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Berlin 2012 III
Le Forum
publié le dimanche 8 février 2015

Berlin, 16-27 février 2012, 62e édition

par Heike Hurst
Jeune Cinéma n° 344-345, printemps 2012

Le nouveau directeur du Forum international du jeune cinéma, Christoph Terhechte, reste fidèle à l’esprit de découverte d’Ulrich Gregor, et tient tous les ans la promesse de sélectionner les talents émergents et de promouvoir le documentaire de création.

Par rapport au nombre de films montrés, on constate cependant une déperdition de cette culture du documentaire dont le Forum était le révélateur.
Des documentaristes importants ne sont plus visibles à Berlin, comme Volker Koepp, projeté à Leipzig, festival spécialisé dans le documentaire.
Romuald Karmakar étant dans une autre section (Panorama), seuls Thomas Heise avec Die Lage (L’État des choses) et Philip Scheffner avec Révision ont maintenu cette année le flambeau du documentaire politique allemand.

Les contributeurs désormais classiques, comme Harun Farocki et Avi Mograbi, sont montrés à part, leurs vidéos sont au Forum expanded, dans la sous-section Performances et lectures. Est-ce un service à leur rendre ? Surtout au public du Forum ?

Formentera d’Ann-Kristin Reyels est un film arraché à une profession qui - comme en France - prend de moins en moins de risques.
Le sujet est proche du film de Maren Ade (Alle Anderen, Grand Prix du jury 2009, et Prix d’interprétation pour Birgit Minichmayr, alors que le film avait été écrit bien avant.
A.K. Reyels a dû re-écrire son scénario plusieurs fois, batailler avec ses producteurs, et a été forcée de reporter le tournage plusieurs fois. Les problèmes d’écriture et de production semblaient condamner ce projet, conçu bien avant Jagdhunde, son premier film.
Mais Formentera existe, traduit la force et l’énergie de son combat, qu’elle a su injecter dans son personnage principal, incarné merveilleusement par Sabine Timoteo. Celle-ci veut décider de sa vie, la construire avec le père de ses enfants, bâtir une existence où elle prendrait ses marques au lieu de subir les pressions de la famille et leur idéologie douteuse de réussite...
Seul bémol, le film repose sur les épaules de la seule Sabine Timoteo.
Son partenaire ne fait pas réellement le poids, probablement pour toutes les raisons évoquées plus haut.
Mais le pastiche d’une communauté hippie attardée à Formentera, négligeant un peu beaucoup l’éducation des enfants, vendant foulards et colliers de coquillages (les femmes) ou spéculant dans l’immobilier (les hommes) est formidable. Portrait critique, parfois ironique, mais jamais méprisant.

Cette tendresse fondamentale mise à l’épreuve domine aussi dans For Ellen de Kim So-yong, Coréenne installée aux USA, sur une rock-star déchue, Joby Taylor, qui a envie de connaître son enfant, une petite fille à laquelle il doit renoncer s’il veut divorcer et se libérer de ses obligations de paternité.
Dans le froid et la glace, il aura droit à deux heures avec elle, deux heures qui vont le bouleverser. Ils feront de la balançoire, échangeront une poupée qu’elle a déjà. Cette petite Ellen, qui répond toujours directement mais tristement, va se découvrir un vrai sourire et la joie avec un père qu’elle n’aura plus le droit d’appeler papa, car sa mère se remariera. Le regard de la cinéaste sur la famille américaine recomposée est formidable de justesse. Quand Joby saute dans un de ces grands camions qui vont encore plus au nord et dans le froid, nous aurons compris que sa vie a basculé et que désormais le souvenir de sa petite fille va peut-être ouvrir une autre voie et le préserver de répéter les mêmes erreurs.

