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Berlin 2012 II
Le Panorama
publié le dimanche 8 février 2015

Berlin, 16-27 février 2012, 62 édition

par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n° 344-345, printemps 2012

Au fil du temps, la section Panorama est devenue un festival dans le festival.

Délibérément orientée vers le public (qui décerne le prix), elle privilégie les œuvres en dehors du mainstream et les productions indépendantes.

Outre des fictions (18 pour l’édition 2012), elle comprend un programme de documentaires et des courts métrages.
Manfred Salzgeber, son fondateur aujourd’hui disparu, puis Wieland Speck ont choisi de donner une tribune aux minorités, aux luttes politiques, sociales, environnementales dans le Tiers-Monde comme dans la vieille Europe.

Panorama a vocation de faire découvrir de nouveaux terrains de lutte. En phase avec notre époque, d’une très grande vitalité, cette section est ouverte aux nouvelles voix et aux nouveaux regards.
Mais elle reste fidèle à la mémoire des anciennes différences : on y décerne, depuis 1987, le Teddy Award ("l’ourson") qui vient couronner l’œuvre d’un(e) cinéaste gai(e). Dans le passé, Pedro Almodovar, Gus Van Sant, Werner Schroeter ont remporté le trophée. Cette année, il est allé à Ulrike Ottinger.

Commençons par elle, puisque un documentaire lui était consacré : Ulrike Ottinger, die Nomadin vom See (U.O., La Nomade du lac) de Brigitte Kramer (Allemagne, 2012).
Brigitte Kramer, documentariste et auteure de films de danse, est originaire des rives du lac de Constance, tout comme Ottinger. Elle rend hommage à celle qui lui a fait découvrir, lorsqu’elle était adolescente, un univers carnavalesque, peuplé de freaks, de nains, d’androgynes et de marins bleus.
Le film, à la fois subjectif et informatif, retrace l’itinéraire d’Ulrike O., ses débuts dans la peinture, son séjour à Paris, et le retour à Constance après les événements de 68. Puis Berlin, une ville qui la fascine et à laquelle elle consacre une trilogie (Bildnis einer Trinkerin, Freak Orlando, Dorian Gray im Spiegel der Boulevardpresse) qui est aussi une réflexion sur l’histoire allemande.
À partir de 1984 et China, c’est la dimension géographique qui domine, avec les voyages en Extrême Orient. Chaque étape est illustrée par des extraits de films qui nous font revoir, entre autres, les visages de belles héroïnes disparues, Magdalena Montezuma et Delphine Seyrig.
Diverses interventions (notamment d’Ulrich Gregor et de Irm Herrmann) viennent éclairer le propos. Mais notre plus grand plaisir est d’entendre Ulrike Ottinger parler, avec passion, avec une infinie précision, de tel motif pictural, de l’histoire de tel vêtement ou de telle étoffe, chaque détail contribuant à la magie d’une œuvre d’art totale.

Die Wand (Le Mur) de Julian Pölsler, est une adaptation d’un récit éponyme de Marlen Haushofer qui ne connut aucun succès à sa sortie en 1963.
Au gré de sa redécouverte par le mouvement féministe, ce texte étrange est devenu un véritable best-seller qui a été traduit en 19 langues.
Une femme est invitée pour le week-end dans un chalet dans le Salzkammergut. Ses amis la quittent pour se rendre au village, elle reste seule. Jamais plus elle ne parlera à un être humain : le lendemain matin, un mur invisible circonscrit son espace et la sépare du reste du monde. Derrière le mur, la vie humaine semble s’être figée. Commence une période où ses seuls compagnons sont un chien, un chat, une vache. Avec ténacité, elle organise son temps au rythme des saisons et retrouve l’antique mode de vie des montagnards.
On pouvait interpréter le texte de Haushofer comme une fable de l’époque post-atomique, ou encore le lire comme le récit d’une dépression. Le film de Pölsler est un hymne à la Nature menacée, ce qui ne pouvait que ravir le public berlinois, friand de robinsonnades et de Zivilisationskritik. Il n’y a pas de traduction cinématographique de l’idée de la cloche de verre posée sur une portion de paysage. Les images, belles comme des cartes postales de format XXL, sont trop réalistes pour que jamais le film bascule dans une autre dimension. Même si la voix si particulière de Martina Gedeck restitue toute la musicalité du texte, le film de Pölsler ne se hausse guère au-dessus du niveau d’une honnête production d’Arte.

