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Témoin (le) (1978)
de Jean-Pierre Mocky
publié le mercredi 4 mai 2022

par Claude Benoît
Jeune Cinéma n°114, novembre 1978

Sortie le mercredi 20 septembre 1978

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Jean-Pierre Mocky est sans doute le seul cinéaste français qui puisse travailler dans de bonnes conditions avec les plus grands acteurs comiques italiens. D’abord, il est italianisant, dans sa jeunesse, il a joué sous la direction de Michelangelo Antonioni et de Francesco Maselli, et il a été l’assistant de Federico Fellini (1), ce qui lui permet de se défendre contre les caprices des "divas", de tenir bon devant leurs exigences excessives et souvent injustifiées. Mais surtout, les comédies féroces qu’il a tournées auparavant (avec ou sans Bourvil), ayant toutes un ton et un esprit proches des meilleures comédies italiennes, il est capable d’entrer sans trop de dégâts dans un univers qui n’est pas entièrement le sien.

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Ainsi, Le Témoin est autant son film que celui de Alberto Sordi, bien que, pour remporter la partie, ce dernier ait mis tous les atouts dans son jeu : les scénaristes, Rodolfo Sonego et Sergio Amidei, et le chef-opérateur, Sergio D’Offizi, comptent parmi ses complices habituels. Dans le film, Alberto Sordi campe une nouvelle fois son personnage de petit Italien, aux prises avec une frange de la société qui ne l’accepte pas. Antonio Bertini est un restaurateur d’art religieux, venu restaurer, dans la cathédrale de Reims, quelques tableaux liturgiques endommagés. Après son travail, il partage les "riches heures" de l’ami qui l’a invité, Robert Maurisson (Philippe Noiret), banquier influent et illustre mécène de la Ville des Sacres, qui commandite une chorale de petites chanteuses et patronne le club de football local. Par malheur, le peintre italien devient le témoin-clef d’une affaire criminelle scabreuse - une fillette de la chorale est violée puis étranglée -, qui met en cause le notable. Or, nous le savons, pour la justice de notre pays, le témoin principal est souvent le suspect numéro un.

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Comme à son habitude, Jean-Pierre Mocky réalise, sur un sujet grave, douloureux (la fragilité et l’ambiguïté des témoignages ; le caractère absurde et criminel de la peine de mort), une comédie grinçante, une farce macabre. Il n’a pas cherché à faire un film à thèse, avec une démonstration et un plaidoyer. Ainsi, il escamote volontairement la trame "politico-policière" de son récit, qu’il réduit uniquement à un affrontement tragi-comique entre les deux principaux protagonistes.
Alberto Sordi est évidemment très drôle, lorsqu’il saute en caleçons sur un canapé de style, gifle un évêque perturbe un concert parce que ses chaussures neuves couinent horriblement, ou se débarrasse de son fusil au cours d’une partie de chasse.
Philippe Noiret interprète une canaille cossue, antipathique et séduisante, qui a une stature comparable à celle de l’industriel assassin incarné par Vittorio Gassman dans Au nom du peuple italien (2).

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Il n’y a là aucun suspense, on sait d’emblée qui est l’assassin, et celui-ci confesse très vite son crime à Antonio, mais plutôt la description minutieuse d’un engrenage.
Le cinéaste ne s’attarde pas sur les séquences spectaculaires, telle la chute d’Antonio dans un trou d’eau aux "Faux" de Verzy qu’il enlève en deux temps trois mouvements. Il préfère les scènes quotidiennes et presque intimistes, à travers lesquelles, procédant par allusions, il fait comprendre que le grand bourgeois, usant du chantage à l’amitié, précipite sciemment l’intellectuel dans la trappe.

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Quoi qu’il en soit, même si Le Témoin n’est pas un plaidoyer construit et argumenté contre la peine de mort, il est sain d’entendre une réplique comme : "Une tête, quand c’est coupé, ça ne se recolle pas", ou la lettre de prison au Président de la République, lue en voix off par Alberto Sordi. L’hypocrisie des gouvernants a toujours été une cible privilégiée du cinéaste. En lâchant celui-ci dans le beau monde, Jean-Pierre Mocky brosse ainsi un tableau mordant de la grande bourgeoisie de province.