Soldier-Citizen de Silvina Landsmann (Israël), est un film de 2006, donc partiellement dépassé, car toutes les questions évoquées dans le film se sont encore durcies depuis.
C’est une plongée dans la banalité de l’enseignement à des élèves particuliers, aux idées bien arrêtées, de très jeunes gens ayant effectué leur service dans Tsahal. La réalisatrice ne questionne personne, elle filme les cours auxquels les soldats ont droit à la fin de leur service. Cette formation fait d’eux des bacheliers rattrapés in extremis avant le retour à la vie civile.
C’est quoi la solidarité, le respect d’une minorité, une identité ? Ces questions fondamentales révèlent un mur d’incompréhension, débouchent sur des incrédulités, des discussions et pas tellement sur l’interrogation que ces jeunes devraient mener. On entend leurs certitudes terrifiantes : "Les Arabes sont tous des terroristes", "Ils n’ont qu’à vivre en Jordanie ou en Arabie Saoudite".
L’évocation la plus conflictuelle et la moins maîtrisée concerne la question de l’identité. Être juif n’est pas une identité en soi, c’est une profession de foi, un héritage revendiqué ou refusé. Être israélien est en revanche l’identité de la majorité des Israéliens, mais les Arabes israéliens peuvent aussi la revendiquer (comme Elia Suleiman, palestinien né à Nazareth, qui a une carte d’identité israélienne).
L’ambition de la réalisatrice reste obscure : révéler l’ignorance et l’intolérance des jeunes recrues ? Montrer que les deux parties en question se sont encore éloignées l’une de l’autre ? Comment croire, qu’après une simple exposition de faits, les croyances de ces jeunes s’effondreront ?

Appartenance ou identité : on pourra poser la question à Vincent Dieutre.
Homosexuel déclaré, il propose dans ses derniers films un dialogue ouvert et souvent improvisé avec ses amies femmes, ici Eva Truffaut.
Jaurès, son dernier film, visible également au Cinéma du Réel 2012, braque sa caméra sur un carré de résistance où des migrants afghano-pakistanais squattent un angle protégé sous le métro Jaurès, visible de la fenêtre de son amant.
Ce dispositif donne des cadrages très beaux, parfois un peu flou, de la profondeur et de l’humanité au récit d’un amoureux à l’adresse de l’absent. C’est pour honorer la constance avec laquelle son ami avait su assister, conforter, nourrir et habiller ces jeunes en transit - en général vers l’Angleterre - qu’il réalise ce film a posteriori. La police finit par les expulser selon la circulaire bien connue d’un certain ministre tapageur, fier de ses actes ignobles. Jaurès est l’élégie pour un amour perdu, mais aussi une contribution à la solidarité internationale : quelle étrangeté et quel plaisir toujours renouvelé que le cinéma de Vincent Dieutre !

Espoir voyage de Michel K. Zongo pourrait constituer une suite imaginaire à Jaurès.
Qu’advient-il au retour quand l’espoir a été déçu ?
Évidemment, ici nous sommes entre le Burkina Faso et la Côte d’ivoire et non pas au Pakistan. Mais ces voyages entrepris au prix de la vie et avec l’espoir d’une vie meilleure, ce sont les mêmes que sous d’autres horizons.
Espoir voyage parle très concrètement d’un retour aux endroits où tant de Burkinabés ont disparu, exilés en Côte d’ivoire pour travailler dans les plantations de cacao et de café. C’est la rencontre de Michel Zongo avec cette communauté que conte le film : comment communiquer ce qui se passe entre eux, chaleur humaine, partage, sens de l’humour, rires échangés et tristesse de l’échec.
En fait, Zongo, parti à la recherche d’un frère qu’il sait mort, rencontre la vie de ses compagnons et leur immense humanité. Le moment fort du film est certainement l’instant où une vidéo montre aux travailleurs la détresse des femmes seules à la maison, avec le toit qui fuit et les réparations à faire et l’attente de l’envoi d’argent pour dépasser tous ces problèmes matériels. Bouleversant.

Fukushima.
Trois films du Forum essayaient de cerner cette catastrophe au plus près. Mon cœur est allé vers le film Friends after 3.11 (Amis après le 3-11) de Iwai Shunji.
Il semble partir d’un besoin impérieux personnel : il est tenu à bout de bras par le réalisateur japonais, qui va vers les autres et les entraîne dans des conversations à propos du 3-11.
Originaire de Sendai, le réalisateur est lui-même concerné, car sa région est désormais radioactive. Sa recherche se consacre surtout au questionnement sans fin sur sa propre capacité de penser encore l’humain, ses propres engagements, et aussi l’avenir du Japon.
Dans cette entreprise périlleuse, il est accompagné par l’actrice Matsuda Miyuki. Mettre en cause les orientations du Japon en matière nucléaire, interroger soi-même et les autres sur les possibilités de changements radicaux n’est pas chose aisée. Cet homme souriant et affable, qui n’élève jamais la voix, ne manque pas de courage. Il questionne une jeune activiste comme il interroge par Skype d’autres cinéastes (le réalisateur malais Tan Chui Mui), il ne se contentera pas d’une seule réponse ou d’une analyse, si pertinente soit-elle. Parce qu’il est touché dans son être et dans sa chair, il nous touche.

