Pesaro 2014
Zoom sur cinéma américain indépendant
publié le dimanche 25 janvier 2015

Pesaro, 23-29 juin 2014, 50e édition

Le cinéma américain indépendant
par Bernard Nave
Jeune Cinéma n°363 décembre 2014

La Mostra Internazionale del nuovo cinema de Pesaro fêtait sa 50e édition avec une programmation renforcée construite sur une compétition, une section dédiée à l’animation italienne et une autre au cinéma américain indépendant du 21e siècle.

La programmation et l’animation de cette dernière avait été confiée à Jon Gartenberg, spécialiste new-yorkais du cinéma indépendant, qui avait rassemblé plus d’une trentaine de longs, moyens et courts métrages, offrant ainsi un panorama personnel, et cependant représentatif, des courants d’un cinéma plus ou moins expérimental centré autour de quelques thématiques telles que la famille (au sens large) et ses conflits, l’identité culturelle.
De quoi découvrir des œuvres peu, voire jamais vues pour la plupart chez nous. Au-delà des distinctions entre documentaires et films de fiction, entre formes expérimentales et formes plus classiques, se trouvaient réunies des œuvres dont les modes de production, d’écriture, de diffusion se démarquent clairement du cinéma commercial tel que nous le voyons au quotidien sur nos écrans.

Documentaires

La catégorie documentaire offrait une belle variété de films sur des sujets tous intéressants.

Fight Back, Fight AIDS : 15 Years of Act Up de James Wentzy (2002, 75 mn) retrace le combat mené par le mouvement contre le SIDA, depuis sa création en 1987 jusqu’en 2002.
Les documents réunis proviennent presque tous de sources militantes et montrent les formes d’action inventées pour porter à la connaissance des pouvoirs publics la gravité de la pandémie qui frappait de plein fouet la jeunesse américaine : 150 000 morts, entre les présidences Reagan et Clinton. New York, San Francisco furent les épicentres du mouvement, avec des enterrements qui devenaient des manifestations, les cercueils portés devant les cordons de police, les urnes funéraires apportées devant la Maison Blanche. Le film de James Wentzy a l’immense mérite de rappeler ce qu’il a fallu accomplir pour faire bouger les lignes contre l’indifférence, voire le mépris. Sobre, sans commentaire, émouvant.

The Great Flood de Bill Morrison (2012, 80 mn), constitue aussi un magnifique travail de recherche et de montage d’archives d’époque sur les inondations catastrophiques qui ont frappé le Sud des États-Unis en 1927, lorsque le Mississippi brisa de nombreuses digues, occasionnant le déplacement de plus d’un million de personnes.
Organisé en chapitres, le film évoque une Amérique pauvre, celle des sharecroppers (métayers), des Noirs aux prises avec la catastrophe avec des moyens souvent dérisoires.
Bill Morrison se dispense de tout commentaire, laissant parler les images souvent muettes, mais transcendées par la musique composée spécialement par Bill Frisell, laquelle est parfois jouée live lors de certaines projections du film. Un chapitre final rappelle comment cette migration des Noirs a emporté avec elle le blues du Delta vers Chicago. On voit des chanteurs tels que Big Bill Broonzy, Leadbelly, Son House, des images de danseurs dans la rue au son d’un orchestre. Le film est fascinant de bout en bout.

RR de James Benning (2007, 111 mn) croise documentaire et expérimention. Les initiales du titre sont celles du mot railroad (chemin de fer).
James Benning pratique un minimalisme radical. Il place sa caméra 16 mm à un point donné et attend l’arrivée d’un long train de marchandises, qui traverse le paysage choisi et sort du cadre. Son film entraîne le spectateur dans une posture de l’ordre de l’hypnose, celle de longs plans séquence fixes, sans commentaire ni musique, qui sont autant de contemplations du paysage. Un parti pris qui peut sembler un peu ennuyeux sur la distance.

