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Justamand, François (éd.) (livre)
Rencontres autour du doublage des films et des séries télé (2006)
publié le mardi 10 février 2015

Questions au doublage

par Pascal Manuel Heu
Jeune Cinéma n°312, automne 2007.

François Justamand, éd., Rencontres autour du doublage des films et des séries télé, Éditions Objectif cinéma, 2006.

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On se reportera avec profit au blog de Pascal Manuel Heu, et à la discussion avec Claude Hagège.


Le doublage est une activité qui, d’ordinaire, semble destinée à rester dans l’ombre, l’ombre des studios d’enregistrement, l’ombre des génériques de films, qui les ignorent superbement la plupart du temps (mis à part ceux des films d’animation, quand quelques vedettes y ont participé), l’ombre d’un statut et de conditions de travail inconfortables (et ayant du reste tendance à empirer).

Qui songerait à mettre en avant les "doubleurs" quand il s’agit d’évoquer les "gens de cinéma" ?

Deux films récents ont mis sur le devant de la scène cette profession.

Mathieu Amalric interprète dans Le Grand Appartement de Pascal Thomas un "adaptateur", c’est-à-dire l’auteur des textes français que disent les comédiens doublant les acteurs de films étrangers.
Comme de juste, cette activité n’est guère satisfaisante pour lui, obligé qu’il est de lutter contre la volonté de ses collaborateurs et commanditaires de traduire en français "d’aujourd’hui" les dialogues d’un western. "C’est clair", ponctue l’un de ses collègues.
Il est surtout clair que cette activité n’est pour le personnage d’Amalric qu’un pis-aller, où le désir d’expression personnelle est en butte à trop de contraintes pour pouvoir s’épanouir.

Même dépréciation du travail des doubleurs dans La Vie d’artiste de Marc Fitoussi, de façon plus caricaturale encore.
L’agent du personnage interprété par Sandrine Kiberlain, sollicité pour lui trouver de "vrais" rôles (où on la voit), lui reproche de s’être "grillée" comme actrice en faisant du doublage et d’avoir choisi l’argent facile et abondant qu’il procurerait aux dépens de sa réputation. Sans en avoir retiré le moindre plaisir, qui plus est, tant elle semble s’ennuyer à mourir lors des scènes où elle double un dessin animé japonais.

Le premier livre français sur le doublage - ou, du moins, sauf erreur, le premier destiné au "grand public" et non aux techniciens du cinéma - tord le cou à cette image d’un secteur négligeable de l’activité cinématographique, certes toléré, parce que nécessaire, mais qui ne fournirait du travail qu’à quelques professionnels en mal de contrats dans des secteurs plus nobles (comédiens devant la caméra, techniciens sur un plateau de tournage, auteurs de scénarios originaux, etc.).

Toute une équipe a pour ce faire été mobilisée par François Justamand, celle de La Gazette du doublage, qui anime le plus complet des sites Internet sur le sujet.
La Gazette du doublage dépendant elle-même de l’excellent "portail" Objectif-cinema.com, ce livre est l’émanation de l’un des plus remarquables sites Internet francophones sur le cinéma (1).
Espérons que les éditions Objectif Cinéma pourront continuer de permettre à ses remarquables productions disponibles sur Internet d’être ainsi représentées dans l’édition "traditionnelle", sur papier (un très bon Lynchland # 1, par Roland Kermarec, avait précédemment paru).

Le titre du livre correspond à l’option choisie pour rendre compte du phénomène étudié, à la fois comme pratique, comme technique et comme industrie.

Ces Rencontres autour du doublage donnent, bien sûr, la part belle aux comédiens, de Jean Davy, voix française de Gary Cooper et d’Orson Welles, à Benoît Rousseau, voix québécoise de Mike Myers et de Nicolas Cage.

