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Nuits blanches sur la jetée (2014)
de Paul Vecchiali
publié le mardi 27 janvier 2015

par Philippe Roger
Jeune Cinéma n°363 décembre 2014

Sélection du festival de Locarno 2014

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Le hasard (mais en est-ce vraiment un ?) vient rapprocher deux films présents : le Paradis d’Alain Cavalier et ces Nuits blanches sur la jetée de Paul Vecchiali.

Deux films libres au minimalisme assumé, deux œuvres éminemment personnelles qui prouvent l’existence persistante d’un cinéma français de poésie, singulier, minoritaire et ô combien plus vivant que tout ce qui encombre les écrans.

Tournant le dos aux caricatures du naturalisme prétentieux et de l’irréalisme niais, ces deux jeunes octogénaires indépendants prouvent qu’aujourd’hui on peut encore écrire en cinéma, avoir du style, pratiquer le vrai cinématographe après Lumière, Cocteau ou Bresson.

De Bresson il est question, ces Nuits blanches reprenant la nouvelle de Dostoïevski à l’origine des Quatre nuits d’un rêveur, et précédemment du film de Visconti avec Maria Schell.
Que Vecchiali s’attaque ainsi à une troisième adaptation n’est pas présomptueux.
Il signe ainsi un authentique désir de cinéma qui est le sujet profond de ce film à la grâce légère.
Un homme, une femme, une jetée, un phare, la mer, la nuit, la parole, la musique - le tout à légère distance par la vertu d’un regard.
L’homme, c’est nous, spectateurs (il se retournera en conclusion du générique de fin pour nous regarder).
La femme, c’est le film en train de se projeter et qui ne peut que disparaître en fin de séance.

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Il n’y a pas d’autre nuit blanche que celle d’une séance de cinéma.
En épigraphe, le cinéaste place d’ailleurs l’exclamation de Gide : "Obscurité, tu seras dorénavant ma lumière !".

Hymne à la nuit, à la beauté, la douleur et la nécessité du rêve, à la puissance du cinéma ancrée dans la réalité de son apparition, Nuits blanches sur la jetée conjugue la simplicité de sa ligne intimiste - c’est une sonate à deux voix, aux dialogues au bord d’un chant intérieur - et la densité de sa texture.
Les hommages furtifs sont légion, qui charrient les films aimés qui nous accompagnent, les œuvres du passé qui continuent d’éclairer notre monde comme des étoiles éternelles.

Trois maîtres absolus du mélodrame (puisque tout est musique dans cette très haute idée du cinéma) sont au-rendez-vous. C’est Elle et lui de Leo McCarey discrètement évoqué, c’est Madame de… et son "Je ne vous aime pas"’ réitéré (inoubliable Max Ophuls). C’est aussi, plus secrètement encore, l’univers sensible de Jean Grémillon, avec ses êtres intègres et blessés, ses lumières de phare qui balayent les visages nocturnes.

Pascal Cervo et Astrid Adverbe (beau pseudonyme) sont parfaits dans l’exercice périlleux de la prise unique. Les deux comédiens jouent leur partition dans cette zone magique où naturel et artifice échangent leurs qualités. La séquence de la danse est le sommet de ce film à part, porté par le bonheur de jouer, le bonheur de filmer.

Les rares scènes diurnes et la séquence noir et blanc s’effacent vite, les nuits absorbent à elles seules la vérité du film : entre la tendresse de la lumière et la douceur des sons, une alchimie s’y cristallise.

Philippe Roger
Jeune Cinéma n°363 décembre 2014

Nuits blanches sur la jetée. Réal, sc, mont, déc, pr : Paul Vecchiali d’après Dostoievski ; ph : Philippe Bottiglione ; mu : Catherine Vincent. Int : Pascal Cervo, Astrid Adverbe, Geneviève Montaigu, Paul Vechiali (France, 2014, 94 min).

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