Le documentaire le plus abouti présenté dans cette sélection est sans conteste celui de Thomas Allen Harris, Through a Lens Darkly : Black Photographers and the Emergence of a People (2014, 92 mn), inspiré par le travail de Deborah Willis dans son livre clé sur la photographie des Noirs américains, Reflections in Black, publié en 2000.
À partir d’une exploration du patrimoine, largement méconnu des non-spécialistes, Thomas Allen Harris compose un parcours passionnant à travers un vaste album de famille qui permet de mettre à jour des photographes célèbres comme Gordon Parks, ou comme James van der Zee, qui tenait un atelier à Harlem et a laissé à travers ses portraits d’anonymes un témoignage essentiel.
Harris montre comment tous ces photographes, professionnels et amateurs, ont contribué à former une représentation longtemps négligée (et peut-être encore) de la place des Noirs dans l’histoire et la société américaines. Il convoque les albums de famille, dont la sienne, pour entrer dans l’intimité d’une part niée de la nation.
La construction du film ne se contente pas d’un parcours chronologique. Thomas Allen Harris plonge dans cette matière vive comme pour se (re)trouver lui-même en tant que Noir, pour interroger les modes de représentation iconographiques.
Intelligent, sensible, le film constitue un admirable travail de documentation et de réflexion sur la portée de la photographie.

Marges du documentaire

Avec Francophrenia (or Don’t Kill Me, I Know Where the Baby Is) de Ian Olds et James Franco (2012, 70 mn), le propos se situe aux marges du documentaire, dans un espace où se télescopent réel et imaginaire.
Lors du tournage d’un épisode (inachevé) de General Hospital au musée d’Art moderne de Los Angeles, James Franco avait organisé une équipe chargée de filmer, non pas un making of, mais le matériel d’un possible documentaire.
C’est finalement Ian Olds qui transforme ce matériau en un film passionnant sur la frénésie du vedettariat, le mode de fabrication d’un soap-opera. L’originalité vient de la complicité entre les deux hommes, qui s’incarne dans la voix intérieure de James Franco, écrite et dite par Ian Olds et instaure une forme d’introspection ironique et critique.

This Side of Paradise, Fragments of an Unfinished Biography de Jonas Mekas (1999, 35 mn) était un hommage au pape du cinéma indépendant.
"De façon imprévue, comme ont pu l’être les moments-clé de ma vie, j’ai eu la chance, à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix, de pouvoir passer plusieurs étés en compagnie de Jackie Kennedy, de sa sœur Lee Radziwell, de leur famille et de leurs enfants".
Après la mort de son mari, Jackie avait demandé à Mekas d’initier ses enfants au maniement de la caméra 16 mm. On comprend que ce que l’on voit est le fruit de cet apprentissage : images tremblées, surexposées, tout ce qui caractérise le film amateur à la limite du supportable.
Mais ce montage de 1999 constitue aussi un témoignage sur le monde disparu des Kennedy, ce paradis perdu dans lequel l’insouciance des vacances dans la propriété luxueuse en bord de la mer semble insubmersible.

Dans un tel panorama du cinéma indépendant américain, il est intéressant de noter que le dosage entre réel et fiction varie de manière subtile.
Entre les deux, ce sont souvent les choix formels, l’angle d’attaque qui importent. Sensibilité personnelle, formation artistique des réalisateurs sont autant de facteurs qui, au-delà des frontières artificielles entre documentaire et fiction, permettent l’innovation, la liberté d’expression.
En ce sens, la démarche expérimentale fait apparaître la richesse du laboratoire américain qui favorise non pas le brouillon mais des formes abouties, stimulantes et qui parfois mériteraient de trouver des débouchés plus larges que les publics spécialisés des festivals, des musées, des campus, etc. À condition, bien sûr, de considérer que le spectateur peut se révéler plus intelligent et aventureux que ce que décide le marché.

Deux films sur le thème de la banlieue entrent dans cette catégorie des marges entre documentaire et fiction.

