Annecy italien 2012
publié le jeudi 8 janvier 2015

Annecy italien 2012, 3-9 octobre 2012, 30e édition

par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°350-351 printemps 2013

Grand bouleversement cette année pour notre rendez-vous annuel : pour sa 30e édition, la Scène nationale de Bonlieu, cadre immémorial des rencontres, était en travaux - et ce pour une période suffisamment longue pour que le festival en soit exilé au moins jusqu’à la 32e, en octobre 2014.
La belle salle, si commode pour accueillir, outre les spectateurs fidèles, quelques centaines de lycéens aux séances de l’après-midi, était remplacée par la grande salle du multiplexe Décavision.
Si les conditions de projection étaient tout aussi bonnes, les vieux habitués de la cafeteria tranquille de Bonlieu se sentaient un peu perdus, entre deux séances, au milieu des comptoirs à pop-corn et des jeux vidéo.
Par bonheur, ce qui passait sur l’écran, sous l’autorité de Jean A. Gili, délégué général du festival, était aussi intéressant que les années précédentes - et les prochaines, assurément.
On ne change pas une structure qui marche et le programme se répartissait, comme d’habitude, entre compétitions fiction (8 films) et documentaire (8 films), avant-premières (6 films), hommage à Daniele Vicari, prix Sergio Leone de l’année (4 films), rétrospective 1983-2012 (22 films), hommage à Visconti (5 films) et coup de chapeau à la Vénétie (11 films).
En tout, 64 titres en cinq jours, de quoi provoquer quelques angoisses au moment des choix - mais nous étions là pour découvrir, et non revoir, malgré notre désir de vérifier la bonne tenue de films de 1963 aussi rares que Le Terroriste de De Bosio, ou Le Procès des Doges de Tessari.

La fiction étant réservée aux premières et secondes œuvres, aucun nom de la sélection ne nous était connu. Alain Bichon, fin analyste du cinéma italien, note, dans le panorama de la production qu’il signe dans le catalogue, le faible nombre de "deuxièmes films" - un quart des "premiers" -, phénomène comparable au cinéma français. En tout cas, souhaitons revoir une prochaine fois les noms de Federico Brugia, d’Ivan Cotroneo, et de Laura Chiossone, les plus remarquables parmi les prime registe.

La kryptonite nella borsa de Ivan Cotroneo (2011), quasiment la seule comédie du lot, s’est vu attribuer le Grand Prix du jury présidé par Pascal Thomas.
Le film est effectivement plaisant, œuvre chorale bien menée, qui montre une famille napolitaine proche de celle de Reality de Matteo Garrone : plusieurs générations vivent ensemble dans un immense appartement, autour d’une Valeria Golino (prix d’interprétation féminine), parfaite en épouse épuisée, qui se venge de la tromperie du mari en s’absentant dans la dépression. Peppino, 9 ans, binoclard mal dans sa peau, ne supporte le réel qu’à travers le fantôme de son cousin mort, réincarné en Superman (d’où la kryptonite du titre). Grands-parents de choc, frère éternel étudiant raté, sœur engrossée à 16 ans, tout ce petit monde s’agite, dans des costumes garantis 1973 absolument hideux, d’une vulgarité exaltée par la superbe photo de Luca Bigazzi.

Tutti i rumore del mare de Federico Brugia (2011) est une découverte, d’une belle unité visuelle et narrative.
Histoire d’un personnage mystérieux, sans nom et sans âge, lourd d’un passé non explicité, embringué dans un trafic mal défini - des filles de l’Est à faire passer à l’Ouest pour alimenter les réseaux de prostitution -, organisé par des truands hongrois post-socialisme, et qui décide brusquement de sauver la fille qu’il est chargé de convoyer. Le film, à la fois littéraire (X parle rarement, seule une voix intérieure s’exprime) et formellement étrange (des taches sombres envahissent l’écran, effets avant-gardistes peu supportables, ici tout à fait pertinents), baigne dans une ambiance glacée, couleurs froides, paysages anonymes, exécutions impitoyables. Ni pathos, ni explications, une vague lueur d’espoir finale - le Prix spécial obtenu mérite grandement son intitulé.

