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Berlin 2012 I
La compétition officielle
publié le dimanche 8 février 2015

Berlin, 16-27 février 2012, 62e édition
Compétition officielle

Le triomphe du docufiction

par Heike Hurst
Jeune Cinéma n° 344-345 printemps 2012

Mené à son apogée par Abbas Kiarostami, le genre, né de façon ingénieuse, consiste à mêler les faits documentaires à la fiction qui les révèle et les magnifie. Savoir fictionaliser est finalement devenu un des défis majeurs des cinéastes qui témoignent de l’état du monde. Ce fil documentaire toujours singulier a été un des liens puissants de création et une des raisons du succès de cette 62e Berlinale.

Les enfants voyants et prévoyants, les parents aveugles

Cas-modèle du genre qui émergea très vite de l’ensemble des films réussis de cette édition et récompensé par le Grand Prix du jury : Just the Wind de Bence Fliegauf (Benedikt Fliegauf).
Ce film terrifiant sur les dérives de l’extrême droite en Hongrie, est basé sur des faits réels, le massacre de familles roms parfaitement intégrées. Hélas, Fliegauf dénonce cela au début du film, en racontant sobrement les faits en ouverture, détruisant ainsi une partie du suspens, au lieu de donner ce compte rendu minimum d’un fait divers atroce à la fin.
Seuls les enfants, ici un garçon, savent tirer leur épingle du jeu (de massacre) mais pour combien de temps ? Un plan d’ensemble montre au début du film l’enterrement d’une famille rom massacrée qu’observe de loin un gamin au torse nu. C’est lui que nous allons suivre jusqu’à la fin. C’est lui qui a tout compris, alors que les autres, surtout la mère et la fille, essaient de ne pas provoquer, de souffrir en silence, espérant un départ vers le Canada où le père les attend…
La mère fait des ménages en ville et ramasse les détritus le long de l’autoroute. Avant de partir, elle se lave dans une bassine d’eau, fait le café pour son vieux père, réveille les enfants et les exhorte d’aller à l‘école, avant de courir derrière le bus et c’est ainsi toute la journée. Elle va subir des humiliations sans protester et pourtant, jamais défaite, elle livre sans faiblir ce combat pour garder ses différents boulots et résister aux avances des divers contremaîtres (en chaleur de pouvoir) et en cela elle est aussi dignement représentée par sa fille : la journée est un combat de chaque instant pour leur survie. Ce film n’est jamais misérabiliste, c’est un polar, une enquête implacable menée de main de maître.

Dans Extrêmement fort et incroyablement près (Extremely Loud and Incredibly Close), Stephen Daldry, en revanche, utilise l’attaque contre les Twin Towers pour parler des rapports père-fils sur deux générations. Von Sydow en grand père est grandiose.
C’est un film sur un gamin surdoué, vivant dans un monde imaginaire façonné par son père. Les jeux de pistes que celui-ci (Tom Hanks) invente, lui font perdre tout contact avec le réel, alors qu’il travaillait justement à cela : rétablir l’accès aux autres et l’intégrer davantage dans la vie ordinaire.
Seul défaut de cet enfant aux yeux exorbités mais à l’ntelligence hors norme : il joue sur la froideur et la distance de celui qui n’a pas de temps à perdre, une vérité à défendre et la capacité de l’imposer aux autres. En fait, il cherche la serrure qui ira à la clé, trouvée dans les affaires du père décédé. Il nous fait visiter la ville de façon très originale, des femmes et des hommes ordinaires et exceptionnels peuplent l’écran et se prêtent à son jeu et à ses questions. Dans chacun sommeille le même désarroi devant les grandes questions, l’amour, la mort, la disparition d’un être cher. Mais il reste néanmoins le seul à avoir saisi le sens du message de son père et finalement celui qui saura le trouver. Cette quête est l’essence du film. Reste la sombre question : comment faire le deuil d’un père qui a emporté ce monde avec lui ? Là, il reste un petit peu de place que la mère pourra enfin occuper.