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Dans des scènes saccadées et délibérément schématiques, qui évoquent ses cocktails, ses repas dans les restaurants de luxe, ses soirées culturelles, ses bonnes œuvres, il fait se succéder banquiers, industriels, évêques, douairières, généraux, tous tarés, tous détraqués sexuels - la provocation sur les formes les plus bizarres de la sexualité est une constante de son œuvre.

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Mais c’est surtout pour la police qu’il est aux petits soins. Le couple de flics homosexuels, qui s’envoient du "mon biquet" au lieu du "oui, chef" réglementaire, est hilarant. ll faut voir Roland Dubillard, son feutre noir rabattu sur la tête, lamper subrepticement le verre de whisky d’un bourgeois, dans un cocktail mondain, et Gérard Hoffman, le crâne rasé, vêtu d’un imperméable caca d’oie, siffler une bouteille de champagne dans la maison du crime. D’ailleurs, les seconds rôles qui sont cher au réalisateur sont presque tous là : Jean-Claude Rémoleux, ouvrier de la voierie, provoque un embouteillage en renseignant Alberto Sordi  ; Henri Attal, garde-chasse ahuri, est incapable de savoir qui fait quoi pendant la chasse ; Dominique Zardi, le jardinier accusé du meurtre, parce qu’il a une "tête de violeur" - il violait, effectivement, dans L’Albatros  -, se venge en crachant à la figure d’un flic.

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Finalement, bien que Alberto Sordi ne soit pas un type facile - il veut tout décider, réécrit son rôle, ses dialogues... et ceux des autres -, la collaboration entre l’acteur italien et le cinéaste français a été féconde. Le Témoin est une œuvre personnelle, originale, qui n’a pas d’équivalents dans le cinéma comique français. Jean-Pierre Mocky n’aurait jamais pu réaliser le même film avec Louis De Funès. Au cours du tournage, l’un aurait été victime d’une crise cardiaque, ou l’autre aurait été viré. À propos de La Zizanie de Claude Zidi (1978), il se serait écrié : "Mais Monsieur le Juge, vous ne connaissez pas les films de M. Mocky. Il attaque la police, la justice. Moi, j’ai fait les Gendarmes. Alors, qui allez-vous croire des deux ?". Nul doute qu’avec Le Témoin, Jean-Pierre Mocky aggrave encore son cas. Nul doute aussi que le gendarme Truchot, à la différence de Alberto Sordi, à l’arrêt de l’autocar, ne jettera jamais un regard concupiscent sur le cul d’une bonne sœur. En France, le comique est bien propre, bien gentillet, bien aseptisé : pas celui de Jean-Pierre Mocky.

Claude Benoît
Jeune Cinéma n°114, novembre 1978

1. Jean-Pierre Mocky a joué dans Les Vaincus (I vinti) de Michelangelo Antonioni (1952) et dans Les Égarés (Gli sbandati) de Francesco Maselli (1955).
En 1954, il a été assistant-stagiaire dans Senso de Luchino Visconti et dans La strada de Federico Fellini..

2. Au nom du peuple italien (In nome del popolo italiano) de Dino Risi (1971).

* On trouve les films de Jean-Pierre Mocky, réédités en blu-ray, chez ESC Distribution.


Le Témoin. Réal : Jean-Pierre Mocky ; sc : Rodolfo Sonego, Sergio Amidei & Augusto Caminito ; adapt & dial : J.P.M., Jacques Dreux & Alberto Sordi, d’après Le Canard du doute de Harrison Judd (1962) ; ph : Sergio D’Offizi ; mu : Piero Piccioni. Int : Philippe Noiret, Alberto Sordi, Roland Dubillard, Gisèle Préville, Paul Crauchet, Gérard Hoffman, Jean-Claude Rémoleux, Dominique Zardi, Henri Attal (France, 1978, 90 mn).



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