Tra cinque minuti, in scena de Laura Chiossone (2012) est une expérience-limite, mêlant réalité et fiction de façon troublante. L’héroïne, comédienne cinquantenaire usée par le surveillance de sa mère aveugle et dépendante, répète une pièce qui reproduit exactement sa situation. Les rapports entre acteurs, les petites méchancetés ou gentillesses, la mise en abyme entre la scène et la vie auraient pu verser dans une simple application mécanique. Mais les rapports mère-fille sont si extraordinairement montrés, jusqu’aux détails les moins ragoûtants, toilette, becquée, parlerie incessante, que tout passe, surtout lorsque l’on apprend, de la bouche de Gianna Coletti, magnifique interprète, que sa partenaire dans le film était sa propre mère et que l’on a ainsi assisté à une quasi mort en direct.

I padroni di casa d’Edoardo Gabriellini (2012) est son second film.
Faute de connaître B.B. e il cormorano (2003), on ne sait s’il s’agit d’une confirmation, mais le résultat est impressionnant, à la fois par la solidité de son scénario et la qualité de sa direction d’acteurs. Il faut dire que nous sommes devant un quarteron de haut niveau, Valerio Mastandrea (quatre films pour la seule année 2012), Elio Germano, Gianni Morandi et Valeria Bruni-Tedeschi.
La narration est allusive, les personnages d’abord simplement posés, s’épaississent, leurs failles n’apparaissant que peu à peu : les rapports entre les deux frères carreleurs s’inversent, le plus jeune (Germano) est le véritable adulte, l’aîné, Mastandrea, se révélant instable et borderline. Les relations idylliques entre le chanteur, Morandi en has been célèbre (encore une mise en abyme) et son épouse paralysée, dévoilent brusquement un arrière-monde terrible. Aucune séquence n’échappe au malaise - on guette sans arrêt l’incident, qui souvent arrive. I padroni n’a eu aucun prix et c’est dommage. Eu égard à son casting, on peut espérer, sait-on jamais, une sortie sur les écrans français.

Inutile de rêver, en revanche, sur une apparition sur nos écrans de L’industriale de Giuliano Montaldo (2011) - dont, sauf erreur, aucun titre n’est sorti ici depuis Le Raccourci en 1991. Pierfrancesco Favinio, extraordinaire en chef d’entreprise balayé par la crise (comme il l’est en anarchiste suicidé dans Piazza Fontana, de M.T. Giordana, également présenté à Annecy) n’est pas, hélas, une tête d’affiche suffisante.
Le film est pourtant remarquable, fusion réussie d’une histoire sociale et d’une histoire privée, décrivant avec finesse et une intelligence politique notable l’évolution de cet industriel coincé entre honnêteté (le souvenir de son père) et magouilles (les manœuvres crapuleuses d’une brochette de financiers), et qui bataille vainement contre l’inéluctable.
À 82 ans, Montaldo n’a rien perdu de la maîtrise qui avait donné jadis Sacco et Vanzetti ou Les Lunettes d’or.

Malgré un Grand Prix à Annecy en 2002 (Velocita massima), une sélection à la Semaine de la Critique à Cannes 2004 (L’orizzonte degli eventi), les films de Daniele Vicari n’ont jamais franchi les Alpes.

Diaz. Non pulire questo sangue (2012) a, semble-t-il, un distributeur pour la France (Le Pacte), ce qui permettra au public de découvrir enfin le prix Leone de cette année.
Le film revient sur le G8 gênois de juillet 2001, qui avait vu une des plus grands rassemblements d’opposants (300 000) de l’histoire de la péninsule - et la mort du manifestant Carlo Giuliani.
Diaz est le nom du lycée où était installé le centre logistique (radios, téléphones, ordinateurs) des altermondialistes, lycée "repris" par les commandos de la police qui y arrêtèrent plusieurs centaines d’occupants, après une attaque d’une violence rarement atteinte dans un état apparemment démocratique. Vicari peaufine sa présentation chorale, choisissant quelques échantillons parmi les participants, dont on suit les aventures et déplacements, avant de les retrouver transformés littéralement en chair à pâté lors de l’assaut.
"Rapide comme une matraque sur la tête d’un ouvrier" a écrit Benjamin Péret. Il suffit de remplacer "ouvrier" par "étudiant" et "matraque" par "tonfa".
La séquence, interminable, montre, sans ellipse, le massacre dans les salles du lycée et le séjour dans la caserne des carabiniers, où rien de ce qui est envisageable dans le catalogue des sévices et humiliations ne fut oublié.
On sort éprouvé de cette heure de répression maximale, quasiment éclaboussé. La "fiction de gauche" à l’italienne n’a décidément pas fini de nous surprendre - on aimerait que les évocations françaises d’après-mai, si molles du genou, y prennent quelques leçons d’efficacité narrative.

Lucien Logette
Jeune Cinéma n°350-351 printemps 2013

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