La spécificité de ce difficile travail y est soulignée à loisir, même si la modestie prévaut dans un milieu où, d’une certaine manière, on s’efface derrière l’image d’un autre. Au détour des entretiens, il est toutefois rappelé que de nombreux acteurs reconnus n’ont pas dédaigné s’y adonner (tels Pierre Arditi, Pierre Vaneck, Robert Dalban, Marcel Bozzuffi, Jacques Dufilho et Louis de Funès), ou y ont débuté (tel Patrick Dewaere, enfant).

Divers représentants des autres métiers du doublage (détecteur, traducteur & adaptateur, calligraphe, superviseur, ingénieur du son, etc.) sont également interrogés. Un panorama de tous les métiers et de toutes les étapes du doublage achève d’en donner une vision d’ensemble, complétée par plusieurs aperçus originaux ("Doublage et francophonie", "Comment faire ses débuts…", "Dans la pénombre des studios").

Un petit regret cependant : que la partie historique ne soit pas plus importante, la naissance du doublage avec l’apparition du cinéma parlant, le rôle du scientifique Charles Delacommune dans son invention, son essor dans les années 1930-1940 et ses transformations au gré du développement de la télévision étant très rapidement évoqués.

Pour une histoire du doublage

Or, une histoire du doublage offrirait un autre éclairage sur quelques épisodes cruciaux de l’histoire du cinéma, notamment en France, tant du point de vue de la production et de la distribution que de sa réception.

Francis Courtade a écrit à la fin des années 1970 une histoire du cinéma français à travers ses crises, Les Malédictions du cinéma français.
De façon assez similaire, une histoire des relations entre cinématographies française et américaine pourrait s’écrire à la lumière des paragraphes sur le doublage que comportent la plupart des accords commerciaux franco-américains, qui jalonnent l’histoire du cinéma français depuis 1929 (1931, 1936, etc.).
Les fameux accords dits "Blum-Byrns", qui firent couler tant d’encre et marcher tant de manifestants, n’échappèrent pas à la règle en revenant sur le protocole de l’accord commercial de Washington du 6 juin 1931 qui fixait le nombre de films doublés pouvant être diffusés en France.

De même, les grands moments de polémique autour du doublage mériteraient des analyses détaillées.
La presse de 1932 ou de 1945 regorge de débats "Pour ou contre le doublage", dont les arguments se retrouvent dans les controverses qu’il suscite encore aujourd’hui.

De grands metteurs en scène y ont pris part. Claude Autant-Lara par exemple, ou Jean Renoir, qui mit en garde le cinéma français renaissant de 1945 contre l’importation de films doublés : "[…] Rien n’est dangereux pour une nation en convalescence comme de se laisser aller à s’habituer à ce sous-produit qu’est le film doublé. […] Je crois que le devoir des dirigeants actuels du cinéma français est de déshabituer notre public du doublage. […] pour l’amour de Dieu, en un moment où ce monde est perdu s’il retourne aux mensonges commerciaux d’avant-guerre, ne nous laissons pas aveugler par les apparents avantages pécuniaires d’une combinaison parfaitement dégoûtante tant du point de vue humain que du point de vue artistique" (2)

Durant les années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, les comptes rendus des films américains, qui sortirent bien souvent dans une seule version (française ou américaine), étaient de fait parsemés de notations sur le sujet, leur réception en dépendant grandement. Un seul exemple, tiré du Film français (n°79, 7 juin 1946, p.16) : "Soupçons (Suspicion) - Version doublée. […]
La mise en scène d’Alfred Hitchcock, et les talents conjoints de Gary Grant et de Joan Fontaine font de ce film une série d’images qui restent dans l’esprit du spectateur ; mais d’où vient que le son soit si mauvais ? Est-ce la faute du doublage, de la copie, ou de la salle de projection ?"

Plus généralement encore, une histoire du rapport aux langues étrangères entretenues par les différentes nations, et donc de leur rapport à l’Autre (si l’on nous permet une certaine grandiloquence), gagnerait à ne pas ignorer la façon dont le doublage est perçu, traité et diffusé dans chaque pays. Ainsi, le niveau élevé en langue, surtout anglaise, des populations du nord de l’Europe est-il en partie dû au sous-titrage des programmes de télévision.