Dans Xingu , le Brésilien Cao Hamburger a choisi de raconter, avant que la mémoire ne s’en perde, l’histoire de trois précurseurs épris d’aventure, les frères Villas-Boas.
Au milieu du siècle dernier, ceux-ci découvrent dans la forêt amazonienne, là où aucun Blanc n’avait posé le pied, des communautés indiennes vivant en harmonie avec la nature. Ils savent gagner leur amitié et leur confiance et construisent avec eux une piste d’atterrissage.
Le contact est fatal à ceux qui ont vécu loin de toute "civilisation" et la moitié du village meurt de la grippe. La fratrie, consciente d’être à la fois le poison et l’antidote, va consacrer alors sa vie à préserver un territoire où les habitants pourront conserver leur structure sociale et leur mode de vie traditionnel. Ils négocient tant bien que mal avec des politiciens corrompus, des militaires et des aventuriers de tout poil qui flairent un nouvel Eldorado.
Leurs efforts débouchent sur la création en 1960 du parc national du Haut Xingu, un territoire grand comme la Belgique, administré par les Indiens. Le film ne tait ni les compromis qu’ils doivent faire, ni leurs échecs, il brosse un portrait nuancé des trois frères et montre les conflits qui surgissent entre eux : le cadet, Leonardo, écarté par les deux autres, meurt prématurément en 1961, un an après la réalisation d’un rêve commun.
Les prises de vue sont magnifiques et le film a une (modeste) dimension ethnographique, même si celle-ci est un peu escamotée au profit du thème de la prise de conscience de ceux qui ont interrogé l’idée de progrès à un moment où celle-ci faisait (presque) l’unanimité.

Les violences policières au cours du G8 de Gênes en 2001 ont fait l’objet de deux films italiens :

* The Summit, un documentaire d’investigation de Franco Fracasi (Italie).

* Diaz, Don’t Clean Up this Blood, de Daniele Vicari, que l’on classera plutôt dans le genre du docufiction.
Peu de documents d’archives sont utilisés. Pour éviter des pressions politiques, Fracasi a tourné en Roumanie où il a trouvé un coproducteur en la personne de Bobby Paunescu. Il a disposé de moyens importants, d’un très grand nombre d’acteurs et de figurants, et il a pu réaliser des scènes spectaculaires.
Pour rendre compte de la complexité de la situation, Vicari procède par une accumulation de scènes synchrones se déroulant dans différents groupes d’activistes et dans les états-majors politiques et policiers.
Peu à peu, le film se focalise sur ce qui s’est passé dans une école qui servait de dortoir que la police investit alors que le sommet était déjà terminé. Sous prétexte d’arrêter anarchistes et casseurs, les carabinieri jouent à la guerre et rompent les os à des jeunes gens qui dormaient. Il est aujourd’hui avéré qu’il s’agissait d’une provocation policière dont les responsables n’ont jamais été inquiétés. Des allers et retours dans le temps rendent parfois la compréhension difficile.
Ce film laisse une impression mitigée. On ne peut que se réjouir de voir que le cinéma italien regagne une dimension politique, mais les scènes de violence sont très répétitives et finissent par lasser. La scène de l’interrogatoire où les fonctionnaires de police se livrent à des jeux sadiques (dont la véracité n’est pas en cause) est un peu complaisante et en tout cas trop longue. Le spectateur ressort assourdi et abasourdi, les nerfs en pelote, indigné. Mais informé ?

My Brother the Devil, de l’Anglo-égyptienne Sally El Hosaini (Grande-Bretagne) nous emmène à Hackney, un district du Grand Londres où seulement 40% de la population se déclare "blanche" et "britannique".
Elle suit le destin de deux frères Rachid, 19 ans et Mohammed, 15 ans, nés en Angleterre de parents égyptiens. Leur père est conducteur de bus. Tout se passe dans des barres d’immeubles, dans la rue, un jardin public ou le club de jeunes. Rachid boxe, deale, fait partie d’un gang où les armes circulent.
On croyait connaître tout cela par cœur. Mais l’auteure, qui vient du documentaire et qui a mis cinq ans à faire ce film, sait individualiser ce monde représenté trop souvent de façon stéréotypée ; elle en saisit la richesse et l’inventivité et l’humanité, par une langue dont une spectatrice britannique a dit qu’elle aurait exigé des sous-titres, et une façon de saisir la gestuelle des jeunes filles et des jeunes garçons, qui faute de mieux, ne cessent de se mettre en scène.
C’est un film d’une grande vitalité, drôle, tragique, poétique, servi par des comédiens professionnels et des acteurs-nés irrésistibles. On entendra sûrement reparler de Sally El Hosaini.