L’Enfant d’en haut de Ursula Meier se construit aussi autour d’un gamin qui pille les touristes d’une station huppée en Suisse, volant sous leur nez skis et équipements, qu’il revend sans vergogne.
Il n’oublie pas pour autant les copains de jeu de sa cité délabrée, et les équipe en fonction de leurs besoins. Il ne donne pas, il vend, certes à des prix moindres, mais il n’est pas question d’oublier le commerce. Pourquoi a-t-il besoin de gagner tant d’argent ? Il vit avec sa sœur à qui il donne des sommes conséquentes.
Léa Seydoux incarne cette jeune femme instable avec beaucoup de justesse. La clé de l’histoire ne se dévoile que petit à petit : personne n’est à sa place et chacun cherche sa place affective. Ainsi l’enfant devient le père nourricier de sa sœur-mère. Risquer sa source de revenus sera sa fin et la fin d’une tragédie du monde moderne, le conflit des laissés pour compte, ceux qui sont passés à travers les mailles d’un système pourtant bien ficelé.
Ursula Meier filme magnifiquement (la photo est signée Agnès Godard) cette trajectoire verticale du gamin (dans Home, il était le fils d’Isabelle Huppert). Toujours en mouvement, le danger l’aimante et sa gentillesse apparente le protège un moment. Jusqu’à ce qu’il soit renvoyé en bas pour de bon, dans son monde et qu’il brade à tout va pour se trouver sans rien. Les touristes partis et la saison finie, le vide soudain qui envahit le paysage va finalement sceller les retrouvailles de ces deux êtres qui ont terriblement besoin l’un de l’autre.

Comme Just the Wind de Fliegauf, L’Enfant d’en haut aurait été un Ours d’or mérité.
Ursula Meier a dû se contenter d’une mention, fait inédit dans une compétition aux prix immuables que le jury unanime a transformé en petit Ours d’argent, surprise présentée avec une certaine désinvolture par le président Mike Leigh.

Des parents qui veillent

Rebelle (War Witch) de Kim Nguyen (Canada) conte, sur trois années, le destin d’une jeune fille noire, encore une enfant, 12 ans au début du film.
Elle sort de la brousse, puis des décombres de son village, s’avance vers nous et parle. En fait, elle s’adresse au bébé qu’elle porte. Pourra-t-elle aimer cet enfant, fruit d’un viol ?
Parler des enfants soldats, de leur rapt, des actes qu’on exige d’eux pour les initier à la violence, n’est pas nouveau. Mais ici on adhère dès le premier plan au récit de cette enfant qui raconte son calvaire. Pour commencer, elle doit tuer ses parents, car sinon, on les découpera à la machette. L’argument de son chef : ils souffriront bien plus que tués par les balles de kalachnikov ! Elle pleure, elle refuse et c’est finalement les parents qui ne supportant plus la souffrance de leur fille la supplient d’obéir et de les tuer. C’est ce qu’elle fera. Et les parents seront toujours avec elle. En spectres, grimés de blanc, ils la préviennent des dangers, de la présence d’ennemis embusqués, lui sauvent la vie, souvent. Le tigre, chef de cette armée folklorique de rebelles l’apprend et fait d’elle sa "sorcière de guerre" - d’où le titre original -, appellation qu’elle portera désormais. Seul, le portrait de Lumumba accroché au paroi d’une hutte nous renseigne sur les lieux de cette guerre.

L’aspect semi-documentaire est le facteur commun donnant l’authenticité nécessaire à la majorité des récits des films en compétition. Dans le cas de Captive de Brillante Mendoza, il justifie la coproduction (avec Isabelle Huppert en humanitaire). Le réalisateur ne pouvait s’engager seul dans les dépenses de scènes de guerre filmées dans la jungle philippine, relatant la prise d’otages effectuée en 2001 par le groupe Abu Sayeff.
Les kidnappeurs voulaient piéger des banquiers, ils tombent sur des femmes, des humanitaires et des vacanciers. Les rebelles, minorité musulmane de l’île, sont combattus par l’armée régulière. Ils mènent la guerre sainte et épousent les femmes qu’ils violent, afin d’en faire de bonnes musulmanes, car ils ont mission de convertir - aspects rarement exposés dans un film. On comprend pourquoi ce gamin-là les a suivis - sa famille a été massacrée -, pourquoi cet homme est si cruel, car lui aussi a vu son histoire, sa maison et ses amours anéantis en un seul bombardement.
Le projet ambitieux de Brillante Mendoza d’expliquer ces luttes, de donner un visage à ces combattants échoue, car il sacrifie trop aux scènes de tir comme aux embuscades dans la jungle. Ainsi son projet initial d’exposer une révolte politique se dilate dans le grand tintamarre de la guerre.

À moi seule de Frédéric Videau est également un grand film semi-documentaire.
Le film est construit autour du témoignage de Natascha Kampusch, la jeune Autrichienne détenue de longues années mais il s’en émancipe très vite. Frédéric Videau sait rendre palpable le désarroi d’un être privé de liberté qui doit trouver son propre chemin après ce trauma peu commun.