Iran.
On ne s’étonnera jamais assez des productions décapantes en provenance de ce pays où le cinéma est sous haute surveillance et les cinéastes enfermés. 

Paziraie Sadeh (Modest Reception - Accueil modéré) de Mani Haghighi est l’exemple le plus fou, qui ose poser la question de l’argent, toucher à une problématique planétaire.
Tout le monde veut avoir de l’argent. Mais accepteriez-vous un sac plein de billets sans poser de questions, sans négocier, refuser un peu, argumenter beaucoup, hésiter pour finalement courir après les billets qui volent ?
Un frère et une sœur roulent dans une voiture. La femme conduit, l’homme a le bras dans un plâtre, il se chamaillent et le panoramique sur le coffre plein de sacs remplis de billets de banque ajoute une note de suspens à ce dispositif.
Première épreuve, à l’approche de la frontière avec le Kurdistan, un policier suspicieux fait ouvrir le coffre, exige permis et papiers et les met dans l’embarras. Réel ou imaginaire, mise en scène ou malaise concret, toutes les rencontres seront filmés avec leur téléphone portable et regardés par les deux comparses avec des rires sardoniques. Pour donner l’argent, les deux inventent un jeu qui tourne au massacre et qui finit par les rattraper. On ne sadise pas impunément les pauvres gens. En somme, un film très moral qui vire à l’épreuve pour tous les protagonistes, pour les spectateurs aussi.

Révision de Philip Scheffner s’attaque à un fait divers oublié de 1992 et réussit à déclencher une reprise de l’affaire.
Dans des champs de maïs, des chasseurs croient abattre des sangliers, mais tuent en réalité des migrants. Enquête bâclée, meurtres étouffés, cadavres calcinés, Philip Scheffner tente de rétablir la vérité des faits.
Un documentaire ambitieux qui recherche responsables et responsabilités et a obtenu pour finir que la justice se saisisse à nouveau de l’événement alors que les faits avaient déjà été jugés et classés.
C’est un film à suspens qui réussit à le tenir jusqu’au bout. Les moments les plus intenses sont ceux passés avec les familles des hommes assassinés, des roms de Roumanie qui vivent dans les conditions misérables et se méfient d’abord de l’intérêt soudain pour cette affaire. La méthode documentaire est remarquable : Scheffner confronte les familles avec leurs propres déclarations et les montre quand ils écoutent dans le silence et attentivement ce qu’ils avaient déclaré au premier passage du documentariste. Convaincant.

Réparer une injustice et travailler contre l’oubli et pour la mémoire est aussi l’enjeu que s’est fixé Davy Chou pour essayer de sauver films et souvenirs d’une période mal connue de la production cambodgienne. Son film, Le Sommeil d’Or (Golden Slumbers), a été complété par le Forum par la réédition de films de l’époque précédant l’arrivée des khmers rouges.
On découvre le nom de Rithy Panh dans la longue liste du générique qui nomme les personnes ayant rendu possible la renaissance de ces films.
Entre 1960 et 1975, plus de 400 films ont été tournés, seule une trentaine a pu être sauvée et restaurée. Le fait le plus émouvant est peut-être la beauté et l’énergie de ces vieilles dames interrogées, qui furent les stars d’un cinéma cambodgien effervescent. On est frappé par l’aspect Bollywood de ces productions d’époque, tous de grands mélos, produits à Phnom Penh dans des studios détruits par les Khmers rouges. Ce qui reste : la musique, les chansons toujours transmises par la mémoire populaire et dont témoignent les karaokés d’aujourd’hui, installés comme par hasard dans un des studios d’époque.

Notons enfin les retrouvailles avec The Connection de Shirley Clarke et Swoon, ce film culte de Tom Kalin, présenté par Dennis Doros (1992), montré, il y a vingt ans, par le Forum.
L’histoire d’un meurtre emblématique devient l’objet de questionnements incessants. Le film reste un grand moment de cinéma vérité.

Tout ceci confirme l’ardeur et la ferveur de l’équipe du Forum.

Heike Hurst
Jeune Cinéma n° 344-345, printemps 2012

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