Hamilton de Matthew Porterfield (2006, 65 mn) raconte deux journées estivales dans la vie d’un jeune couple, Lena (17 ans) et Joe (20 ans), qui viennent d’avoir un bébé. Le film reste volontairement au ras du quotidien, autour d’un scénario et des dialogues minimalistes. Il s’agit pour le jeune réalisateur de rendre compte de la réalité de cette banlieue de Baltimore, d’où il vient, en privilégiant une banalité assumée qui démystifie l’image stéréotypée qu’en donnent le cinéma et les séries américaines.

Plus originale est la démarche d’Abigail Child, dans The Suburban Trilogy (2002-2011, 73 mn) qui rassemble trois de ses films : Cake and Steak (2002-2004), The Future Is Behind You (2004), Surf and Turf (2008).
Si chacun peut se voir séparément, l’assemblage apporte un éclairage subtil sur la banlieue, ici le New Jersey.

Dans le premier volet (Cake and Steak), la réalisatrice retravaille des films amateurs des années d’après-guerre pour donner à voir la vie d’adolescentes.
Sa manière de remonter les documents - images en split-screen, travail sur le son, les textes à l’écran, etc. - relève de l’expérimentation, dans le but de donner une vision personnelle et distanciée de la réalité. L’exercice n’est pas seulement formel.

Le deuxième volet (The Future Is Behind You), le plus étonnant, provient là aussi de films d’archives en noir et blanc d’une famille juive allemande d’une surprenante qualité technique.
Abigail Child les organise afin de reconstituer l’itinéraire de cette famille à travers le parcours des deux filles qui, au départ, ne se sentent pas juives, mais que les événements, la montée du nazisme, amènent à se confronter à des non-dits : l’oncle et la tante envoyés à Dachau, la grand-mère qui se suicide. La joie de vivre qui transparaît dans ces images de la vie des deux adolescentes devient tragique au regard du spectateur d’aujourd’hui. En 1939, elles émigrent pour le New Jersey. Le montage de ces documents intimes constitue une plongée fascinante dans l’histoire vue d’en bas. Montage dans lequel la réalisatrice ne cherche pas à dramatiser, mais à percer les secrets que ces images contiennent : l’avenir est derrière vous dit le titre.

Dans Surf and Turf, la part documentaire montre la communauté de Juifs orthodoxes venus de Manhattan et Brooklyn pour couler des jours paisibles sur la côte du New Jersey. La communauté se trouve confrontée à l’arrivée de familles syriennes, entre autres, et se replie de plus en plus sur elle-même.
Le film mêle images d’amateurs et images originales dans un assemblage où l’intervention de la réalisatrice vise à déstructurer l’effet de réel pour mieux en faire apparaître les ambiguïtés.

L’ensemble des trois films maintenant rassemblés compose une trilogie très cohérente en ce qu’elle met en lumière la complexité de l’histoire, de la vie de cette banlieue encore une fois occultée. Abigail Child y manifeste une approche artistique profondément personnelle, intelligente et sensible.

Expérimental

Pretend de Julie Talen (2003, 75 mn) raconte une histoire qui, filmée de manière traditionnelle, ferait un film tout à fait recommandable.
Deux jeunes sœurs (Ellie et Sophie) s’inventent des histoires pendant que les parents se disputent. Croyant qu’ils vont bientôt divorcer, elles élaborent un stratagème. Ellie va se cacher dans la forêt, et sa sœur va faire croire à un enlèvement. La police lance les recherches pendant que les caméras des chaines d’information couvrent abondamment l’événement. Après un cauchemar dans lequel elle voit un monstre dévorer des enfants, Sophie retourne dans la forêt mais ne retrouve plus Ellie.

Julie Talen filme cette histoire en vidéo et surtout utilise la technique du split-screen comme on ne l’a encore jamais vue, du moins à ce point.
Elle fragmente l’écran pour démultiplier les points de vue sur les situations, allant jusqu’à 48 images simultanées. Cela pourrait paraître relever du procédé. Or, à aucun moment le spectateur ne décroche, l’œil étant continuellement sollicité par l’inventivité de la composition, sans perdre le fil de l’histoire. Le travail sur la couleur, la présence de la nature, la bande son enrichissent notre vision qui devient une véritable expérience sensorielle dont on ressort subjugué.