Poésie et colonialisme

Miguel Gomes documente avec Tabu, un monde colonial disparu qu’il revisite avec amour.
Il raconte l’histoire d’une passion dans un univers où les familles blanches possédaient tout et les Noirs étaient exploités, asservis et totalement dévoués à leurs maîtres. Le plan muet d’ouverture du film, en noir & blanc, devrait être obligatoirement épinglé dans toutes les cabanes des chercheurs d’or ou des pillards de parcs d’animaux protégés.
Gomes jette un regard complice sur les crododiles, qui, ici, réunissent les amoureux, permettent des rendez-vous quand les convenances ne les autorisent pas, surtout quand l’adultère - un adultère avec une femme enceinte jusqu’au cou, dans la bonne société coloniale ! -, est vécu passionnément, revendiqué et assumé.
Un film déconcertant, envoûtant, construit sur les faiblesses des femmes et des hommes. Le désir devient l’unique ingrédient que toutes ces cuisines personnelles vont employer. Complété par un numéro cocasse de rock improvisé en bord de piscine dans la jungle, ce film n’entre dans aucune catégorie, et pourtant se soumet, lui aussi, aux règles ouvertes de la fiction poétique "basée sur des faits réels qui n’ont évidemment pas du tout existé..."

Postcards from the Zoo d’Edwin complète ces docus-fictions poétiques, petits frères et sœurs de nos grands poètes éternels.
Il n’y a que quelques années qui séparent les pérégrinations d’une petite fille dans la jungle à peine domestiquée d’un grand zoo de Jakarta aux déclarations d’amour faites par la même fille, adulte, à l’élégance d’une girafe. Et pourtant cet apprentissage pratique et sensuel du travail dans ce même zoo, où l’on abrite des sans-logis et accueille des marginaux, des étudiants et des magiciens cherchant assistante, est une traversée très concrète du réel où la grâce est massive et communicative.

L’Ours d’or, au-delà du réel
 
Cesare deve morire (César doit mourir) de Paolo et Vittorio Taviani

Les détenus de la prison de haute sécurité de Rebibbia, près de Rome, qui répètent Jules César, ne sont pas des êtres frustes comme les deux personnages de À moi seule. Ils ne sont ni perdus entre le vertical et l’horizontal, comme dans L’Enfant d’en haut, ni écartelés entre le désir et une réalité qui se dérobe, comme dans Tabu. Ce sont des gens condamnés à la perpétuité, et pour cause.
L’éventail va des trafiquants de drogue, des criminels et assassins aux membres de la mafia.
L’important, c’était de témoigner (et ceci en noir & blanc, expliquent Paolo & Vittorio Taviani) comment un texte transforme les êtres qui l’apprennent le disent, le vivent. Shakespeare a vu les tourments de l’âme humaine, les travers de l’exercice du pouvoir. Et c’est cela qui a parlé aux acteurs. Le texte les a subjugués et transformés. Les frères Taviani nous offrent une mise en scène prodigieuse à partir de ce processus d’apprentissage.

Ils dédient leur Ours d’or à l’ensemble des acteurs et c’est justice, car le film vous prend aux tripes. Il faut voir, comment Brutus (Salvatore Striano) mémorise le texte, le répète en lavant les couloirs de la prison, comment les "acteurs" hésitent devant leur porte de cellule qui leur semble plus petite que jamais.
Seuls ou ensemble, ils nous font entrer dans le travail de ces comédiens non-professionnels, tous exceptionnels. Leurs visages font disparaître l’Italie de Berlusconi, oublier les dérives de la chirurgie esthétique et l’amour qui s’achète.
Nous sommes loin du monde de la corruption et du crime organisé, sauvés de la terrible acuité du présent et du vide du monde de l’argent.
Ils nous ramènent vers un univers de beauté pure, celle du texte, du verbe, de la voix, des accents des régions.
Les Taviani ravivent le souvenir d’une Italie où Salvatore Giuliano, Pavese et Tabucchi se donnent la main dans un geste éternel de recherche du bonheur pour soi et les autres.
Peu importe l’ordre dans lequel on cherche, on trouve ou l’on échoue.
Tout est dans la puissance du désir du mouvement et dans l’instant.
D’un coup de baguette magique - le noir & blanc y est pour beaucoup -, nous sommes plongés dans la splendeur et dans une beauté vibrante.

Heike Hurst
Jeune Cinéma n° 344-345 printemps 2012

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