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Trêve (la) (1996)
de Francesco Rosi
publié le jeudi 15 janvier 2015

par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°247, décembre 1997-janvier 1998

Sélection officielle en compétition au Festival de Cannes 1997

Sortie le mercredi 19 novembre 1997

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On y allait très contracté. Indigné, certes par les scandaleuses critiques qui se dispensaient d’analyse pour faire le procès de Francesco Rosi, taxé de stalinisme, amalgamé à Sergueï Bondartchouk. (1) Mais pour qui aime Primo Levi, son arachnéenne retenue dans l’évocation de l’année de camp et des tribulations du voyage, on avait peur de détester.

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Et d’emblée, musique dramatique, fracas sonores et visuels des premiers plans (les camps en 1945, abandonnés à leurs pauvres victimes atrophiées), beauté - faut-il dire "esthétisante" ? - de l’arrivée fantôme de quatre cavaliers à contre-jour, noirs sur le bleu-blanc de l’horizon, on est choqué. Tous les signes sont là d’un film à grand spectacle, riche de tous les moyens du cinéma, dont l’ouverture donne le ton. Si, a priori, on refuse le spectacle, devenu tabou, sur le thème des camps, on quitte la salle. Puisqu’on reste - peu importe pourquoi - et qu’on se laisse porter, entraîner et très vite toucher par Francesco Rosi, la gêne disparaît.

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Nanni Moretti, dans Palombella rossa, montrait une masse de gens soudain vampirisés par une chanson de Dalla, puis par le passage à la télévision du finale du Docteur Jivago. (2) Tous, auteur et protagonistes compris, abandonnaient les enjeux politiques pour le kitsch émouvant de l’appel à la femme aimée qui ne se retourne pas. C’est ce qui se passe dans La Trêve, dès la première séparation entre Primo embarqué pour Dieu sait quelle direction, et son ami Daniele malade et gardé par les Russes.

Le film se développe alors à deux niveaux. D’abord, celui du film d’aventures égrenant une suite de situations fortes où s’opposent la grande tension du Nostos, le retour à la ville, la maison, la famille, et le gigantesque périple à partir d’Auschwitz, incluant Pologne, Russie, Roumanie, Autriche, Allemagne, et finalement Turin. À ce niveau, frappe et peut déranger la forte et truculente figure du Grec, éternel voyageur, libre et voleur, ne connaissant que la loi de la faim, sorte de double antithétique mais fraternel de Primo.

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L’autre niveau, c’est celui du drame de l’individu seul qui semble contempler les événements, rarement actif, toujours témoin, dont les très rares monologues intérieurs et quelques phrases du journal jugent et jaugent gens et situations. Plus forts que ces phrases, la silhouette, la tête de John Turturro. Sa présence porte tout le film. Ni Primo Levi, ni personnage du film, il est une figure du Juif.

Le film a été construit par Francesco Rosi et Tonino Guerra, avec deux grands scénaristes du cinéma italien, Stefano Rulli et Sandro Petraglia. Il combine ce que nous avons tant aimé dans le cinéma russe des années 50 et 60, hanté par les malheurs de la guerre - et l’immense figuration russe nous le restitue avec son humanité et ses visages - et dans le cinéma italien : le civisme, toujours présent chez Rosi sous des formes diverses.

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De lui, relève la séquence sur la place du marché, quand Primo essaie de vendre une chemise et demande à un Polonais qui parle italien d’expliquer aux gens qu’il est juif et revient d’Auschwitz. Le Polonais parle d’un "prisonnier politique". Quand Primo crie "pas prisonnier politique, Juif, Auschwitz", la foule se durcit et s’éloigne. Une belle trouvaille scénaristique, et la caméra de s’élever pour voir la place qui se vide. Quand retrouvant, d’Ulysse aux récits de la dernière guerre, le thème inquiétant du retour du prisonnier, un commentaire accompagne les images de soldats revenant au pays, "ces Russes féroces au combat"… Une manière de rappeler que l’euphorie de la victoire, des chansons, de la gaieté revenue n’efface pas la terrible avancée d’une armée qui tuait, violait, comme toutes les autres.

À la fin du périple, quand sur la carte se trace le long cheminement d’un train qui remonte vers l’Est avant de redescendre en direction de l’Italie, Francesco Rosi interrompt le tracé et retrouve le cinéma pour l’arrivée du train à Munich. Français et Autrichiens surveillent des prisonniers allemands qui alignent des traverses de bois. Voix off de John Turturro : "À ces Allemands, nous avons quelque chose à dire, et eux, à nous".
Et l’Allemand qui se retourne, voit le visage du déporté et l’étoile du Juif, et qui s’agenouille.

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Est-ce lourd ? On aime ce courage de Rosi d’isoler un détail pour le faire accéder au statut d’emblème, comme le pain frais partagé en gros plan à la table de famille retrouvée.
Quand, à la fin du voyage, l’horreur commence à s’éloigner, que le groupe d’Italiens commence à se former, que les acteurs se mettent à jouer un ton plus fort, des types à se dessiner - le violoniste (Roberto Cintran mélancolique), le voleur qualunquiste (Claudio Bisio), le Sicilien pas sûr de retrouver femme ou maison - bref que le film retrouve la chaleur, l’humanité, l’émotion italiennes, ces quelques images, le visage de John Turturro, et quelques phrases sur le droit de survivre, gardent à La Trêve toute sa dimension tragique. (3)

Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°247, décembre 1997-janvier 1998

1. Sergueï Bondartchouk (1920-1994) a reçu le Prix Staline en 1952 et le Prix d’État de l’URSS en 1984. Son film Guerre et Paix (Voyna i mir, 1966) a reçu l’Oscar du meilleur film étranger en 1969.

2. Palombella rossa de Nanni Moretti (1989).
Le Docteur Jivago (Doctor Zhivago) de David Lean (1965).

3. Depuis 2018, on trouve La tregua intégralement en ligne.


La Trêve (La tregua). Réal : Francesco Rosi ; sc : F.R., Tonino Guerra, Stefano Rulli et Sandro Petraglia d’après Primo Levi ; ph : Pasqualino De Santis et Marco Pontecorvo ; mont : Ruggero Mastroianni ; mu : Luis Bacalov. Int : John Turturro, Rade Serbedzija, Massimo Ghini, Claudio Bisio, Stefano Dionisi, Roberto Cintran, (Italie, 1996, 115 mn).



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