Windows de Shoja Azari (2006, 84 mn) se compose de dix séquences qui chacune raconte une histoire différente, vue à travers une fenêtre, filmée en plan-séquence.
Les transitions se font souvent sous forme d’animation. Cette façon de regarder par les fenêtres devient un exercice de voyeurisme subtil et cruel qui trace un véritable portrait des déviances de la société américaine, de sa violence et son indifférence. Shoja Azari adopte donc un point de vue sophistiqué, usant du thème de la fenêtre comme d’un cadre qui lui permet de développer un regard trompeur, ambigu et souvent dérangeant.
Dans un épisode intitulé Exit 31, c’est un œil filmé en très gros plan occupant tout l’écran qui devient fenêtre sur une scène cruelle entre une jeune femme et son père. Les clignements de l’œil opèrent comme des cuts de montage. Ici la forme choisie illustre parfaitement la démarche de Shoja Azari.

Animation

Deux films d’animation apportaient la preuve qu’il existe autre chose que les grosses productions Disney et autres dans ce domaine. Deux films totalement indépendants, fruits d’un travail en solo, en artiste.

Consuming Spirits de Chris Sullivan (2012, 135 mn) résulte d’un travail étalé sur quinze années par un enseignant à l’Art Institute de Chicago.
Par sa longueur, par le recours à un étonnant mélange de techniques d’animation, le film de Chris Sullivan est un véritable ovni. Il ne va pas vers la facilité, au niveau du scénario, avec une histoire bâtie autour de trois personnages pas très sympathiques, ivrognes et/ou médiocres.
Le film est construit en cinq chapitres qui dessinent une parabole dans laquelle le bizarre, le surréalisme font bon ménage avec une ironie mordante. Pendant une longue période, on se demande où le réalisateur nous entraine avant que le sens ne se dégage et donne au film son unité narrative. L’intérêt tient donc à cette attention exigeante requise de la part du spectateur, attention récompensée par la qualité esthétique de l’animation, riche en recherches, due à la variété des techniques qui vont du dessin au collage, etc.

The Moon and the Son : an Imagined Conversation de John Caremaker (2005, 28 mn) remporta l’Oscar du film d’animation en 2006.
Le film s’inspire de la réalité des relations du réalisateur avec son père, condamné et arrêté pour diverses malversations et qui, à sa sortie de détention, se venge sur sa femme et ses enfants.
Caremaker aborde ce sujet de manière extrêmement originale, mêlant photos, films de famille et animation avec les voix de John Turturro pour le fils et Eli Wallach pour le père, dans un dialogue savoureux. Il en résulte une sorte de règlement de comptes, d’exorcisme à la fois tendre et cruel. Le film montre une grande maitrise dans le tempo, dans la manière d’articuler documents réels et animation.

John Caremaker nous a aussi offert une mémorable master-class.
On sait combien l’exercice est souvent galvaudé, se résumant à un aimable échange de banalités et d’anecdotes.
À partir de son livre The Lost Notebook : Herman Schultheis & the Secrets of Walt Disney’s Movie Magic (1), il nous a fait découvrir les fruits de ses recherches sur une figure oubliée des studios Disney, Herman Schultheis, émigré allemand qui mit au point des procédés nouveaux d’animation, que l’on voit à l’œuvre particulièrement dans Fantasia et Pinocchio.
Sa master-class d’une heure, parfaitement écrite et illustrée de documents merveilleux issus des carnets de Schultheis découverts dans les archives Disney, a littéralement enthousiasmé le public.
John Caremaker enseigne aussi l’art de l’animation. On envie ses étudiants.

Bernard Nave
Jeune Cinéma n°363 décembre 2014

1. Ed. Weldon Owen, 2014, 288 p.

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