A contrario, tant que les films et séries américains seront diffusés par nos chaînes de télévision dans la langue de Molière, les petits Français auront d’autant moins de chances de maîtriser celle de Shakespeare.
Et les étrangers continueront à se moquer de notre accent déplorable, comme dans l’une des scènes les plus drôles de The Bubble, film israélien récemment sorti en France (3).

On rejoint là le paradoxe constitutif du doublage.
Les comédiens "prêtent" leurs voix aux acteurs étrangers, tout en se substituant aux leurs : elles nous les font donc méconnaître alors même qu’il s’agirait de les rendre plus proches de nous !
Il y a quelques années, au cours d’une manifestation pour l’obtention du statut d’artiste-interprète, dans le cadre d’une grève qui paralysa un temps une profession en manque de reconnaissance ("grève du doublage" à laquelle Rencontres autour du doublage consacre un chapitre), un "doubleur" de Woody Allen arborera fièrement un portrait de l’acteur américain avec une grande croix sur sa bouche. Arme à double tranchant. Le comédien français entendait montrer que, sans lui, nous ne pourrions pas entendre Woody Allen.
Or, bien sûr, cela n’est vrai que pour ceux qui regardent les films dans les versions sur lesquelles le "doubleur" a accompli son œuvre…

Débat sans fin, qui n’aura peut-être bientôt plus lieu d’être, du moins en ce qui concerne les écrans domestiques, si le passage au tout numérique favorise la généralisation des versions dites "multiples".
Grâce à ce procédé, la télécommande permet de choisir sa langue, ainsi que ses sous-titres éventuels. Plusieurs chaînes du câble le proposent depuis quelque temps pour une partie de leur programme (Canal Jimmy par exemple). Arte s’y est mise depuis peu, comme l’explique son directeur de la programmation (Emmanuel Suard), dans "Goût français, goût allemand", passionnant entretien donné à la revue Allemagne d’aujourd’hui pour son numéro spécial "Cinéma allemand : les jalons d’un renouveau" (n°176, avril-juin 2006, p.11). Et voici que même TF1, à la faveur de la TNT, promet de s’y convertir progressivement, la saison 3 de la série Grey’s Anatomy ayant été la première à en bénéficier à partir de mai 2007.

Heureuses nouvelles, qui n’entraîneront bien sûr pas la disparition du doublage et des études le concernant, en particulier sur son histoire et ses techniques.
Nous n’avons esquissé ici que quelques pistes de réflexion.
Gageons que La Gazette du cinéma continuera d’en suggérer bien d’autres, que ce soit sur son site ou dans une prochaine publication (4).

Pascal Manuel Heu
Jeune Cinéma n° 312, automne 2007

1. Malheureusement, si les sites "Objectif-Cinema" et "La Gazette du doublage" peuvent toujours être consultés sur Internet, ils sont en sommeil depuis 2008. Le blog du premier n’est plus actif depuis juin 2010. En revanche, celui du second propose encore des entretiens, des annonces des salons des séries et du doublage, des conférences, etc.

2. Lettre à Pierre Blanchar, 31 décembre 1944 ; Lettres d’Amérique, Paris, Presses de la Renaissance, 1984, p.163-165.

3. The Bubble (La Bulle) de Eytan Fox (2007).

4. Hélas, les éditions Objectif-Cinema se sont également arrêtées. Chez d’autres éditeurs, deux remarquables ouvrages sur le doublage ont paru ces dernières années :
* "Le Doublage", n°23-24 de la revue suisse Décadrages, dir. Alain Boillat, 2013, 178 p.
* Cornu (Jean-François), Le Doublage et le sous-titrage. Histoire et esthétique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2014, 440 p.

François Justamand, éd., Rencontres autour du doublage des films et des séries télé, préface de Roland Ménard, Nantes, Éditions Objectif-Cinéma, 2006, 218 p.



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