exploités prouve un frémissement d’intérêt auprès des distributeurs. À la louche, les bilans précis n’ayant pas encore été effectués, on pet les estimer à une grosse trentaine, presque deux fois plus qu’en 2010. Allons, encore un effort…

Sette opere di misericordia de Gianluca et Massimiliano De Serio a été couronné par le jury. Ces jumeaux précoces, nés en 1978, ont déjà cosigné, depuis 2002, une grosse poignée de courts métrages, et deux longs documentaires, à qui l’on souhaite un avenir digne de celui des frères Taviani, désormais silencieux.
Le sujet est moderne et, hélas, banal : Luminita, une jeune Moldave clandestine, se démène pour obtenir des faux papiers. Rien ne l’arrêtera dans sa course à l’argent nécessaire, elle va pratiquer vols, violence, kidnapping, tout entière tendue vers son but ; ce n’est qu’après avoir commis le pire - le tabassage d’un vieillard qu’elle laisse pour mort -, qu’elle va basculer dans la compassion et rendre le nourrisson qu’elle avait capturé, quitte à devoir affronter la colère armée de ses compatriotes commanditaires et abandonner tout espoir de régularisation.
Tout est filmé au plus près, gros plans ou plans rapprochés, dans un éclairage "à la roumaine" qui accentue la dureté et l’aspect implacable des faits. Le titre fait référence à un célèbre tableau du Caravage - les De Serio ont-ils respecté à la lettre les sept modes de charité chrétienne représentés ? En tout cas, l’esprit y est, même par antiphrase et détournement. L’inconnue Olimpia Melinte est étonnante de justesse et Roberto Herlitzka aussi impressionnant qu’à l’accoutumée.

Tatanka de Giuseppe Gagliardi a obtenu le prix du public. Il est toujours difficile dans un genre aussi codifié que le "film de boxe" d’échapper aux clichés et aux points de passage obligé - initiation, refus du compromis, effondrement, nouveau départ, apothéose finale. L’essentiel est, à chaque fois, de présenter des personnages et des situations suffisamment entraînantes pour faire accepter le schéma.
C’est ce à quoi parvient Gagliardi. Surtout grâce à la puissance naturelle de son interprète Clemente Russo, convaincant dans le gros et le détail, et malgré une barque un peu chargée en rebondissements. Mais la peinture des malfrats de la Camorra locale est intéressante : finies les Kalachnikov, vivent les affaires légales, piscines ou salles de sport, placements beaucoup plus sûrs en ces temps affairistes.

Le Petit Bijou, traduction d’ Il gioiellino, d’Andrea Malaioli, est devenu, par un coup de baguette magique, L’Empire des Rastelli pour sa sortie française en décembre 2010.
Il ne semble pas que ce titre si explicite ait convaincu le public de s’y rendre en masse et c’est dommage, car la description du scandale Parmalat, qui a secoué la péninsule il y a huit ans (banqueroute de 14 milliards d’euros, record européen) est faite avec intelligence et, malgré le manque de moyens, crédibilité. Malaioli n’est pas Oliver Stone et ne reconstitue pas l’empire industriel alimentaire, mais s’attache à ses superstructures, direction et administration. Magouilles, cavalerie, sociétés écrans, fraudes, tout est mis en place, sans volonté de dénoncer : les faits parlent d’eux-mêmes. Toni Servillo y est aussi parfait que d’habitude dans son rôle d’éminence grise dévoyée par la logique d’entreprise et l’inconnue (encore une) Sara Felberbaum est une belle rameuse glaciale sur les eaux du calcul égoïste.

Inconnue également, Benedetta Gargani, prix d’interprétation pour son personnage d’anorexique dans Maledemiele de Marco Pozzi. Il a centré tout son film sur son adolescente, qu’il capte par petites touches, micro-événements significatifs, tropismes et confidences - rapports avec ses amies, frayeur devant le sexe, post-it collectionnés pour rappeler son poids journalier, autogavage de sucreries diverses avec élimination immédiate. Un portrait tout en nuances, passionnant et insupportable, qui ne tente pas d’expliquer mais nous fait participer empathiquement au supplice quotidien de son héroïne. On en sort à la fois éprouvé et curieusement heureux, car le film est juste et attachant.

Inconnu encore, Vinicio Marchioni, dont on espère qu’il ne le demeurera plus longtemps, tant ses prestations dans Sulla strada di casa de Emiliano Corapi, et Scialla ! de Francesco Bruni) sont remarquables et méritaient le double prix d’interprétation qu’elles ont obtenu.

Sulla strada di casa de Emiliano Corapi, prix spécial du jury, est un road-movie qui voit un chef d’entreprise, habitué, pour sauver sa petite usine, à servir d’intermédiaire entre des truands dangereux, traverser la péninsule, de Piémont en Calabre, dans une course-poursuite éperdue, sa famille prise en otage par des truands concurrents.
Le scénario est audacieux, qui fait disparaître le héros au bout d’une heure et son exécuteur le remplacer. Seul reproche : on ne voit pas suffisamment la superbe Donatella Finocchiaro (mais le film d’Emanuele Crialese, Terraferma, lui redonne toute sa majesté).

Scialla ! de Emiliano Corapi, est un gentil film, même si l’adolescent confié à Fabrizio Bentoviglio (extraordinaire en vieil intellectuel aboulique) est présenté au départ comme une telle tête à claques à demi-décérébrée que l’on sait que cela ne pourra pas durer. Et Bruni définit in fine une morale - le respect nécessaire, la paternité assumée, le travail comme valeur, l’importance de la culture -, pas si dépassée et fort rafraîchissante.

Le rendez-vous d’Annecy est toujours riche en amis de la maison qui viennent présenter leur dernier film, que l’on rêve toujours de voir présenter ailleurs et pas seulement pour les privilégiés du festival.
Le renom de Crialese permettra à Terraferma une sortie d’ici le prochain mois de mars 2011.

Mais quelles sont les chances de voir arriver sur nos écrans Una sconfinata giovinezza, qui est assurément le meilleur film de Pupi Avati depuis Il cuore altrove (où Fabrizio Bentivoglio est bouleversant en journaliste sportif frappé par la maladie d’Alzheimer) ?
Ou bien le très bon Il padre e lo straniero de Ricky Tognazzi (où des parents luttent pour que survivent normalement leurs enfants handicapés) ?
Quand on voit que le chef-d’œuvre de Giorgio Diritti, L’uomo che verrà, couvert de récompenses partout où il a été présenté, attend depuis trois ans une sortie ici, il n’y a guère de raisons de croire à la bienveillance des distributeurs français.

Les Rencontres fêteront l’an prochain leur trentième édition, l’âge de la maturité triomphante.
Mais où et comment ? La salle de Bonlieu Scène nationale qui les accueillait depuis si longtemps entre en travaux pour dix-huit mois et le festival doit trouver des lieux de remplacement, exercice délicat eu égard au nombre de spectateurs qui suivent fidèlement ses séances.
Réponses bientôt - que l’on souhaite positives : Annecy est un des rares espaces d’exposition du cinéma italien, qui nous a permis depuis trois décennies de demeurer à l’écoute de celui-ci. Impossible d’imaginer que l’on puisse être privé de ce poste d’observation essentiel.

Lucien Logette
Jeune Cinéma n°342-343 décembre 2011

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