La section Panorama avait primé, en 1991, le documentaire devenu mythique de Jennie Livingston, Paris Is Burning, qui révélait l’univers exalté des clubs de danse underground de Harlem.
Gays et drag queens, majoritairement afro-américains et latinos, y rivalisaient d’élégance et d’excentricité. Il introduisait les concepts de house (musique et danse issus de la mouvance du hip hop) et de voguing (gel du mouvement imitant les poses des mannequins de la haute couture), promus par Norman McLaren, l’inventeur du mouvement punk, adepte des situationnistes et compagnon de Vivienne Westwood.
Le phénomène des ballrooms n’a cessé de se répandre au États-Unis au cours des vingt dernières années et a fait l’objet d’un autre documentaire pour l’instant inédit en France : Check Your Body at the Door de Charles Atlas, Michael Schwarz et Sally Sommer, avec le danseur Archie Burnett (2011).
Avec Leave It On the Floor, (États-Unis, 2011), le Canadien Sheldon Larry imagine une fiction qui se déroule dans le milieu de la house sur la côte Ouest.
Il conte l’éducation esthétique et érotique d’un adolescent noir, Brad, chassé de la maison par sa mère qui ne tolère pas son homosexualité. Tenté par le suicide, Brad tombe par hasard dans un de ces bals felliniens où il rencontre d’autres "orphelins" comme lui, qui se réinventent à travers le costume, le maquillage, la coiffure.
Des parias à qui tout est refusé, même l’affection des leurs, réalisent sur le mode ludique leur rêve d’intégration, en simulant - avec panache - le policier, l’étudiant, la star, la princesse. Dans ce monde baroque du trompe-l’œil et de l’apparence, notre héros trouve enfin ce qu’il cherche, une super-mama qui lui offre un toit, une famille de substitution et qui, à tous les sens du terme, mène la danse.
Chorégraphié par Frank Gatson (qui travaille avec Beyoncé Knowles), Leave It On the Floor est une comédie musicale, une forme qui est ici des plus heureuses car elle accentue le côté artificiel qui est le parti pris de ces nouveaux dandys et permet au récit de louvoyer entre le conte de fées et le mélodrame.
Il y a onze numéros de danse qui font tourner la tête, des textes de chansons (dus à Glenn Gaylord qui a cosigné le scénario et écrit les dialogues) pleins de trouvailles et de drôlerie. La musique (Kimberly Purse) serait peut-être le seul point faible : on a toujours l’impression d’entendre le même tube. Mais ne boudons pas notre plaisir ! Les jeunes interprètes, qui viennent pour la plupart de la Faculté des Arts du Cinéma où enseigne Sheldon Larry sont d’une énergie communicative et des virtuoses, sans avoir la routine des pros. Leur fragilité est un atout du film. Miss Barbe-Q (qui joue la mama), une très jolie voix, est aussi une force de la nature.

Le film taiwanais 10+10 est un projet initié par le Festival du film de Taipeh qui a demandé à vingt réalisateurs de présenter un aspect de leur île.
Seule contrainte : ne pas dépasser une durée de cinq minutes.
D’où une succession de (très) courts métrages, défilant à une vitesse d’enfer, où les histoires, elliptiques, à peine esquissées, viennent s’entremêler dans l’esprit du spectateur. Des thèmes récurrents : le cinéma, le grand âge, la guerre, la violence, celle que les enfants subissent du système scolaire et qu’ils font subir à leurs congénères, la religion. Il y a des images coup de poing et d’autres apaisées, des notes d’humour.

Mentionnons :

* The Ritual de Wang Toon, où deux hommes chargés comme des baudets peinent dans des escaliers interminables. Arrivés à un petit sanctuaire dans la montagne, ils disposent leurs offrandes, des fruits, des tickets à gratter qui devraient assurer leur avenir, un DVD, un générateur et un écran. Nos deux compères offrent aux dieux une séance de cinéma en 3 D. Les dieux aussi portent des lunettes.

* Bus Odyssey de Shen Ko-Shang nous mène sous une pluie battante aux abords d’une ville. Le chauffeur est une jeune fille, très peu de passagers. Seule action remarquable : le mouvement hypnotique des essuie-glaces. Sur une route au milieu des champs, un homme supplie qu’on le laisse entrer : le chauffeur refuse, une pierre vient briser la vitre, ou bien était-ce une balle ? Une passagère gît sur son siège avec un trou dans le ventre : elle est enceinte. Le fantastique rôde dans la réalité qui peut basculer à tout moment.

* La Belle Epoque de Hou Hsiao-hsien (qui a soutenu ce projet collectif) vient clore la série : une mère lègue à sa fille les trésors qu’elle a réunis au cours de sa vie, des lingots d’or pur pour lesquels elle économisait, et des bijoux dont elle lui explique la provenance et l’histoire. Ce qu’elle a gagné et ce qu’elle a reçu. Le temps passé se matérialise dans un de ces petits films d’amateur, en noir et blanc, à l’image tremblée. Il est comme les bijoux et les lingots un des talismans de la famille et il assure une transmission symbolique.

Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n° 344-345 printemps 2012

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